Faire des liens en lisant son «Devoir», ça crée du sens

«Pourrons-nous encore avoir un nouveau modèle de gouvernance s’il est issu de cette ère du faux ?», questionne Marie-Claude Delisle.
Photo: iStock «Pourrons-nous encore avoir un nouveau modèle de gouvernance s’il est issu de cette ère du faux ?», questionne Marie-Claude Delisle.

Faire des liens entre les différents articles et chroniques d’un journal peut nous aider à donner du sens à nos commentaires, à nos interventions, à notre vie. Faire des liens entre les différents articles peut aussi mettre en évidence ce qui n’est pas écrit. Ce qui n’est jamais écrit. Lire tout simplement le journal, c’est aussi donner de l’espace à la contemplation, exercice nécessaire pour une juste mise à distance, pour un renforcement de l’esprit critique, pour une harmonisation entre soi et l’autre, entre soi et la nature.

Dans l’édition du Devoir du 19 décembre, par exemple. C’est en lisant « La gueule de bois » de Fabien Deglise et particulièrement quand il parle de notre aveuglement volontaire pour diminuer notre affliction devant la corruption, la collusion et autres entreprises sentant l’alcool frelaté de notre administration publique, que m’est revenue en tête la chronique « Un grand soleil » de Jean-François Nadeau. Dans cet hommage à Michel Chartrand, il me rappelait l’homme dont je me souviens avec grande nostalgie, mais il m’apprenait aussi une anecdote. Chartrand aurait dit qu’il ne fallait pas craindre les insectes et « affronter d’abord toutes ces lucioles qui, aujourd’hui comme hier, prétendent éclairer le monde alors qu’elles l’égarent dans les profondeurs de la nuit. “Les lucioles disparaîtront quand nous prendrons conscience du soleil”. » Et je me demande : prendrons-nous jamais conscience du soleil si nous faisons de l’aveuglement volontaire devant La trahison des élites (Relations, no 787) ?

Fabien Deglise touche aussi un malaise énorme quand il parle de l’omniprésence de ce gênant débat sur les pitbulls et la quasi-absence de la moindre indignation devant les morts d’enfants — et de leurs parents — en Syrie. J’aurais dû compter le nombre de téléjournaux ou d’émissions d’information qui ont fait la une avec ce débat de chiens. Encore la semaine dernière, alors que tous les médias sociaux nous parlaient d’Alep, le Téléjournal de 18 h s’ouvrait sur les pitbulls sans parler d’Alep. Radio-Canada a attendu le lendemain, premier jour de l’évacuation des civils. Alors quand M. Deglise accuse « l’individualisme de nos sociétés, le confort et l’indifférence, l’indolence des élus et des détenteurs de charge publique devant des structures administratives sclérosées et dysfonctionnelles, le culte de la médiocrité [oui, il faut lire La médiocratie d’Alain Deneault chez Lux], le rapport ambigu entretenu avec la responsabilisation, la fascination pour le repli et le rejet [qui] font, de manière prévisible, monter les populismes et les discours haineux ». J’ajouterais à cette juste liste : « la complaisance des médias de masse. »

J’en veux particulièrement à Radio-Canada, devenue si multiculturalisante, si canadianisante que le citoyen de n’importe quelle région du Québec ne peut s’y reconnaître. RC ne porte plus ses lunettes alors qu’elle est diablement myope. Elle ne voit que Montréal, Montréal, Montréal. Elle ne se rend même pas compte que nous, les régionaux, on n’y va plus. De plus en plus d’entre nous sont forcés de se tourner vers d’autres sources d’informations. Normal.

Plusieurs se tournent vers leurs médias locaux. Leurs lieux de rassemblement à eux. Ils les investissent de leur personnalité, de leurs besoins, de leurs désirs. Et ils savent y faire la fête. Alors lire ce que l’ambiance de la salle Juliette-Lassonde de Saint-Hyacinthe a pu faire du bien à Sylvain Cormier dans « Amour d’ami, amie d’amour » fait plaisir. Il aurait pu parler de l’acoustique exceptionnelle de cette salle. Mais lire le journal c’est aussi relever les oublis, souligner les impertinences aussi.

Un nouvel ami

Ainsi, je me suis fait un nouvel ami. Il s’appelle Daniel Castonguay, de Saint-Roch-du-Richelieu. Un bel impertinent celui-là, qui souhaite d’heureuse façon un nouveau modèle de gouvernance. Moi aussi, Daniel. Je vois bien que nos gouvernements se mordent la queue et je refuse de me laisser entraîner dans ce cercle vicieux…

Mais pourrons-nous avoir un nouveau modèle de gouvernance pour notre collectivité québécoise alors qu’Amanda Castillo nous dit que selon Pierre Montz-Barreto, pour les générations X et Y, la priorité est l’épanouissement personnel ? J’ai peur aussi, quand je lis le journal. Et Amanda me ramène à l’individualisme, au confort, à l’indifférence et à l’indolence que dénonçait Fabien… Sûr que ça ne fait pas un Québec fort, s’il n’est composé que de huit millions d’ego.

