Réveillon sanglant à Istanbul: que faire pour colmater les brèches?

«L’attaque contre la boîte de nuit Reina n’est ni le premier attentat terroriste de grande ampleur survenu en Turquie ni la première attaque revendiquée par le groupe État islamique», rappelle Tolga Bilener.
Photo: Emrah Gurel Associated Press «L’attaque contre la boîte de nuit Reina n’est ni le premier attentat terroriste de grande ampleur survenu en Turquie ni la première attaque revendiquée par le groupe État islamique», rappelle Tolga Bilener.

Le groupe terroriste qui se nomme « État islamique » a montré de nouveau son visage sordide en attaquant une boîte de nuit sur les bords du Bosphore, à Istanbul, aux premières heures de l’année 2017. Une abomination qui confine à l’absurdité, coûtant la vie à 39 personnes, dont 25 étrangers, y compris une Canadienne. Des fêtards qui s’étaient rassemblés dans ce haut lieu de la vie nocturne stambouliote pour accueillir la nouvelle année.

L’attaque contre la boîte de nuit Reina n’est ni le premier attentat terroriste de grande ampleur survenu en Turquie ni la première attaque revendiquée par le groupe État islamique. Plusieurs fois en 2016, ceux qui s’intéressent à l’actualité internationale ont entendu parler de la Turquie, pays membre de l’OTAN frappé par une vague d’attentats. Ceux-ci sont attribués soit au groupe État islamique, soit aux militants kurdes, laissant presque 400 morts derrière eux en un an.

Une nation mise à l’épreuve

Vu la multiplication des attentats, les Turcs ne sont plus surpris quand une nouvelle attaque terroriste est annoncée, et ils ont fait preuve de ténacité jusqu’à présent. Depuis le massacre du réveillon, pourtant, on sent que la peur s’est installée dans les rues ; les gens se montrent plus inquiets, ils pensent à limiter leurs sorties et leurs déplacements. Cette angoisse est peut-être le résultat d’une accumulation causée par la fréquence des attaques. Le moment ou le lieu que les terroristes ont choisi pour frapper a peut-être amplifié l’impact psychologique de cet acte ignoble aussi.

En Turquie, pays à grande majorité musulmane où on ne fête pas Noël, le soir du 31 décembre est le moment pour se rassembler en famille et entre amis autour d’un souper un peu plus riche que d’habitude, pour échanger des cadeaux ou pour sortir, même si les milieux islamistes ont toujours critiqué cette habitude de fêter le Nouvel An. En tout cas, l’attentat est survenu après une année difficile à plusieurs égards pour le pays.

De plus, cette fois-ci, c’est un lieu de divertissement qui est attaqué, des fêtards carrément visés… du jamais vu en Turquie qui a pourtant une longue histoire de lutte contre le terrorisme. Les gens se demandent quelle sera la prochaine cible, puisque la folie meurtrière des terroristes ne connaît pas de limite.

La majorité des 25 étrangers qui ont perdu la vie à Reina étaient des touristes originaires des pays arabes, des Saoudiens, Irakiens, Libanais, Tunisiens… justement venus à Istanbul pour participer à la fête. On constate depuis l’année 2015 une chute considérable du nombre de touristes occidentaux en Turquie en raison de la situation sécuritaire ; mais le nombre de touristes en provenance des pays du Moyen-Orient avait été plutôt stable. Le secteur du tourisme se demande si cela va maintenant changer. Une raison supplémentaire d’inquiétude, dans une ambiance de ralentissement économique. Rappelons que la livre turque est en chute constante par rapport au dollar américain depuis le début de l’automne.

Que cherche le groupe EI ?

Le groupe armé État islamique semble s’affaiblir en Syrie et en Irak sous la pression de la coalition internationale, ce qui explique sa volonté accrue de frapper les « gouvernements ennemis » à l’intérieur de leur propre pays. La Turquie, qui s’est engagée militairement sur le sol syrien et qui mène une opération contre les djihadistes du groupe armé, mais aussi contre le PKK kurde et ses alliés depuis août 2016, figure par conséquent sur la liste des cibles.

Comme on a pu le constater lors des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, ou tout récemment à Berlin, l’État islamique choisit des cibles susceptibles de déstabiliser au maximum les sociétés qu’il frappe. Le but étant de dresser les citoyens les uns contre les autres et d’exploiter les lignes de fracture qui existent.

En Occident, c’est autour de la question de l’immigration que cette polarisation se fait sentir. En Turquie, c’est plutôt la question des modes de vie qui divise, cette vieille querelle entre les milieux laïques et conservateurs, dans le contexte politique interne extrêmement polarisé des dernières années.

Il est vrai que les milieux laïques en Turquie se sentent de plus en plus isolés avec un gouvernement qui s’appuie, lui, essentiellement sur les classes populaires et qui ne cesse de faire la promotion des valeurs conservatrices sur les questions sociales.

C’est dans cette brèche que le groupe État islamique a choisi de s’engouffrer. Après l’attentat contre Reina, ceux, en Turquie, qui ont un mode de vie occidental, commencent à s’interroger plus sérieusement sur ce que l’avenir prépare pour eux.

Le meilleur remède pour ne pas tomber dans le piège des groupes nihilistes comme État islamique ne sera-t-il pas alors d’éviter les fragmentations sociales, de renforcer la démocratie pluraliste, respectueuse de tous les modes de vie ? Facile à dire, pas si facile à réaliser, puisque à travers le monde les sociétés donnent, au contraire, l’impression d’être sur une pente glissante vers toutes sortes de populismes.

Il faudrait peut-être que les responsables politiques, en Turquie et en d’autres pays victimes du terrorisme, s’assurent que le tissu social ne se déchire pas sous la pression des attentats sanglants. Aux démocrates de tous les pays de se montrer solidaires, aussi. Pour que cette morbidité ambiante ne triomphe pas.

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