Santé mentale: le problème avec Bell Cause pour la cause

Malgré son impact positif à certains égards, le bien-être de la population et notre sensibilisation à la maladie mentale nécessitent beaucoup plus que ce qu’offre Bell Cause pour la cause, jugent les auteurs.
Photo: Bell Cause pour la cause sur YouTube Malgré son impact positif à certains égards, le bien-être de la population et notre sensibilisation à la maladie mentale nécessitent beaucoup plus que ce qu’offre Bell Cause pour la cause, jugent les auteurs.

Le 25 janvier aura lieu la Journée Bell Cause pour la cause 2017. Ce sera bien entendu une journée importante et porteuse pour la maladie mentale où « tout le monde pourra parler, texter et se joindre à la conversation sur les médias sociaux pour aider à mettre fin à la stigmatisation entourant la maladie mentale et susciter l’action en faveur de cette cause au Canada ».

Depuis 2011, Bell Cause pour la cause a aidé 345 organismes avec 6 millions de dollars générés par le Fonds communautaire, et ce n’est là qu’une réalisation d’un bilan honorable. Cela étant dit, quelque chose dans cette initiative suscite l’interrogation, voire dérange. Le fait est qu’année après année l’enveloppe consacrée aux campagnes de prévention/éducation ne cesse de diminuer. Le gouvernement du Québec semble abandonner les campagnes grand public au profit d’une prise en charge par l’entreprise privée (Bell Cause pour la cause, Partenaires pour la santé mentale, Morneau Shepell, etc.), ce qui n’est pas sans conséquence. On se retrouve notamment avec des initiatives corporatistes, comme Bell Cause pour la cause qui sert — peut-être malgré elle — une vision individualiste et médicale des problèmes de santé mentale, de même que le patronat par la bande et qui consacre, l’air de rien, un certain statu quo en santé mentale.

Destruction du tissu social

Au final, la responsabilité est fortement mise sur les épaules de la personne. Comme si la chronicité des problématiques de santé mentale — ou plus simplement de la détresse psychologique — n’avait rien à voir avec le contexte social et la société néolibérale. Rien à voir non plus avec les politiques d’austérité de nos gouvernements, qui détruisent le tissu social, rien à voir avec l’organisation des services en santé mentale qui priorise les approches biomédicale et hospitalo-centriste, qui n’en finissent pas d’être des échecs cuisants, rien à voir également avec l’hémorragie dans le système de santé et de services sociaux. Comme le note Jennie-Laure Sully, de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), il y a une tendance « à la corporatisation de la santé mentale [s’inscrivant] dans une vision néolibérale qui nie l’existence d’alternatives aptes à solutionner les problèmes humains en dehors de la logique de marché ».

Prenons une fiche-conseil de Bell Cause pour la cause s’intitulant Santé mentale en milieu de travail. On y lit notamment qu’« au cours de la semaine, un demi-million de Canadiens se sont absentés du travail en raison d’un trouble mental ou d’une maladie mentale […]. Les problèmes de santé mentale sont la principale cause à l’origine des demandes de prestations d’invalidité au Canada […]. Les coûts financiers assumés par les employeurs sont énormes ». On prend également bien soin de nous mettre des pourcentages qui semblent exprimer que « les entreprises ont besoin d’aide », et on nous invite à écouter les témoignages de patrons d’entreprise qui se sont ouverts à la question de la santé mentale. Ce que semble nous dire Bell Cause pour la cause, au fond, c’est que c’est à l’individu d’aller chercher rapidement de l’aide, de solliciter le Programme d’aide aux employés (PAE), afin de revenir « heureux » au travail, et en somme être un citoyen dans la norme, enclin à la productivité.

Travail aliénant

Cela rappelle certaines campagnes préventives de l’Association canadienne pour la santé mentale qui fixaient également leur attention sur les comportements individuels en délaissant le « social » et le « macro ». Depuis plusieurs années, leur thème est presque toujours le même : « Faites une pause ». Plus particulièrement au travail bien entendu. Au final, il est bien plus aisé de voir une personne « en dépression » plutôt que de considérer le travail aliénant auquel elle peut se prêter, son statut socio-économique, la faiblesse du tissu social et des politiques sociales en place. Bien plus aisé aussi de lui remettre la responsabilité de sa détresse psychologique.

