Loi 101 au cégep: un gage de diversité culturelle

Les données du mathématicien et chercheur Charles Castonguay indiquent qu’en 2006, les francophones n’étaient plus que 79,1% dans l’ensemble du Québec, 65% dans la région de Montréal et 49% sur l’île de Montréal.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les données du mathématicien et chercheur Charles Castonguay indiquent qu’en 2006, les francophones n’étaient plus que 79,1% dans l’ensemble du Québec, 65% dans la région de Montréal et 49% sur l’île de Montréal.

Le français, il faut encore le rappeler à ceux qui vivent les yeux fermés, est mal en point au Québec, et il l’est encore plus à l’échelle du Canada. Guillaume Marois, de l’INRS, a observé que la proportion des personnes parlant le français à la maison sur l’île de Montréal est passée de 56 % à 54 % entre le recensement de 2001 et celui de 2006.

Les données du mathématicien et chercheur Charles Castonguay sont encore plus inquiétantes : elles indiquent qu’en 2006, les francophones n’étaient plus que 79,1 % dans l’ensemble du Québec, 65 % dans la région de Montréal et 49 % sur l’île de Montréal. À l’échelle du Canada, le pourcentage des francophones a chuté de façon dramatique : en 1951, le pays comptait 29,1 % de francophones et il n’en compte désormais plus que 21,6 %.

Au Québec, l’anglais est aussi la langue des études collégiales d’un nombre substantiel de francophones et d’allophones. Dans son essai Le français langue commune, Castonguay observe que « le cégep anglais a attiré 54 426 nouveaux inscrits francophones et 75 024 nouveaux inscrits allophones » entre 1981 et 2010. En tout, c’est un peu plus de 125 000 étudiants francophones et allophones qui ont fait leurs études au cégep anglais. Ces chiffres ne sont pas banals, surtout lorsqu’on sait que la langue des études supérieures est fortement corrélée avec la langue parlée au travail.

Nouveau souffle

L’application de la loi 101 au cégep donnerait un nouveau souffle au français, mais les détracteurs de ce projet y voient une attaque aux libertés individuelles. Cet argument n’est pas convaincant, car le cégep est subventionné à 100 % par l’État et il est donc légitime que la collectivité québécoise se prononce sur la nature qu’elle veut donner à cette institution. Mais les adversaires d’une loi 101 renforcée répliqueront que la vitalité de la langue française au Québec est une responsabilité essentiellement individuelle.

N’imposer aucune loi pour assurer la pérennité du français au Québec et laisser la Charte de la langue française dans l’état où elle est présentement, c’est-à-dire pleine de trous et inachevée, c’est tenter de transformer un problème collectif en un problème que chaque individu devrait héroïquement régler par lui-même sans que la collectivité vienne soutenir ses efforts par une législation conséquente. Et pourtant, comme l’observait déjà Hubert Aquin dans La fatigue culturelle du Canada français, « si le défi individuel que chaque Canadien français tente en vain de relever dépend de la position du groupe canadien-français considéré comme totalité, pourquoi faut-il relever ce défi collectif comme s’il était individuel ? »

Il y a quelque chose de surréaliste à entendre les pourfendeurs d’une loi 101 renforcée : on vilipende la fermeture d’esprit et le repli identitaire de ses partisans, et pourtant, la loi 101, même dans la version renforcée que le PQ avait présentée dans son projet de loi 14, permet aux parents de la communauté anglophone de faire éduquer leurs enfants en anglais, et pourtant, l’étudiant du système francophone est exposé à des centaines d’heures d’anglais lors de son parcours scolaire, du primaire au cégep. Le problème de « fermeture d’esprit » est plutôt inversé : plusieurs d’entre nous sont collectivement obsédés par la maîtrise de l’anglais et considèrent encore cette langue comme étant plus essentielle à maîtriser que leur langue maternelle.

Esprit fermé

Oui, nous devons avoir l’esprit bien fermé pour considérer que l’anglais est le seul chemin possible menant à « l’ouverture ». Le PQ peut être fier de son passé : la loi 101 a permis à une société francophone de vivre enfin en français et, par conséquent, elle a été un vecteur de diversité culturelle. La Charte de Camille Laurin a en effet permis à une minorité culturelle, c’est-à-dire le Québec dans le grand ensemble anglophone nord-américain, de résister à l’assimilation. C’est dans cette perspective que le chef du Parti québécois devrait aborder la question d’une application de la loi 101 au cégep. Ses adversaires libéraux lui parleront de « coercition », de « repli identitaire » : qu’il les laisse braire.

