Cinq propositions pour remettre l’éducation sur ses rails

Les signataires de ce texte estiment qu'il est urgent de mener une profonde réflexion sur le système scolaire québécois et la mission de l’école québécoise.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les signataires de ce texte estiment qu'il est urgent de mener une profonde réflexion sur le système scolaire québécois et la mission de l’école québécoise.

En marge de la consultation du ministre de l’Éducation, plusieurs médias, dont Le Devoir, ont publié des articles sur l’éducation. Il est en effet urgent de mener une profonde réflexion sur le système scolaire québécois et la mission de l’école québécoise. Après avoir oeuvré plus de quarante ans dans divers ordres d’enseignement, du secondaire à l’universitaire, nous avons lu et entendu tant de propos sur l’éducation qu’il est presque gênant d’en ajouter. Mais… il y a péril en la demeure. Aussi jugeons-nous nécessaire de participer au débat en soumettant cinq propositions.

1) Comme l’évoquent l’ex-président du Conseil supérieur de l’éducation Claude Lessard (« Notre système ressemble à un gros millefeuille », 23 novembre) et la journaliste et ex-directrice de la Grande Bibliothèque Lise Bissonnette (« Pour arriver à une compréhension du monde », 1er décembre) dans Le Devoir, il faut réaffirmer les finalités historiques de l’instruction publique : instruire au sens de former l’esprit des jeunes, comme le disait Condorcet, ce qui est nécessairement leur transmettre des connaissances, des idées et des valeurs ancrées sociohistoriquement depuis des siècles, donc les armer de connaissances pour comprendre le monde et être capable d’esprit critique par rapport aux idéologies dominantes.

Loin donc de l’absurde trilogie néolibérale du Programme de l’école québécoise du MEES où sont juxtaposées trois finalités : instruire, socialiser, qualifier, comme si elles étaient mutuellement exclusives et équivalentes. Non. À l’école, la socialisation passe principalement par l’instruction. Quant à qualifier, ce n’est pas une mission fondamentale de la formation générale, mais plutôt celle de la formation professionnelle.

2) Il faut aussi en finir avec l’apartheid scolaire, donc cesser le financement public des écoles privées et refuser la sélection sociale par les filières d’élite dans le public. Bref, tendre vers la plus grande mixité sociale et culturelle. Le problème le plus patent de l’école québécoise n’est pas le manque de ressources financières et matérielles et de personnel qualifié, mais la profonde inégalité de leur distribution.

3) Il est nécessaire de reconnaître le travail des enseignantes et des enseignants en augmentant leur autonomie professionnelle, leur reconnaissance sociale et leur salaire ; il s’ensuivrait l’obligation d’une formation continue pertinente et de qualité (comme c’est le cas pour les psychologues et les professionnels en éducation), car on ne sait pas tout en quittant l’université et les recherches qui doivent alimenter notre réflexion et notre action se poursuivent.

4) On doit revoir les contingentements dans les programmes d’éducation préscolaire et d’enseignement primaire et secondaire, et hausser les critères d’admission : en effet, les facultés d’éducation admettent depuis plus de dix ans trop de candidates et de candidats (dont plusieurs au dossier scolaire médiocre). Or, les écoles ne peuvent absorber année après année un aussi grand nombre de bachelières et de bacheliers, lesquels sont ainsi condamnés longtemps à la précarité et à enseigner dans des domaines pour lesquels ils ne sont pas formés.

En fait, on ne devrait retenir que les candidates et les candidats qui ont déjà, à leur entrée à l’université, comme motivation première le désir d’apprendre et de réfléchir aux savoirs à transmettre et aux savoir-faire à développer ; le dossier scolaire dont témoigne la cote R du cégep, s’il est un indicateur, ne suffit pas : il devrait y avoir une sélection à la suite, entre autres, d’une entrevue qualitative (comme cela se fait en médecine).

Dans la formation des maîtres, redonner une place prépondérante aux savoirs et aux savoir-faire (comme la lecture et l’écriture, qui ne sont pas au sens strict des savoirs, mais plutôt des savoir-faire ou capacités qui font appel à des savoirs sur la langue et les textes).

5) On devrait refuser d’entonner la litanie ministérielle de la réussite éducative et d’avoir recours à la notion d’excellence en éducation (notions managériales jamais définies, basées sur la compétition et utilisées à toutes les sauces), en lieu et place d’une réflexion sur les causes et les solutions aux problèmes du système d’éducation, lesquels ne datent pas d’hier.

Nous ne sommes pas dupes, le gouvernement et la majorité des institutions sociales n’iront pas dans ce sens, chacun protégeant son pouvoir et ses privilèges. Mais on peut encore espérer que les intellectuelles et intellectuels de ce pays auront un sursaut de courage et qu’une mobilisation citoyenne osera remettre en cause le discours ambiant dans la pseudo-société du savoir et luttera pour une école réellement démocratique qui élève l’esprit des jeunes.


*Ont signé ce texte, les retraité(e)s de l’enseignement suivants : Antoine Baby, professeur (U. Laval), Jules Bélanger (collège de Gaspé), Denise Brunelle, enseignante (CECM), Suzanne-G. Chartrand, professeure (U. Laval), Carole Fisher, professeure (UQAC), André Leblanc, enseignant (cégep du Vieux Montréal), Jacques Lecavalier, enseignant (cégep de Valleyfield), François Lépine, responsable de formation pratique (U. Laval), Georges Leroux, professeur (UQAM), Marie-France Maranda, professeure (U. Laval) et Marie-Christine Paret, professeure (U. de Montréal),  Guy Rocher, professeur (U. de Montréal).

*Appuient ce texte : Christiane Blaser (U. de Sherbrooke), Djaouida Hamdani Kadri (UQAM), Érick Falardeau (U. Laval), Fabine Torres (collègue Lionel-Groulx), Frédéric Saussez (U. Sherbrooke), Ginette Desjardins (U. de Montréal), Jean-Yves Richard (U. McGill), Judith Trudeau (collège Lionel-Groulx), Judith Émery-Bruneau (UQO), Kathleen Sénéchal (UQAM), Lahcen Elghazi (UQAM), Louis-Philippe Carrier (cégep Garneau), Marie-Pierre Dencuff (U. Laval), Michel Fortier (UQAR), Pierre Beaudet (U. d’Ottawa), Réal Bergeron (UQAT), Stéphane Chalifoux (collège Lionel-Groulx).

À voir en vidéo