Ambassadeur russe assassiné: pas Sarajevo en 1914, mais…

Andreï Karlov est le premier ambassadeur en poste tué en Turquie.
Photo: Adem Altan Agence France-Presse Andreï Karlov est le premier ambassadeur en poste tué en Turquie.

La ville d’Ankara, capitale de la Turquie, aura très prochainement un nouveau nom de rue : celui d’Andreï Karlov. C’est ce que le gouvernement turc a décidé, la nuit même de l’assassinat de M. Karlov, l’ambassadeur de la Russie à Ankara, dans une galerie d’art, où il assistait à un banal événement culturel. Premier ambassadeur russe tué depuis Piotr Voïkov — tué alors qu’il était en poste à Varsovie, en 1927 — Andreï Karlov est déjà entré dans l’histoire diplomatique russo-turque.

Perpétré dans la soirée du 19 décembre, ce meurtre aura sans doute des conséquences importantes sur les relations entre la Turquie et la Russie, même si les commentaires alarmistes qui ont tiré des parallèles exagérés avec Sarajevo en 1914 restent exagérés. En tout cas, le fait même qu’un diplomate étranger a ainsi perdu la vie en plein coeur de la capitale turque ne manquera pas de raviver les inquiétudes quant à la situation dans le pays d’Erdogan.

Les autorités turques, y compris le président Erdogan, qui a aussitôt appelé Vladimir Poutine pour lui présenter ses condoléances, ont déployé tous les moyens afin de démontrer leur consternation à la suite de cet horrible événement. Celui-ci, mis à part ses conséquences sur les relations turco-russes, nuit gravement à l’image de la Turquie. Selon la coutume diplomatique, la protection de la vie d’un diplomate incombe au pays qui le reçoit ; et la Convention de Vienne de 1961 sur les relations diplomatiques précise que « l’État accréditaire prend toutes mesures appropriées pour empêcher toute atteinte à la personne, à la liberté et à la dignité » d’un diplomate en poste chez lui. Il est clair que cet engagement n’a pu être tenu à l’égard de l’ambassadeur russe.

Métier à risque

Cependant, la Turquie n’est pas réputée être particulièrement dangereuse pour les diplomates étrangers. Karlov est le premier ambassadeur en poste tué en Turquie. Certes, deux diplomates ont connu ce triste sort dans l’histoire récente. L’Israélien Ephraïm Elrom, en 1971, et le Britannique Roger Short, en 2003, consuls généraux à Istanbul, furent aussi tués par des terroristes. Quant à l’atteinte à l’inviolabilité des représentations diplomatiques, on ne peut citer qu’un seul exemple : la prise d’otages en 1979, par un groupe palestinien, dans l’ambassade de l’Égypte à Ankara. L’incident avait été réglé dans deux jours, sans effusion de sang.

La Turquie, dont une trentaine de diplomates ont été assassinés dans les années 1970 et 1980 à travers le monde par les militants de l’ASALA (organisation arménienne), a payé pour savoir que le métier de diplomate implique de grands risques. C’est ce qui conduit à nous interroger : pourquoi les autorités turques n’ont pas su mieux protéger la vie d’une personnalité diplomatique à ce point sensible ? En tout cas, les premières déclarations officielles des deux pays laissent entendre que la Turquie et la Russie ne permettront pas à cet événement d’avoir un impact négatif sur leurs relations bilatérales.

L’ambassadeur Karlov, à propos duquel Poutine a tenu à affirmer qu’il le connaissait personnellement et l’appréciait, était en poste à Ankara depuis 2013, donc pendant une période difficile pour les relations russo-turques. Rappelons que les deux pays ont adopté des positions diamétralement opposées à propos du dossier syrien, ce qui a suscité une crise de confiance entre Ankara et Moscou. Par ailleurs, en novembre 2015, l’aviation turque a abattu un avion de guerre russe à la frontière turco-syrienne, ce qui a amorcé une crise diplomatique, politique et commerciale sans précédent entre les deux pays. À la suite de mois de tension extrême entre les deux pays, Ankara a officiellement présenté ses excuses. Un rapprochement timide a été tenté à l’été 2016.