Les cégépiens sont submergés par l’anglais, omniprésent dans les produits culturels qu’ils consomment (films, musique, jeux vidéo). Leur donner accès à un parcours collégial en français, leur permettre d’écrire dans un français soutenu, leur enseigner Molière et Miron, leur transmettre le précieux héritage de la littérature française et québécoise, c’est les plonger dans un univers qu’ils connaissent malheureusement peu, et donc poser un geste concret en faveur de la diversité culturelle, geste bien plus tangible en effet que les discours creux de Justin Trudeau prônant la « diversité ». Étendre la loi 101 au cégep devrait être un motif de fierté et non de honte. Puisse Jean-François Lisée s’en souvenir et revenir sur sa décision d’abandonner cette politique.

7 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 19 janvier 2017 08 h 20

    Le mal et le remède

    Ce que vous écrivez se révèle partout. Le français au Québec, comme le reste, est en débandade.

    Les locuteurs de cette langue, lorsqu'ils recourent à une expression française, ont souvent le réflexe de référer à sa version anglaise. Et je ne parle pas des poses publicitaires et du recours à des chants en langue anglaise dans les services et les commerces.

    Du coup penser et fredonner en français ne vont de soi quels que soient l’âge des locuteurs..

    Hier, les enfants des milieux favorisés faisaient l’apprentissage de l’anglais dans des camps de vacance mais étaient formés à maîtriser la langue française, le latin et le grec, mais peu l’anglais.

    Avec les réformes des années 1970, l’accès aux études s’est modifié, aussi les attentes des parents francophones comme anglophones face à l’apprentissage du français et de l’anglais.

    Aujourd’hui, vous le signalez, il y a un nombre grandissant de locuteurs de langue française dans les cegeps de langue anglaise.

    La cause serait la non-application de la loi 101 aux cegeps. Le problème est plus complexe. Votre constat exprime le choix des jeunes et de leurs parents et celui-ci s’inscrit dans un environnement où la langue française n’est pas celle d’un pays.

    Ne l’étant pas, son recours est cloisonné et la formation en conséquence.

    Changer ce contexte engendrera une valorisation de l’usage de la langue française entre les Québécois et les Québécoises, à l’image des pays nordiques à l’égard de leur langue.

    Certes, l’apprentissage de la langue anglaise demeurera, aussi d’autres langues, car il s’agira d’outils pour être présent au monde en complément à celui du « vivre ensemble » qui sera en langue française.

    C’est dans cette perspective qu’il importe de chercher une solution au problème.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 19 janvier 2017 10 h 33

      Vous avez tout à fait raison.
      Il faudrait que NOUS ayons tous... cette raison de chercher LA solution.
      Mais avant tout...il faut en être conscient.
      79% des Québécois sont des citoyens de langue française....mais il
      faudrait que leur coeur, leurs tripes le soient aussi.

      Où sont "Nos artistes et artisans pour la langue française"...ceux qui ont la notoriété, la visibilité et ...la possibilté de.?
      On parle du peuple peureux, frileux mais serait-il possible que nos
      artistes aient attrapé ce syndrome du "...eux (euh) pas moi".?!

      Où sont "Nos députés pour la langue française"...ceux qui ont été élu
      en nous promettant mer et monde...?
      On parle du peuple peureux, frileux mais serait-il possible que nos élus
      aient attrapé ce syndrome... du "eux (euh) pas moi.!?

    • Michel Blondin - Abonné 19 janvier 2017 22 h 09

      Monsieur Bariteau,
      La loi 101 a 40 ans et elle ne correspond plus à la situation actuelle. Il m’a été confié que Camile Laurin avait deux cauchemars. L’un que Lévesque change d’idée et l’autre que les tribunaux anéantissent sa loi. C’est fait!
      La pérennité de la langue sera réglée avec l'indépendance est presque un lieu commun. On la tient pour acquise.
      Cependant, ma perception de la situation me fait croire que nous vivons une situation à deux vitesses.

