L’époque des préfixes et des suffixes

«Les préfixes et les suffixes n’aident aucunement à comprendre une période, un événement, un phénomène ou une réalité», soutiennent les auteurs.
Photo: iStock «Les préfixes et les suffixes n’aident aucunement à comprendre une période, un événement, un phénomène ou une réalité», soutiennent les auteurs.

Le concept de modernité a été inventé pour décrire une période historique débutant aux alentours du XVIIIe siècle. Le concept s’est par la suite transposé à tous les domaines de l’activité humaine. On parlera par exemple de l’art moderne, de l’architecture moderne, de la musique moderne, d’une société moderne ou bien d’une voiture moderne. Avec le temps, les critères définissant la modernité se sont modifiés, si bien qu’on ne serait plus dans cette période historique. Or, plutôt que de définir la nouvelle période dans laquelle on se trouverait à l’aide d’un terme précis comme ce fut le cas jadis, les « théoriciens » d’aujourd’hui se contentent souvent d’ajouter des préfixes.

Pour certains, on serait dans une société postindustrielle, à savoir une société après la société industrielle. Pour d’autres, on serait dans la postmodernité. Certains qualifient notre période d’hypermodernité. On ne serait alors pas après la modernité, mais en son coeur. Des philosophes, des sociologues et des littéraires qualifient l’homme contemporain de posthumain. Les modifications technologiques et les rapports entre le virtuel et le réel feraient qu’on se dirigerait vers une réalité qui viendrait après l’humanité : la posthumanité.

Nous pourrions facilement nommer une vingtaine d’exemples : le postrock, le postpunk ou le postpop pour désigner des styles de musique, le métrosexuel ou l’ubersexuel pour caractériser un style de présentation de soi chez les hommes, le postféminisme pour désigner les nouveaux mouvements de revendications des femmes, le néocolonialisme pour expliquer les nouvelles formes d’asservissement économique, la postvérité pour parler des fausses nouvelles, etc.

Web 3.0

Il n’y a pas que les préfixes. Il y a aussi les suffixes. Avec l’apparition des réseaux sociaux, des sites de partage et des blogues, les spécialistes ont qualifié l’Internet de Web 2.0. Le Web ordinaire aurait été dépassé, car les usagers ne consulteraient plus uniquement Internet, mais l’utiliseraient désormais avec plus d’aisance, de rapidité et de convivialité pour communiquer. Certains parlent déjà du Web 3.0, qui serait un pas de plus dans la transformation des possibilités d’Internet.

Ce désir de tout catégoriser est sûrement imputable, dans un monde en constant changement, à la folie de tout comprendre, et ce, rapidement. Le problème est justement que le monde change plus rapidement qu’on peut inventer des termes pour le décrire. On doit donc cesser de tomber dans le piège de tout renommer chaque fois qu’on a l’impression que ce n’est plus comme hier. En 2017, sera-t-on dans le Web 4.0 ? En 2018, dans l’hyperweb ? Sera-t-on dans le postweb en 2020 ?

Pour trouver un terme à un phénomène ou une réalité, il faut avant tout le comprendre et l’analyser rigoureusement. Caractériser les changements sociaux, historiques ou technologiques doit se faire sur du moyen terme ou du long terme. C’est un travail de longue haleine que d’étudier pour savoir s’il y a bel et bien eu un changement et à quel endroit et de quelle manière s’est effectuée la transition. De nos jours, tout le monde se croit apte à trouver ce qui a changé et de quelle manière et à proposer un terme pour expliquer le changement. L’utilisation des préfixes ou des suffixes est un cadeau du ciel à cet effet. Ils sont gage de compréhension d’un phénomène soi-disant nouveau.

Postweb

Pourtant, les préfixes et les suffixes n’aident aucunement à comprendre une période, un événement, un phénomène ou une réalité. Ils ne font que décrire l’ancienne période, l’ancien événement, l’ancien phénomène ou l’ancienne réalité et postulent qu’on est désormais ailleurs. Ils ne les expliquent pas, du moins très rarement. Ils représentent beaucoup de théorisation et très peu de réponses.

Pour se défendre, certains diront que l’utilisation des préfixes ou des suffixes peut se comparer à entrer dans une bibliothèque. À cet endroit, il est important que tout soit classé (romans, histoires, sciences, biologie, poésie, etc.) afin de s’y retrouver. La comparaison est toutefois discutable. Un classement documentaire aide à trouver ce qu’on cherche. Ce sont des catégories utiles.

