Confusion entre genre grammatical et sexe

«La dénomination actuelle des genres grammaticaux, impropre, force les enseignants à affirmer la primauté du masculin sur le féminin», explique l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «La dénomination actuelle des genres grammaticaux, impropre, force les enseignants à affirmer la primauté du masculin sur le féminin», explique l'auteur.

Les vestiges de sexisme dans la langue montrent l’héritage d’une société autrefois centrée sur l’homme. Les notions de bon père de famille et de droits de l’homme sont chargées d’une signification, la prééminence masculine, qui ne convient plus au présent siècle. Honnies par les féministes, ces expressions sont en voie d’être remplacées — voilà une évolution souhaitable du français. La féminisation du lexique a lieu d’être, mais pas celle de la syntaxe.

Le français, hoir du latin, n’a pas hérité explicitement du genre neutre. Pourtant, le neutre existe bel et bien de façon implicite, étant intégré au genre masculin. Ainsi, si une personne aperçoit fortuitement un canidé menaçant en forêt, elle s’écriera sans doute : « C’est un loup ! » (et non « C’est une louve ! »), sans égard au sexe, précisément parce qu’elle l’ignore.

Le masculin, plus justement appelé genre non marqué, fait référence à l’animal, sans discrimination de genre naturel, comme il transcende les sexes. En fait, paradoxalement, le « masculin » ne réfère aux mâles que lorsqu’il est opposé à la forme féminine : « Une meute compte trois loups et quatre louves. » En contraste, le genre marqué porte la marque féminine, qui établit la distinction entre les genres naturels. Donc, les genres non marqué et marqué signifient que les mots font partie d’une ou l’autre de ces catégories : le non-féminin et le féminin.

Le lexique, particulièrement en ce qui concerne les noms de métier, devrait contenir la forme féminine au côté de la forme générique. Si « auteur » et « chercheur » existent, alors « autrice » et « chercheuse » doivent être intégrées à notre vocabulaire courant. À mon avis, la marque féminine doit se distinguer tant à l’écrit qu’à l’oral de la forme générique. « Auteure » n’institue pas une distinction audible, et ne s’acquitte dès lors pas de son rôle de marque féminine. Même les mots d’apparence neutre — docteur, philosophe, architecte — devraient avoir leur correspondance féminine. Le vrai antiféminisme, c’est de proscrire l’évolution de l’orthographe au nom d’un traditionalisme fétide — par le passé, l’Académie française a empuanti la discussion avec son miasme sexiste.

Conserver la syntaxe

Cela dit, la syntaxe traditionnelle doit demeurer intacte. Sa réforme souvent convoitée, tel que les dédoublements du genre grammatical le témoignent, m’apparaît inopportune. L’« Association provinciale des enseignantes et des enseignants du Québec » et l’« Ordre des infirmières et infirmiers du Québec » constituent des exemples de ce mouvement à condamner. Même l’Office québécois de la langue française (OQLF) « souhaite et encourage » la féminisation de la syntaxe ! Pourtant, ce désir provient de l’incompréhension du genre non marqué, qui transcende les sexes.

Iconoclaste, la révolution suggérée obvie à un problème inventé, comme le genre non marqué représente déjà aussi bien les dames que les messieurs. L’OQLF recommande l’emploi d’épicènes (mots dont la forme ne varie pas selon le genre) plutôt que de doubler les formes, la clarté d’expression oblige. Voici un exemple : « Le responsable (au lieu de “ le chargé ou la chargée ”) de projet est tenu d’inviter tout le monde à la conférence, sans discrimination. » Bref, on admet le caractère générique du genre non marqué, mais seulement pour les épicènes ! Les plus radicaux présentent systématiquement le masculin et le féminin de pair, et l’intelligibilité de leur discours en fait les frais.

Par ailleurs, la ségrégation ne va-t-elle pas à contre-courant de la cause féministe ? Ce n’est pas en conviant à une conférence les personnes « de tout âge » ou « de toute ethnie » que l’on combat l’âgisme et le sexisme ! En parlant d’un groupe, seul le genre non marqué — générique, donc inclusif et non discriminatoire — convient.

Par surcroît, la répudiation de la syntaxe traditionnelle s’appuie sur l’ambition naturaliste d’aligner le genre naturel sur le genre grammatical. Pourtant, on se rend compte bien vite de l’inadéquation d’un tel désir. Quant aux noms inanimés, les arbres sont généralement de genre masculin en français, et de genre féminin en allemand. Quant aux noms animés, la femme comme l’homme est une personne, un individu, une recrue, un témoin, une vedette, un membre et une idole, et j’en passe. Bref, les genres grammaticaux ne servent que subsidiairement à l’identification des sexes.