Le ministre des Affaires étrangères turc, Mevlüt Çavusoglu, a été mis au courant du meurtre de M. Karlov à bord de son avion qui l’emmenait, justement, à Moscou, pour un sommet tripartite avec ses homologues iranien et russe. L’objectif était de discuter de la crise syrienne et d’oeuvrer à la mise en place d’un cessez-le-feu dans l’ensemble du pays. Le ministre turc, visiblement épouvanté, a profité de l’occasion pour répéter que l’amélioration progressive des relations entre la Russie et la Turquie ne sera pas affectée par cet attentat. De plus, les trois pays continueront de se coordonner à propos de la crise syrienne. Par ailleurs, la Turquie a accepté que 18 experts russes participent à l’enquête sur l’assassinat. Celle-ci doit éclaircir les motifs de l’assassin, qui, après tout, était un agent de police. Il faudra déterminer s’il a agi seul ou s’il faisait partie d’un réseau plus large.

Donne changée

L’assassinat d’Andreï Karlov représente un coup dur — encore un — pour la Turquie. Des interrogations sur la situation sécuritaire dans le pays se feront entendre un peu plus. Malgré les déclarations des deux capitales selon lesquelles les relations continueront de s’améliorer, il sera impossible de faire comme si rien n’était arrivé. Il y a fort à parier que Vladimir Poutine ne manquera désormais aucune occasion de le rappeler à ses homologues turcs.

4 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 24 décembre 2016 03 h 35

    "Les États n'ont pas..."

    "Les États n'ont pas d'amis, ils n'ont que des intérêts." Charles de Gaulle.
    De cet événement tragique, preuve de la perspicacité de l'observation sera sans doute faite encore une fois...

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 24 décembre 2016 08 h 21

    Petite précision au sujet de l’avion russe abattu


    On peut abattre une personne à la frontière turco-syrienne mais on ne peut pas y abattre un avion parce celui-ci ne s’immobilise pas pour la traverser.

    L'avion russe abattu par la Turquie l'a été _en Syrie_ et ce, après qu'il eut survolé pendant 17 secondes un mince territoire turc en forme d'appendice qui descend en territoire syrien.

    En somme, la Turquie a prétexté un bref survol de son territoire pour poursuivre l’avion russe au-delà de ses frontières et l'abattre chez son voisin syrien. D'où le refroidissement des relations russo-turques.

    Expulsé, le pilote russe a été tué en parachute par des mercenaires soutenus par la Turquie. Ceux-ci contrôlent une province syrienne que la Turquie rêve d’annexer, comme ce fut le cas de la province d’Hatai, annexée unilatéralement par la Turquie en 1939 (et qui prive depuis la Syrie de la moitié de son littoral méditerranéen).

    Ce rêve d’annexion explique en partie pourquoi la Turquie est à ce point opposée à ce que les Kurdes fassent jonction dans le nord de la Syrie — donc au sud de la Turquie — empêchant ainsi la Turquie d’alimenter les milices islamistes financées par l’Arabie saoudite.

  • Patrice Tourné - Abonné 26 décembre 2016 10 h 07

    Précision sur l'annexion de territoire syrien par la Turquie

    En 1936, la France était la puissance mandataire sur la Syrie et le Liban, par délégation de la SOciete des Nations en 1919. Le secteur nord de la côte syrienne était composé de turcophones, d'Armeniens et d'Arabophones. La Turquie fit transférer un nombre important de ses ressortissants de Turquie en Syrie pour gonfler les statistiques et fromenter des troubles. La France, afin de ne pas heurter la Turquie et ne pas la retrouver alliée aux puissances de l'Axe, comme en 1914, s'accorda avec elle pour transférer ce territoire (sandjak d'Alexandrette avec Antioche ou République de Hantay) à la Turquie
    Patrice Tourne

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 26 décembre 2016 18 h 08

      Vous avez tout à fait raison. Je vous remercie pour cette précision.