Le naufrage du libre-échange: bonne ou mauvaise nouvelle?

Une véritable réouverture des négociations de l’ALENA pourrait cependant permettre d’entrevoir d’intéressantes solutions pour le Canada, remarque l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Une véritable réouverture des négociations de l’ALENA pourrait cependant permettre d’entrevoir d’intéressantes solutions pour le Canada, remarque l'auteur.

La gauche s’est toujours opposée avec force aux accords de libre-échange. Autant le mouvement altermondialiste que des politiciens comme Bernie Sanders, Paul Magnette et Benoît Hamon ont dénoncé les méfaits de ces ententes conçues en secret dans l’intérêt des entreprises transnationales. Pourtant, la charge la plus puissante contre le libre-échange est venue de là où on ne l’attendait pas. Donald Trump, président républicain des États-Unis, voudrait aujourd’hui tout remettre en cause. Faut-il s’en réjouir ou s’en désoler ?

Ce revirement arrive après que les élites politiques eurent refusé pendant des années d’entendre des signaux d’alarme lancés par les populations touchées par la dégradation de la qualité des emplois. Plutôt que de chercher des solutions à ce problème, les gouvernements ont voulu perpétuer ce qui provoque le mal : toujours plus de libre-échange et de circulation sans contraintes des capitaux, alors que les travailleurs restent pris, en majorité, dans le cadre rigide de leurs frontières.

Deux visions insatisfaisantes

Donald Trump veut revenir à un protectionnisme à l’ancienne, menaçant de rétablir des droits de douane et ne tenant compte que des seuls les intérêts de sa nation. À cela s’ajoute une volonté de choyer les entreprises en leur accordant de fortes baisses d’impôt et en déréglementant autant qu’il se peut, tout en se lançant dans d’importantes dépenses publiques et une exploitation sans contrainte des ressources naturelles. Cette combinaison donne le vertige. Tout indique que de telles politiques entraîneront le pays dans une crise des finances publiques, en plus d’une crise environnementale dont les effets dépasseront les frontières des États-Unis.

Pour plusieurs pays, comme le Canada, la réponse à donner est de continuer à se lancer tête baissée dans le libre-échange avec des partenaires plus conciliants, sans le remettre en question. Devant une situation complexe, on n’offre que deux solutions simplistes et dangereuses : un protectionnisme pur et dur d’une part, et une ouverture sans contraintes des marchés d’autre part.

Une véritable réouverture des négociations de l’ALENA pourrait cependant permettre d’entrevoir d’intéressantes solutions. Il faudrait tout d’abord éliminer de cet accord — et de tous les autres accords de libre-échange — le tribunal d’arbitrage, qui soulève tant de controverses partout dans le monde.

Le Canada devrait demander aux États-Unis de renoncer à la clause de partage proportionnel (clause 605) qui oblige à fournir prioritairement le marché américain en hydrocarbures, selon les quantités exportées les années précédentes. Le Mexique devrait quant à lui reprendre le contrôle de son agriculture et limiter l’importation du maïs subventionné des États-Unis qui a décimé sa population paysanne.

Humaniser le commerce international

Le libre-échange ne devrait pas pouvoir se faire sans tenir compte des accords de l’Organisation internationale du travail (OIT), qui s’appliqueraient de façon contraignante et empêcheraient que les profits des entreprises se fassent au prix d’une grave dégradation des emplois. Les gouvernements devraient s’assurer non seulement de protéger efficacement les services publics, mais de pouvoir en créer de nouveaux, de nationaliser s’il le faut, ce qui est quasiment impossible dans le cadre des nouveaux accords. Il faudrait que les différents ordres de gouvernement puissent utiliser les marchés publics pour renforcer l’économie locale, comme le permet d’ailleurs le populaire Buy American Act aux États-Unis.

L’agriculture devrait être exclue des accords commerciaux. Les États pourraient ainsi prendre toutes les mesures nécessaires pour protéger leurs producteurs, par exemple avec un système de gestion de l’offre. D’autres types d’agriculture pourraient être encouragés, des modèles à plus petite échelle, plutôt que de favoriser uniquement l’agro-industrie axée sur l’exportation et peu créatrice d’emplois. Ces politiques sont nécessaires pour préserver l’environnement, la qualité des produits et le tissu social des régions.

Les tarifs douaniers désormais très bas partout dans le monde rendent inutiles les accords abscons de milliers de pages négociés derrière des portes closes. Les négociations devraient se concentrer sur des accords sectoriels concernant essentiellement les produits, en tenant compte des demandes des syndicats et des autres partenaires sociaux.

Mais en opposant un protectionnisme étroit à un libre-échange qui refuse de se réformer, on semble actuellement faire l’économie d’un véritable débat sur ce que doit être le commerce international, sur ses limites et sur la façon dont l’économie pourrait profiter à l’ensemble des populations. Le gouvernement canadien, plus particulièrement, semble être incapable de réfléchir en dehors d’un carcan idéologique très contraignant, et en se libérant de l’intérêt immédiat de certains lobbys.