Qu’on soit dans la modernité, dans la postmodernité ou bien dans l’hypermodernité, dans le Web 2.0, dans le Web 3.0 ou dans le postweb, qu’on soit des ultrahumains ou des posthumains, au final, qu’est-ce que cela aide à comprendre ? Y a-t-il réellement des changements dignes de mention entre ces différents phénomènes, réalités ou périodes ?

Quand les Européens ont découvert les nouveaux continents et quand les habitants ont colonisé les contrées, ils ont eu la folie de tout renommer « Nouveau » : la Nouvelle-France, la Nouvelle-Angleterre, la Nouvelle-Hollande, New York, New Hampshire, Nouvelle-Guinée, Nouvelle-Calédonie, Nouvelle-Orléans, Nouveau-Mexique, etc. Maintenant, c’est un peu la même chose, mais les préfixes et les suffixes ont changé.

4 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 4 janvier 2017 09 h 39

    Web 2.0

    La différence entre le web original, celui créé par le le Centre européen de recherche nucléaire, et le web 2.0, c'est la possiblité pour les usagers de mettre du contenu, comme on le fait avec des blogues ou les réseaux dits sociaux. Ou comme je le fais actuellement en commentant cet article.

  • Robert Bernier - Abonné 4 janvier 2017 10 h 05

    Il y a de l'espoir

    Vous écrivez: "Pour trouver un terme à un phénomène ou une réalité, il faut avant tout le comprendre et l’analyser rigoureusement. Caractériser les changements sociaux, historiques ou technologiques doit se faire sur du moyen terme ou du long terme. C’est un travail de longue haleine que d’étudier pour savoir s’il y a bel et bien eu un changement et à quel endroit et de quelle manière s’est effectuée la transition."

    Représenteriez-vous un nouveau courant en sociologie? Un courant qu'on pourrait associer au Nouveau Réalisme dont nous parlait Jocelyn Maclure dans son ouvrage "Retrouver la raison"? Un retour au réel. La fin des discours creux qui ne servent qu'à faire peur au monde et à se donner une posture dans le monde intellectuel où il peut apparaître difficile de faire sa marque?

    Si tel est le cas, si tel est votre engagement, vous êtes bienvenus. Il y a de l'espoir.

    Robert Bernier
    Mirabel

  • Denis Blondin - Abonné 4 janvier 2017 10 h 55

    Une manie issue de l'évolutionnisme social

    Votre questionnement sur cette manie de tout décrire en classant les choses selon une grille évolutionniste est fort intéressant. À mon avis, il en va ainsi depuis l’invention de l’évolutionnisme social, au milieu du XIXe siècle, par les premiers anthropologues, notamment Henry Morgan, Edward Tylor et Herbert Spencer.

    Cette théorie générale prétendait expliquer la diversité contemporaine des sociétés par le degré d’évolution de chacune mais son application essentielle consistait et consiste toujours à opérer une partition des humains dans un espace social, par vraiment dans le temps évolutif imaginaire. Il en va toujours ainsi : les « post-modernes », par exemple, forment en réalité un cercle, une zone dont sont exclus les « pré-modernes » et les vulgaires « modernes » ordinaires.

    En jouant un peu sur les mots, on pourrait dire que le post-modernisme est une aire qui se donne des airs d’un ère.

    Denis Blondin, anthropologue

  • René Pigeon - Abonné 4 janvier 2017 12 h 17

    « changement de paradigme » : Thomas Kuhn vs Steven Weinberg

    Vous écrivez: "Pour trouver un terme à un phénomène ou une réalité, il faut avant tout le comprendre et l’analyser rigoureusement. Caractériser les changements sociaux, historiques ou technologiques doit se faire sur du moyen terme ou du long terme. C’est un travail de longue haleine que d’étudier pour savoir s’il y a bel et bien eu un changement et à quel endroit et de quelle manière s’est effectuée la transition."

    Votre tribune me rappelle celle publiée par Steven Weinberg où le Nobel de physique examinait le concept de « changement de paradigme » en sciences naturelles, proposée par Thomas Kuhn dans son œuvre à succès The Structure of Scientific Revolutions, qui s’est répandu dans l’ensemble des sciences humaines et sociales par la suite. Dans ce texte intitulé The Revolution That Didn't Happen, Weinberg réexamine les grandes découvertes scientifiques (relativité, physique quantique) et conclue qu’aucune de ces découvertes ne constitue un changement de paradigme, pouvant justifier d’introduire ce concept (NY Rev. of Books, 8 October 1998).