Si Bell Cause pour la cause permet à Bell de promouvoir son image de marque sur le dos d’une « bonne cause », on peut douter de l’efficacité d’un point de vue de santé publique et de lutte contre la stigmatisation. Notons que l’industrie pharmaceutique n’est jamais bien loin d’une telle initiative. Par ailleurs, alors que nous sommes dans une ère particulièrement sous le signe de l’émotion, du pathos, une part de Cause pour la cause s’adresse à cette corde sensible en nous. Elle nourrit notre besoin de démontrer notre sensibilité de surface à la face du monde, pour se prouver qu’on est une « bonne personne » capable de réagir aux difficultés humaines. « Textons pour un monde meilleur ! », en quelque sorte. Mais est-ce que les individus changent réellement quant à leur implication, est-ce que le gouvernement change les politiques en santé mentale ? En bref, du vide institutionnel caché sous un semblant d’implication sociale. Un peu comme La grande guignolée des médias, mais c’est la santé mentale qui remplace la pauvreté.

Malgré l’impact positif de cette initiative à certains égards, le bien-être de la population et notre sensibilisation à la maladie mentale nécessitent beaucoup plus que ce qu’offre Bell Cause pour la cause.


 
5 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 24 janvier 2017 01 h 58

    Le privé ne règlera jamais le problème!

    Malheureusement, ce gouvernement fait tout pour nuire à notre système de soins de santé publique au profit du privé. De plus, le ministre Barrette, refuse les fonds conditionnels offerts par le gouvernement fédéral à fin qu'ils soient dédiés aux maladies mentales. Ce gouvernement veut se débarrasser de ses responsabilités en misant sur la charité privée et sur l'individuel, au lieu de la collectivité. C'est honteux!

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 24 janvier 2017 07 h 27

    Bref !

    « Malgré l’impact positif de cette initiative à certains égards, le bien-être de la population et notre sensibilisation à la maladie mentale nécessitent beaucoup plus que ce qu’offre » (Steve Dubois, Étienne Boudou-Laforce, intervenant « santé mentale », et intervenant social)

    Bien sûr que certes, mais on-dirait que, malgré les innombrables compétences et interventions de société, la problématique de la « santé mentale » attirant de multiples adeptes, demeure « en-corps » vivante et omniprésente !

    De ce constat-observation, ce questionnement :

    Que se passe-t-il au juste ?

    Bref ! - 24 jan 2017 -

    • Marc Therrien - Abonné 24 janvier 2017 14 h 14

      Peut-être qu'il faut juste accepter que la vie est souffrance et que parfois, des problèmes peuvent être insolubles.

      Et que vu de même: guérir, c'est devenir capable de souffrir.

      Marc Therrien

  • Danielle Houle - Abonnée 24 janvier 2017 11 h 20

    Bell rend souvent ses employés et clients fous|

    Moi, quand je tente de rejoindre BELL parce que j'ai un problème quelconque, ça me rend dingue tant on me dit du n'importe quoi et ça, c'est quand il y a une réponse au bout du fil. Si vous... veuillez composer le 1, si composez le 99...

  • Marc Therrien - Abonné 24 janvier 2017 14 h 08

    Faire apparaître le problème sans la solution


    Très bel effort de synthèse pour un sujet aussi vaste que la santé mentale dont le spectre très large s’étend du simple problème psychologique à la maladie mentale psychiatrique sévère et persistante. La première grande difficulté est qu’en général, il est plus difficile de traiter ces troubles et d’obtenir une guérison complète et leur traitement est plus long que pour la maladie physique. La deuxième grande difficulté que vous soulevez est que le changement social est beaucoup plus ardu et de longue haleine que le changement individuel. Comme on dit souvent, on peut changer le monde un individu à la fois. Enfin, la troisième difficulté réside dans le paradoxe suivant : comment convaincre la culture néolibérale de ne pas se préoccuper de mesurer l’efficacité des résultats de ses investissements et interventions? Il est plus facile d’investir dans le curatif que dans la prévention de la maladie et la promotion de la santé dont les bénéfices sont plus difficiles à mesurer et à démontrer.

    Un des mérites de Bell cause pour la cause est de commencer par le commencement en sensibilisant la population et en diminuant la stigmatisation, ce qui risque par ailleurs d’entraîner une autre difficulté, celle de faire accroître la demande de services sans que les investissements pour améliorer l’offre ne suivent au même rythme.


    Marc Therrien