Éducation et conformisme: résistons à la tentation d’abandonner

Le texte de Marie-Michèle Sioui « “1984” ne fait plus peur aux jeunes » (Le Devoir, 17 décembre) tire la sonnette d’alarme : les jeunes du secondaire seraient plus conformistes que jamais, obéissant de manière obtuse à des exigences de performance et se désintéressant du maintien des libertés civiles. De plus, ils se ficheraient de plus en plus d’acquérir une culture générale jugée inutile dans une perspective utilitaire de courte vue limitée uniquement à l’obsession du débouché à l’emploi. L’article souligne l’impuissance d’un enseignant face à ce phénomène et laisse le lecteur sur une impression de désespoir.

Mon expérience me mène à penser un peu autrement. Je suis tuteur depuis quelques années auprès de jeunes du cégep ou du secondaire que j’aide en diverses matières : français, mathématique, histoire, etc. Entendons-nous tout de suite : mon travail ne me met pas en contact avec les premiers de classe, mais bien plus souvent avec les élèves qui ont des difficultés. Il est certain que je constate un certain conformisme, voire une certaine incuriosité primaire chez plusieurs d’entre eux. Mais quoi de plus banal pour des adolescents dont la personnalité est en construction ?

L’école secondaire me semble avoir toujours été le lieu de la dictature du conformisme et de l’obsession désespérée de la perfection. C’est le souvenir que j’en garde, du moins. En cela, nihil novi sub sole ! (Il n’y a rien de nouveau sous le soleil.) Cependant, je vois aussi chez les élèves que je côtoie une immense curiosité qui ne demande qu’à être développée et nourrie. À titre d’exemple, j’ai déjà eu une conversation passionnante avec une élève de 15 ans sur le concept d’ipséité ; j’ai aussi, avec un garçon de 14 ans, entamé une discussion sur le passage du féodalisme à la monarchie absolue. Ne nous trompons pas : au-delà du conformisme, les jeunes sont pour la plupart d’énormes demandeurs d’éducation.

Entrevoir les autres mondes

Bien sûr, la curiosité est un muscle : plus on l’utilise, plus elle s’aiguise. Au départ, il peut certainement être difficile de percer la carapace de l’indifférence. Mais c’est une grave erreur que de laisser nos jeunes à la seule idéologie utilitaire où l’école est uniquement perçue comme une gigantesque machine à former des travailleurs. Il y a tout un discours qui vise à réduire l’homme à une fonction dans la société, comme un rouage dans une machine, et à n’entretenir que des relations utilitaires à lui-même, aux autres, au monde et aux choses. Mais personne n’est réellement un être unidimensionnel, et je crois que le rôle de l’école se trouve précisément là : aider les élèves à sortir du conformisme dans lequel ils baignent pour leur faire entrevoir les autres mondes possibles.

Cynthia Fleury, une philosophe et psychanalyste française, le dit bien dans son récent ouvrage Les irremplaçables, paru en 2015 : « C’est là le travail de l’enseignant : ouvrir le temps, transformer cette simple heure en rencontre sensorielle, existentielle, informationnelle. Faire qu’en une heure, soudain, il s’est joué quelque chose d’autre, un début d’avènement mature, une envie de destin, un désir de soi, pas nécessairement en termes de vocation, mais en termes de rencontre. »

 

Ne pas abandonner

L’éducation, c’est aller à la rencontre des mondes jusqu’alors inconnus. Et les maîtres sont là pour aider les élèves à franchir l’effort nécessaire pour accéder à cette rencontre. Pour ma part, j’ai eu la chance de rencontrer de tels mentors sur mon parcours scolaire, des personnes qui alliaient passion, exigence et accompagnement, et j’en suis éternellement reconnaissant.

C’est ainsi que l’éducation est une lutte. Elle l’a toujours été. Une lutte contre l’ignorance, contre le conformisme, contre les préjugés, contre la paresse intellectuelle. Elle est une lutte pour que nos jeunes deviennent des citoyens qui savent se situer dans le temps et l’espace, qui possèdent des points de référence pour évoluer dans le monde.