Un « masculin » inapproprié

Le « masculin », de toute évidence, messied à l’illustration des subtilités de la grammaire française. Sa dénomination porte à croire que le féminin doit ployer sous son joug viril. C’est ce qu’ont édicté les linguistes aux XVIIe et XVIIIe siècles en énonçant la règle selon laquelle « le masculin l’emporte sur le féminin ». La justification historique, évidemment, reposait sur la hiérarchie des sexes — le masculin étant plus « noble ». Or, on enseigne toujours cette règle dans nos écoles. La dénomination actuelle des genres grammaticaux, impropre, force les enseignants à affirmer la primauté du masculin sur le féminin. Si on présentait plutôt le « genre non marqué » et le « genre marqué », il n’y aurait plus lieu d’exposer quelque prépondérance de genre. Par le fait même, le système scolaire cesserait de perpétuer cet héritage sexiste.

Conspuer les académiciens pour leurs propos ignominieux ne suffit pas pour mettre en exergue le sexisme inhérent de la langue française. Si les modifications lexicales doivent être apportées pour accorder aux dames la place qu’elles méritent, les changements structuraux ne contribuent pas à la réalisation de cet objectif. La syntaxe doit demeurer inaltérée.

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8 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 12 janvier 2017 08 h 53

    Fin des niaiseries linguistiques ?

    Quand on aura atteint une véritable égalité homme-femme dans la société, on peut espérer que ces chicanes linguistiques niaises cesseront et qu'on considèrera à nouveau la langue comme un simple code conventionnel accepté de tous les membres d'une société pour communiquer efficacement et succintement -- pas besoin de "d'infirmières et d'infirmiers", etc.

    • Sylvain Auclair - Abonné 12 janvier 2017 11 h 28

      Mais peut-être que ça fonctionne à l'envers, et qu'on ne peut penser que ce qu'on peut dire. En Suède s'est créé de lui-même un pronom non-genré de la troisième personne... On en est loin.

      Quant aux infirmiers, la FIQ s'est fnalement décidée à les inclure dans les infirmières. Ce qui va à l'encontre de la position de l'auteur, pour qui seul le masculin peut inclure le féminin...

  • Denis Paquette - Abonné 12 janvier 2017 10 h 32

    voila ce que j'avais envie d'écrire depuis longtemps

    bizarre que les linguistes oublient que le masculin fut a une époque une chose de décrétée, que la famille tel que nous la connaissons n'a pas toujours existée, qu'il y a encore beaucoup de pays dont elle n'a pas de fondements, que souvent le pere était seulement le géniteur et sans autres obligations, en fait l'histoire nous enseigne que les responsabilitées du père furent décrétés pour créer des liens autres que celui des oncles et du pere,et faire en sorte d'en diminuer l'exclusivité, en fait la masculinité furent introduit dans la langue , selon moi, pour en élargir le cadre famillialle, car il se posait avec acquitter chez les romains

  • Denis Paquette - Abonné 12 janvier 2017 10 h 32

    voila ce que j'avais envie d'écrire depuis longtemps

    bizarre que les linguistes oublient que le masculin fut a une époque une chose de décrétée, que la famille tel que nous la connaissons n'a pas toujours existée, qu'il y a encore beaucoup de pays dont elle n'a pas de fondements, que souvent le pere était seulement le géniteur et sans autres obligations, en fait l'histoire nous enseigne que les responsabilitées du père furent décrétés pour créer des liens autres que celui des oncles et du pere,et faire en sorte d'en diminuer l'exclusivité, en fait la masculinité furent introduit dans la langue , selon moi, pour en élargir le cadre famillialle, car il se posait avec acquitter chez les romains

  • René Pigeon - Abonné 12 janvier 2017 16 h 55

    L’évolution souhaitable du français, du « bon usage »

    À deux reprises, monsieur Gervais parle d’une évolution souhaitable du français. Je l’en remercie. Plusieurs d’entre nous avons tendance à nous en remettre à d’autres pour définir le « bon usage » dans l’oral et l’écrit alors que nous pouvons chacun saisir les occasions de renforcer une nouvelle tendance, de voter pour elle en l’adoptant, de l’expérimenter, de susciter une discussion sur l’usage que nous proposons d’encourager.

  • Gilbert Turp - Abonné 12 janvier 2017 17 h 02

    J'aime mieux auteure que actrice

    Auteure, si on fait sonner le re, ça féminise.
    Autrice, ça fait triste.