La polarisation actuelle et des arguments fallacieux qui associent libre-échange à ouverture d’esprit, protectionnisme à relance économique, ne favorisent pas une bonne compréhension de la situation. Pourtant, dans un monde qui souffre d’importantes inégalités sociales, l’occasion est plus belle que jamais de se pencher sur de véritables solutions économiques profitables pour tous.

4 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 1 février 2017 02 h 34

    Avec les ententes de libre-échange, on est plus maitre chez nous.

    Je suis tout à fait d'accord avec Monsieur Vaillancourt qui explique très bien le problème avec le libre échange. Nous avons perdu des milliers d'emplois depuis la signature de l'ALENA. Nous avons versaient 171 million de dollars en compensation aux multinationales étrangères qui contestent nos lois au sein des tribunaux privés. Le Centre canadien pour les politiques alternatives (ACCP) a constaté que plus de 70% des réclamations sous l'ALENA, depuis 2005, ont été intentées contre le Canada. Il n'y a pas un pays au monde qui a cédé son pétrole aux besoins des États-Unis comme l'a fait le Canada sous les provisions de cette entente qui nous obligent de verser 60% de notre production à nos voisins du sud même si on en manque chez nous! Même une république de banane ne serait pas livrée à une telle folie! Alors, pourquoi notre gouvernement cède-t-il notre souveraineté et nos ressources au chantage des multinationales? Je ne comprendrais jamais.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 1 février 2017 12 h 23

      Tout de même curieux qu’on s’offusque que le Canada soit lié par entente a ce que 60% de sa production de pétrole soit dédié aux besoins américain alors qu'on ne cesse de réclamer la fin toute production d'hydrocarbure au Canada. Ce qui rendrait la situation du pays semblable à l'image de celle du Québec, soit en totale dépendance de ses exportations pour lui fournir une énergie plus que vitale à son niveau de vie...

      Si une telle entende existe entre les deux pays c’est qu’il doit bien y avoir des motifs qui ont bien peu de chance d’être frivole, ou lié a des intérêts égoïstement privés.

      On peut peut-être rappeler que les échanges commerciaux Canada/États-Unis sont les plus importants au monde. Qu’il n’y a pas si longtemps le volume de la production de notre industrie automobile était le double de notre consommation intérieur du secteur.
      Quelques 70-80% des exportations du Québec sont dirigés vers notre voisin du sud.

  • Marguerite Paradis - Inscrite 1 février 2017 09 h 01

    FINIS LES ACCORDS DANS LA GRANDE NOICEUR

    Merci pour votre réflexion monsieur Vaillancourt... enfin un peu de lumière « dans » tunnel ;)

    Marguerite Paradis

  • Germain Dallaire - Abonné 1 février 2017 11 h 56

    L'attitude pour le moins ambiguë de la gauche

    « La gauche s’est toujours opposée avec force aux accords de libre-échange. »

    Tout en étant admiratif pour le travail d’ATTAC et d’accord avec l’essentiel de la suite de son texte, je ne suis pas du tout en accord avec cette première phrase. En Europe, par exemple, les partis socialistes, tout en étant critiques lorsqu’ils étaient dans l’opposition, devenaient des grands défenseurs de ces traités lorsqu’ils étaient au pouvoir. On n’a qu’à les écouter actuellement lorsqu’ils parlent des dangers de l’administration Trump. Bon, on peut toujours dire que ces partis ne sont pas de gauche, mais c’est peut-être entrer un peu beaucoup dans un débat de chapelles.

    Ici en Amérique, je me souviens d’un temps pas si lointain ou la réponse de bien des gens de la gauche à ces traités était des mesures sociales et pro-travailleurs au niveau international. On retrouve encore une trace de cette orientation dans le texte de M. Vaillancourt quand il parle des accords de l’OIT. Je crois qu’il faut voir la source de cette orientation dans le fameux : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » En Europe aussi, quand on parle de protectionnisme, le spectre du nazisme est pas très loin.

    Et nous voilà avec Trump, qui constitue peut-être le coup fatal d’une vague de libre-échangisme qui donnait déjà de sérieux signes d’essoufflement. M. Vaillancourt fait le lien entre le protectionnisme et tout le reste du programme de Trump, comme si protectionnisme implique automatiquement tout le reste. C’est ce qu’il semble appeler le protectionnisme pur et dur. Pourtant, Bernie Sanders a bien démontré qu’on pouvait être protectionniste tout en ayant un vrai programme de gauche.

    Assurément, il s’agit là d’un défi essentiel de la gauche. Faute de l’avoir bien mesuré, elle a abandonné tout le terrain à l’extrême droite.