Pourrons-nous encore avoir un nouveau modèle de gouvernance s’il est issu de cette ère du faux ? Car François Brousseau repère ce faux et notre besoin d’y croire contre toute intelligence, comme un virus planétaire. Il cite Trump, Bachar et Vladimir entre autres puissants menteurs. Et le comble du faux, le comble du mensonge, c’est peut-être Guy Taillefer qui nous le rapporte dans « Ciel de charbon ». La Chine décrit maintenant le smog comme étant un « désastre naturel » !

Pas facile d’être optimiste en cette fin d’année. Et si faire des liens entre les différents reportages, chroniques et articles nous aidait à démêler le vrai du faux, à nous libérer des discours idéologiques des néolibéraux, à nous sortir de notre confortable léthargie ? Et si faire des liens dans le journal (et dans les revues québécoises) nous incitait à recréer de vrais rapports humains, autres que virtuels ? Peut-être que ces espoirs, que plusieurs voient se fracasser sur des pouvoirs médiocres mais trop réels, renaîtraient ? Enlevons ce loup sur nos yeux, lisons et découvrons le soleil dont nous parle Chartrand !

Voilà qui pourrait nous aider à passer un plus fameux Noël. Ce que je souhaite à tous mes concitoyens.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

11 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 21 décembre 2016 01 h 18

    enfin avoir raison ou avoir tord, n'est-ce pas les deux pôles de la meme chose

    j'aime bien votre critique mais vous en omettez une importante, celle que les philosophes ont amplement nommés celle que Nietzchee a détesté, celle que Boileau a nommer la satire, cette capacitée miroir que les grecs avaient pourtant parfaitement identifiés les présocratiques ca vous dit quelque chose, on dit que chaque grande famille avait les siens, c'est maitre de la dialectique ces fameux Sophistes, avaient trouvés une facon de toujours avoir raison, vous ne trouvez pas que ca nous ressemble

  • Jacques Lamarche - Inscrit 21 décembre 2016 03 h 12

    ¨Le Devoir¨, reflet d'une conscience ouverte et généreuse!

    Mais qui ne se fait pas un devoir de s'en éclairer, et il n'en manque pas, risque fort de se perdre dans les futiles enchantements que laissent miroiter les lucioles d'une information biaisée et calculée!

    Le Devoir, par contre, ne craint d'évoquer tous les enjeux de société, même de ceux qui menacent notre identité, et de s'interroger sur les causes qui effritent le sens de la solidarité! Et les sources de la fumée qui bloque les rayons de la vérité!

  • Gaston Bourdages - Abonné 21 décembre 2016 05 h 36

    À madame Marie-Claude Delisle de Saint-Dominique...

    ..merci pour cette superbe invitation à un rendez-vous avec ma conscience. Vieille, dans sa relativité, compagne de mes quotidiens qu'elle est. Votre prose je trouve empreinte de froides vérités. Mais avec ce qui pour moi prime : votre entraînante et positive vivacité. Fort agréable exercice que celui de vous lire: vos questions et le froid mensonge qui fond sous le chaleureux soleil de feu monsieur Chartrand.
    Quant à ce rendez-vous avec ma conscience, je souhaite à cette dernière votre «fameux Noël» Un Noël dans sa plus large définition.
    Gaston Bourdages

  • Claude Paradis - Abonné 21 décembre 2016 07 h 09

    Très belle réflexion

    Vous offrez ici une très belle réflexion. Alors que, comme le suggère si bien Alexandro Baricco dans son essai LES BARBARES (Éditions Gallimard, 2014), «c'est d'en haut qu'il faudrait regarder» le monde et ce qu'on en dit. À une époque où on se croit informé parce qu'on a accès à plusieurs plateformes d'information, on finit par perdre de vue qu'on ne fait que survoler des points d'information sans tracer de liens, pourtant bien évidents si on acquiesce un moment à les retracer, comme vous le faites ici, Mme Delisle. Ce que vit la Chine, ce que subissent les Syriens, cette culture que nous consommons tous sans nous en rendre compte, alors que nous pensons être bien informés, n'est-ce pas un peu une conséquence de ce que Baricco appelle «l'accoutumance paisible à l'idéologie de l'Empire américain», quand tous les réseaux d'information empruntent la voie googlelisante pour nous atteindre dans nos espaces personnels. C'est ce qui nous donne l'impression de ne plus exister réellement, ou d'être tous montréalais, même lorsque nous vivons en région, ou c'est encore ce qui nous donne l'illusion d'une solidarité quand nous disons, à l'unisson, «Je suis Charlie», «Je suis Paris», «Je suis Berlin», au moindre frémissement, mais jamais «Je suis Alep», «Je suis Irak»... Nous sommes tous un peu floués si nous oublions de faire des liens entre les articles que nous lisons, surtout si nous omettons de creuser les sources d'information.

  • Serge Morin - Inscrit 21 décembre 2016 09 h 10

    Merci pour ce beau texte.
    Et vous avez raison pour RadioCan et son délitement.