Les nombreux bons effets d’un salaire minimum à 15$

«L’amélioration des bas salaires, dont profitent plus les femmes, surtout les plus vulnérables d’entre elles, a un effet positif sur leurs conditions de travail dans l’espace domestique [...]», soutient Sylvie Morel.
Photo: Joe Raedle / Getty Images / Agence France-Presse «L’amélioration des bas salaires, dont profitent plus les femmes, surtout les plus vulnérables d’entre elles, a un effet positif sur leurs conditions de travail dans l’espace domestique [...]», soutient Sylvie Morel.

Le débat entourant les effets de la hausse du salaire minimum à 15 $ est généralement centré sur la quantité d’emplois. Ce cadrage uniquement quantitatif masque les dynamiques qualitatives positives sur le travail et de l’emploi liées à une hausse du salaire minimum. Il faut donc s’intéresser à la qualité du travail et de l’emploi, ou à la « sécurisation des trajectoires professionnelles et des parcours de vie », pour comprendre comment les pratiques de rémunération améliorant les statuts d’emploi rehaussent la concurrence en misant sur la qualité de nos économies de services.

L’accroissement des inégalités de revenu freine la croissance économique, à travers son effet dépressif sur la consommation et l’investissement. Un (re)partage des gains de productivité plus équitable en faveur du travail s’impose donc. Comme la rémunération est au coeur de la qualité de l’emploi, une politique de salaire minimum ambitieuse s’inscrit, même modestement, dans une stratégie de développement économique.

Augmenter le salaire minimum rehausse la structure des salaires par ses effets d’entraînement sur les niveaux subséquents de l’échelle salariale. Des salaires plus élevés motivent davantage les salariés, traités plus décemment, pacifient les relations de travail et améliorent la cohésion en entreprise, ce qui augmente la productivité et réduit ainsi le coût unitaire de production ; l’augmentation salariale initiale s’en trouve en bonne partie compensée. D’autres économies viennent d’un moindre taux de roulement du personnel, rendu plus coûteux par un salaire supérieur qui vient rentabiliser la stabilité d’emploi.

De meilleurs salaires forcent aussi les entreprises à innover en recourant à des technologies plus sophistiquées qui les rendent plus concurrentielles. Si du chômage peut s’ensuivre à court terme, l’inverse prévaut ensuite, car la vulnérabilité des entreprises à la concurrence provenant des pays à bas salaires s’atténue. Opérer dans des créneaux de production de qualité incite à former la main-d’oeuvre, diminuant encore la précarisation de l’emploi : les investissements en formation ne sont rentabilisés que si le personnel est stable.

La hausse du salaire minimum incite aussi les entreprises à utiliser des technologies plus polyvalentes, requérant du travail plus qualifié, ce qui augmente aussi leur compétitivité dans un monde où gérer la main-d’oeuvre est jugé « stratégique ». Opter pour la qualité de l’emploi, à l’instar des pays scandinaves, entraîne d’importants investissements publics en éducation et dans la qualification de la main-d’oeuvre. Pourquoi, au Québec, ces avantages concurrentiels (innovation et modernisation des entreprises) sont-ils admis tant que la hausse des coûts de production ne touche pas le salaire ?

Protection sociale et qualité du travail

Niveler par le haut la hiérarchie salariale se répercute sur les prestations d’assurance sociale, déterminées selon le salaire antérieur. Les transitions professionnelles « à risque » (chômage, parentalité, retraite, etc.) sont ainsi mieux sécurisées. Augmenter le salaire minimum aide aussi à relever l’assistance sociale, en élargissant l’écart entre les deux. Ce sont deux façons de prévenir la pauvreté et ses énormes coûts.

L’amélioration des bas salaires, dont profitent plus les femmes, surtout les plus vulnérables d’entre elles, a un effet positif sur leurs conditions de travail dans l’espace domestique, partie immergée de l’économie. Elle accroît le pouvoir de négociation des travailleuses au sein du ménage et leur palette d’opportunités. Une moindre dispersion des salaires féminins rend le travail de « prendre soin » (des enfants et des personnes malades ou âgées) plus coûteux. Cela stimule son externalisation vers l’emploi et vers des services publics de qualité, élevant encore la qualité des statuts économiques des femmes, comme celle des économies de services.

Analyser le salaire minimum plutôt que le « revenu disponible » est pertinent, car les transferts fiscalisés (primes au travail) qui accroissent le revenu total des ménages à bas et moyens salaires n’équivalent pas à un revenu salarial. En fait, ils dégradent la qualité de l’emploi. Un crédit d’impôt ne participe pas du processus de qualification des statuts ressortant de la démocratie économique, n’étant ancré ni dans le droit du travail (normes minimales, droits d’association et de négociation) ni dans celui de la sécurité sociale (aucune cotisation sociale n’en est prélevée). Un revenu fiscalisé est fixé arbitrairement par l’État (plus que le salaire minimum). Pis encore, cet assistanat d’entreprise, par lequel les employeurs refilent, en partie, à la société leurs coûts salariaux, crée une pression à la baisse sur les salaires.

Rien n’est automatique en matière de travail et d’emploi, action collective, action individuelle et négociation étant les maîtres mots de l’équation. Mais miser sur la qualité du travail et de l’emploi permettra d’autres dynamiques que les prédictions alarmistes d’économistes dont les modèles incluent déjà ces dernières. Cela à un coût inférieur à celui que supporte maintenant la société en raison de l’absence de prévention. L’économie est une science sociale éthique, où sécurité économique rime avec citoyenneté et solidarité. La sécurisation des statuts du travail et de l’emploi en est partie intégrante, comme les autres gains de qualité à développer pour un mieux-être dans un monde soutenable.

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