C’est pourquoi les enseignants ne doivent jamais abandonner. Ils ne doivent jamais abandonner la jeunesse qu’ils ont devant eux. Ils ne doivent jamais en rester au scandale de l’ignorance et de l’indifférence, mais toujours ébranler les esprits endormis. Ils ne doivent pas seulement déplorer l’usage envahissant et nivelant des réseaux sociaux, mais plutôt apprendre aux jeunes comment gérer de manière féconde et non destructrice leur relation à leurs appareils. Ils ne peuvent se permettre de présenter leur matière de manière froide et mécanique, mais ils doivent parler avec amour de ce qu’ils partagent avec leur auditoire.

Ils doivent aussi accepter de devoir se battre parfois contre les résistances de certains de leurs élèves. Après tout, ce qui vaut la peine d’être appris se trouve généralement hors de notre zone de confort, et devenir un individu et un citoyen accompli n’est jamais chose facile.

Profs, face au conformisme et à l’incuriosité, n’abandonnez pas, on a besoin de vous !

7 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 28 décembre 2016 07 h 28

    L’esprit critique est primordial.

    Il ne faut pas délaisser l'éducation au hasard de la diligence de l'enseignant. C’est le ministère de l’Éducation qui doit imposer un curriculum pour contrer le conformisme et l'ignorance. Il faut que les objectifs de l'enseignement soient l'édification de la personne, au lieu de la formation utilitaire, la préparation des travailleurs pour le marché. Il ne faut pas céder aux pouvoirs marchands qui veulent transformer l’école à une usine qui fabrique des personnes dociles et obéissantes pour travailler, comme des machines, au salaire minimum. Le rôle primordial de l’école doit être la formation d’un esprit critique chez les jeunes.

    • François Dugal - Inscrit 28 décembre 2016 16 h 05

      Si vous attendez que le "ministère impose un curriculum pour contrer conformisme et l'ignorance", vous allez attendre longtemps, madame Alexan. Le "ministère" veut donner un diplôme à tous. Pour ce faire, il abaisse sans cesse les seuils de réussite, ce qui a comme conséquence un nivellement par le bas généralisé ou le conformisme et l'ignorance deviennent la norme.
      Les enseignants qui essaient de sortir de ce carcan de la médiocrité se font rabrouer par la direction de leur école, gagnée à la cause du "conformisme et de l'ignorance".
      Voilà pourquoi le peuple québécois n'a aucun avenir; je peux nommer plusieurs dirigeants qui se réjouissent de cette situation.
      François Dugal, enseignant à la retraite.

  • François Dugal - Inscrit 28 décembre 2016 08 h 18

    De la finalité

    Les hautes instances décisionnelles désirent modeler l'éducation afin de former des travailleurs dociles et sans jugement : ils ne remettront l'ordre établi en cause. Au contraire, ils feront "tourner la roue" de l'économie capitaliste en consommant servilement selon les diktats de la pub.
    Consommer rend heureux, chantent les sirènes de la pédagogie nouvel-âge dans leur langue obtuse. Le système forme des "analphabètes fonctionnels"; tout le monde est content, à commencer par le ministre de l'éducation.
    Vous voulez que l'enseignant donne "une rencontre sensorielle"? Il faut d'abord lui donner des conditions de travail décentes et un salaire conséquent.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 28 décembre 2016 09 h 13

    L'incuriosité.

    Quel curieux mot que je vois pour la premiere fois.Les enseignants et professeurs dont je me souviens le mieux et pour qui j'ai énormément de reconnaissance sont ceux qui m'ont rendus curieux. Merci aussi à mes parents.

  • Louise Morand - Abonnée 28 décembre 2016 09 h 39

    Conformisme à l'école

    Merci M. Marsolais. Vous avez raison, les profs ne doivent pas se décourager. Les enseignant(e)s n'échappent pas eux non plus au conformisme. Il est parfois plus facile de critiquer les jeunes que de remettre son enseignement en question, voire même de s'intéresser à comment le système d'éducation pourrait être différent. Si on s'intéresse à l'avenir des jeunes, il faut s'intéresser à la société. Et ça, ce n'est malheureusement pas inscrit dans la tâche.

  • Louise Melançon - Abonnée 28 décembre 2016 09 h 41

    Quel prof!!!

    merci pour cette réflexion sur l'importance de l'enseignement, de l'éducation à la pensée critique, à la culture, dans un contexte so0cial, mondial, où la technologie, l'argent, l'économie, etc... dominent et veulent s'imposer comme culture... ou seule intelligence du monde...
    Mais c'est la formation des maîtres qui est le plus important... je ne suis pas sûre que cette formation actuelle est adéquate pour permettre cette vision éducative!...