L’odeur du poisson

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Vendredi, le chroniqueur Christian Rioux confiait les misères qu’il éprouve devant les étalages de poissons du supermarché. Pourquoi acheter des poissons exotiques s’ils finissent tous par goûter le congélateur ? De quoi regretter la saveur du maquereau fraîchement tiré du Saint-Laurent. Encore qu’après un moment, il me semble, toute personne équilibrée se lasse de manger la même chose…

Il est vrai que la sélection de poissons que l’on retrouve dans les supermarchés témoigne d’un rapport de force marchand qui s’exerce au détriment des pêcheurs locaux. L’industrie des pêches n’a pas échappé à l’ouverture de son marché à la concurrence internationale. Pour le dire vite, les accords commerciaux qui lient le Canada traitent les produits de la pêche canadienne sur un pied d’égalité avec les produits importés et ceux offerts par des investisseurs étrangers qui pêchent sur notre territoire. Il est de plus en plus difficile de légiférer à des fins de conservation, et la redistribution des retombées des pêches entre les exploitants locaux est plus ardue. Pas surprenant, donc, qu’on obtienne plus facilement du filet de mahi-mahi fadasse que du maquereau frais.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Aurélie Lanctôt

Le cas de la pêche illustre bien l’effet désertifiant de la mondialisation sur les industries locales, qui peinent à concurrencer des produits étrangers pourtant d’une qualité moindre. Toutefois, il est grossier d’appliquer ce raisonnement aux impératifs de diversification de notre paysage culturel. Ces revendications portent au-delà d’un simple désir d’accroître une offre commerciale et, aux dernières nouvelles, les artistes et les artisans issus des minorités culturelles ne sont pas des poissons qui attendent passivement d’être consommés. Ce sont des acteurs qui prennent part à notre existence en commun, l’enrichissent et la façonnent, pour le mieux.

Rioux nous dit que le discours sur la diversité, apparemment omniprésent, érode la qualité de l’offre culturelle au profit d’intérêts commerciaux et mondialisateurs. Le chroniqueur doit s’intéresser bien peu aux créations de chez nous pour croire sincèrement qu’on peut résumer à de « pâles copies des stand-ups américains les plus commerciaux » l’apport des Québécois d’héritages divers à notre culture. Visiblement, nous ne fréquentons pas les mêmes théâtres, les mêmes cinémas, les mêmes concerts, les mêmes expositions… En fait, on se demande ce qu’il resterait de la culture québécoise, à part une idée factice tirée d’un autre siècle, si on la purgeait des métissages qui l’enrichissent, toujours, bien sûr, dans la langue qui est la nôtre.

Là où Rioux pince le flanc du réel, c’est lorsqu’il constate que le discours sur la diversité est aussi devenu le discours des classes dominantes, qui, elles, ont tout à gagner au jeu de la mondialisation. Il est vrai que le capital n’a que faire de l’origine, de la langue ou de la couleur de la peau de ceux qu’il exploite. L’argent n’a ni odeur ni couleur, et le « tokénisme » est rudement efficace pour donner un visage humain au rouleau compresseur de la mondialisation néolibérale. Le mensonge, toutefois, c’est d’affirmer que c’est le discours diversitaire qui cultive les inégalités économiques induites par les dynamiques de l’économie mondiale. Bien des gens ont intérêt à nous faire croire qu’il suffit de diversifier le profil des gens qui administrent le capital pour en mitiger la violence. Toutefois, il est malhonnête de prétendre que ceux qui demandent plus de diversité et qui luttent contre les discriminations raciales sont incapables d’un discours critique sur l’économie, et incapables de défendre la conservation de la culture, de l’héritage, de l’histoire ou du patrimoine. Il serait impossible de faire la synthèse de ces deux éléments. Pourtant, on peut très bien reconnaître que les mécanismes qui mènent à la précarisation du travail, détruisent l’État social et fragilisent les institutions, à commencer par les institutions culturelles, créent des inégalités sociales qui se déclinent aussi selon l’appartenance culturelle… et selon le genre, tant qu’à effleurer le sujet.

Certes, l’intégration des marchés, la prolifération des accords d’investissement, l’expansion des pouvoirs des tribunaux d’arbitrage sur les législations des États et l’idéal néolibéral du « citoyen du monde » parfaitement déraciné favorisent la concentration des richesses entre les mains de quelques-uns. Cela met les gens à l’épreuve et agit comme un raz-de-marée sur la vie culturelle des petits États. Mais lorsqu’on retourne ce constat contre ceux et celles qui en souffrent le plus, on trahit les idéaux qu’on prétend défendre. Il se dégage soudain une odeur de poisson pourri : celle du racisme qui usurpe sournoisement les habits de la justice sociale.

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