      La première est que la protection de la langue ne peut être protégée dans le cadre canadien actuel. L'analyse systémique avec explications savantes a révélé dernièrement que les jugements de Cours nous indiquent le chemin le plus pessimiste qu'il est possible de croire pour préserver notre loi sur la langue. Toute politique nouvelle mènera au désastre si elle affaiblit la proportion de locuteurs anglais dans tous les domaines. Les gains peuvent n’être qu’accessoires. Nous sommes condamnés à faire l’’indépendance ou vivre notre décroissance à petit feu.
      La deuxième vitesse est que le PQ comme une poule sans tête, affolée par les données catastrophiques à tout niveau, veut sauver les meubles de notre nationalisme et à la limite préserver notre auto détermination.
      Rationnellement, il faut agir pour renforcer la loi 101 partout et on ne parle pas de la contorsion de l’affichage bilingue qu'il faut redresser.

      La solution pour régler la situation actuelle doit être cohérente. Mais le problème du nombre de votes nécessaire dans le contexte démocratique actuel est une question de pragmatisme. D’où cette contradiction entre les deux approches.

      Ce choix dépend de l’élection à la gouverne de l'État, d’un chef qui ne veut pas mettre un sou noir en promotion de l’indépendance. Ce serait prétentieux de croire que les indépendantistes sont acquis avec sa proposition. La politique du pragmatisme a des exigences que le rationnel n'accepte. Pour certains, les apparences ne prévalent pas sur le fond.

  • Pierre Bernier - Abonné 19 janvier 2017 08 h 47

    L'état de lieux !

    Le français, il faut encore le rappeler à ceux qui vivent les yeux fermés, est mal en point au Québec, et il l’est encore plus à l’échelle du Canada.

  • Sylvain Auclair - Abonné 19 janvier 2017 12 h 00

    Allons plus loin

    Il faudrait un programme pour encourager les étudiants collégiaux à aller faire leurs études dans une autre région que la leur. Des Montréalais, immigrants ou non, en Gaspésie ou à Québec, des Abitibiens à Montréal ou en Estrie... Ce serait profitable pour tous, surtout pour les membres de certaines communautés culturelles qui ne sont jamais sorties de Montréal, sauf pour aller à Toronto ou pour aller passer des vacances au pays...

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 19 janvier 2017 19 h 36

    100 % d'accord

    Bravo !

  • Loyola Leroux - Abonné 20 janvier 2017 10 h 25

    Au cegep, il est plus facile d’étudier en anglais, simplifions ‘’l’ortograf’’.

    Monsieur Bourdon, professeur de littérature plaide pour que les étudiants francophones et allophones ne puissent passer au cegep anglais après leur Secondaire V en français. Il ne semble qu’il oublie de parler de quelques éléments importants.
    J’ai enseigné au Cegep de St-Jérôme, pendant 36 ans et j’ai rencontré dans mes cours, plusieurs étudiants anglophones des Laurentides, qui demeuraient à proximité du cegep. Tous avaient de la difficulté en français et pensaient a s’inscrire a un cegep anglophone à Montréal. J’ai discuté souvent avec des jeunes voisins, de ma famille, etc. qui étaient passés du français au cegep anglais. Ils réussissaient tous avec de bonnes notes. Je ne veux pas généraliser, mais il me semble que ce problème devrait être étidié.
    N’oublions pas qu’il faut connaitre 47 lettres pour écrire en français et 26 pour l’anglais. Je propose une piste de solution en citant le grand écrivain qui vient de nous quitter, Umberto Eco, interviewé par Eric Fottorino.
    - «Avez-vous déjà eu la tentation d’écrire dans une autre langue que la votre ? -- Oui, il m’est arrivé d’écrire beaucoup d’essais en anglais. Directement en anglais.

    - ‘’Cela suppose de très bien manier la langue anglaise, et pas seulement de la parler … -- Je parle mieux le français que l’anglais. Mais je préfère écrire en anglais qu’en français. Car en français, il y a des problèmes d’accents et d’orthographe qui sont terribles. Ou bien vous écrivez un bon français, ou bien vous n’êtes pas accepté. Tandis que quand vous écrivez un mauvais anglais, tout le monde vous accepte.

    Une autre piste de solution consiste à simplifier ‘’l’ortograf’’, tout simplement et les règles de grammaire absurde, en se basant sur la bible de la langue française, ‘’Le Bon Usage’’. A ce sujet, j’ai remarqué que les professeurs de français des cégeps ne s’entendent pas sur une grammaire commune. J’ai même été témoins d’engueulades entre eux sur ce sujet. Bizarre !

    Pourquoi les jeunes francophones réussissent