Aide sociale: la solidarité commence avec la famille

«Les personnes qui reçoivent de l’aide sociale sont des êtres humains dignes de respect», écrivent les auteurs.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Les personnes qui reçoivent de l’aide sociale sont des êtres humains dignes de respect», écrivent les auteurs.

Durant la période des Fêtes, pensons à celles et ceux qui ne peuvent pas visiter leur famille en raison des nouvelles mesures d’aide sociale.

Depuis mai 2015, une personne qui quitte le Québec pour plus de sept jours consécutifs — ou quinze jours cumulatifs — dans un même mois perd son droit à l’aide sociale. Avec des revenus mensuels de seulement 623 $, les gens sont déjà dans l’impossibilité de subvenir à leurs besoins de base pour le logement, la nourriture, le chauffage et les vêtements. Avec ce nouveau règlement, le gouvernement attaque la capacité des plus vulnérables de notre société à maintenir leurs liens avec famille et amis qui vivent en dehors du Québec.

Nous aimerions rappeler à François Blais, ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale, que la solidarité commence d’abord et avant tout avec la famille. La famille fait partie intégrante de qui l’on est ; nous avons besoin d’un contact physique avec les gens qui nous sont précieux ; les appels téléphoniques et les courriels ne suffisent pas. Si notre mère, notre père ou notre frère décède ou tombe gravement malade, il faut se rendre auprès de notre famille, peu importe la situation.

Quand un proche vous quitte, vous avez besoin de réconfort. Ce besoin est encore plus urgent si votre famille habite de l’autre côté de la terre et que cela fait des années que vous n’avez pas été réunis. Il est impossible de prévoir les catastrophes dans nos vies, on ne peut pas synchroniser nos deuils avec les impératifs de l’aide sociale. Dans le système actuel, les prestataires de l’aide sociale sont pénalisés pour avoir assisté à des funérailles ou visité un proche malade. De retour au Québec, ils subissent des coupes sur leurs prestations en plus de devoir faire face au stress de ne pas pouvoir payer le loyer ou l’épicerie.

Discrimination

Une logique similaire s’applique pour les événements heureux de la vie : les naissances, les mariages et les fêtes telles que Noël et le Nouvel An. Comment expliquer à notre famille que nous ne pouvons pas être présents lors d’événements importants à cause des règles de l’aide sociale ? Des absences répétées peuvent entraîner des ruptures dans nos relations. Si on se déconnecte de nos familles, on devient isolé et déprimé… ce qui entraîne des problèmes de santé physique et mentale.

Le fait qu’une personne qui s’absente du Québec pendant plus de sept jours perde son statut de résidente aux yeux de l’aide sociale est le critère de résidence le plus restrictif de tous nos programmes sociaux. Avec cette mesure draconienne, le gouvernement du Québec crée une discrimination basée sur le statut socioéconomique et enfreint la Charte canadienne des droits et libertés, ainsi que la Charte québécoise des droits et libertés de la personne. Cela empiète aussi sur le droit à la mobilité des citoyens canadiens et des résidents permanents en les empêchant de se déplacer à l’intérieur du Canada. C’est pour ces raisons que les Services juridiques de Pointe-Saint-Charles et Petite-Bourgogne accompagnent Arié Moyal, prestataire d’aide sociale, dans sa bataille légale pour faire invalider cette mesure injuste.

Respect

Les personnes qui reçoivent de l’aide sociale sont des êtres humains dignes de respect. Pourtant, le système d’aide sociale les traite comme des criminels. Désormais, même s’ils respectent la nouvelle réglementation, les gens qui voyagent doivent justifier leurs déplacements, présenter des preuves de voyage et fournir une lettre de la personne qui paie pour le voyage. En plus d’être une invasion de la vie privée, ceci est un contrôle injustifié de la part des agents d’aide sociale qui ont énormément de pouvoir discrétionnaire.

Malheureusement, il s’agit de la suite des mesures de surveillance et de contrôle imposées par notre gouvernement sur les personnes qui vivent dans la pauvreté. Les prestataires de l’aide sociale sont submergés par les demandes excessives de documents à fournir, doivent faire face à des enquêtes aléatoires et peuvent voir leur chèque retenu à leur centre local d’emploi.

Avec le projet de loi 70 qui vient d’être adopté, si les prestataires ne se soumettent pas aux demandes des programmes d’employabilité qui leur seront imposés, les agents auront maintenant le pouvoir de réduire les prestations à un montant aussi minuscule que 399 $ par mois, et ce, sans possibilité d’appel.

François Blais, pourriez-vous vivre dans ces conditions ? Sinon, pourquoi demandez aux prestataires d’aide sociale de le faire ?


Les signataires : Minouse Joseph, Marina Rishkevitch, Maria Ines Garduno avec l’appui de la Coalition Pauvre + Captif.

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4 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 17 décembre 2016 05 h 40

    "Saletés de pauvres !"...

    "Saletés de pauvres !", proposait Coluche dans un de ses sketches il y a plus de trente ans, à des contemporains aux esprits abétisés et aveuglés par l'avidité consumériste...
    Mais les choses se sont-elles vraiment améliorées, pour que cette interpellation provocante en devienne dorénavant caduque ?
    Oui, la solidarité devrait commencée par la famille. Monsieur de la Palice n'aurait lui-même certainement loupé cette évidence...
    Mais pour plus d'une famille, selon des raisons et des raisonnements qu'il ne m'appartient pas de juger, la réalité la plus évidente est que ce n'est tout simplement pas le cas !
    Alors, en tant que société construite et humaine, le Québec ne doit-il pas palier à ce qu'on pourrait appeler les "orphelinages de solidarité familiale" ?
    Moi, non seulement je dis oui à cette question, mais ajoute à ma réponse que dans notre sentiment collectif à refuser le défaitisme économique du déclassement de X ou Y, se joue l'avenir même de notre société québécoise.
    Un peu en somme comme si d'être Québécois et indépendantistes reposait en entier sur notre sens partagé d'une élémentaire solidarité. Sans clivage de couleurs de peau ni d'origines, pas plus que de religions, de langues maternelles ou de scolarisations réussies ou pas. Personne n'est coupable d'être pauvre et cela, même lorsque parfois quelqu'un peut avoir une responsabilité dans le fait de se trouver en difficulté économique. Parfois mais certainement pas toujours, je le précise ici pour que les choses soient claires, et "parfois pas souvent", à mon humble avis...
    Pour s'en convaincre définitivement, il suffit de voir le film "I Daniel Blake" de Ken Loach...
    "Nous" ne pourrait-il pas avoir pour critère de sélection l'idée que les pauvres ne portent pas une maladie contagieuse ?
    Surtout lorsque comme société qui se distingue, on accepte l'obligation de prendre la solidarité à bras le corps comme arme de combat contre la pauvreté, plutôt que la charité...
    Merci de m'avoir lu.

  • Julien Thériault - Abonné 17 décembre 2016 08 h 31

    Voir leur chèque retenu à leur centre local d’emploi.

    Vous devriez ajouter : même dans les régions où il n'existe aucune forme de transport collectif et où les centres « locaux » peuvent se trouver à des dizaines de kilomètres de leur domicile.

  • Gilles Théberge - Abonné 17 décembre 2016 11 h 56

    Et pendant ce temps, le ministre "jongle" avec l'idée d'instaurer le revenu de base garanti.

    N'en croyez rien. Il n'instaure a pas le revenu de base garanti.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 18 décembre 2016 16 h 50

    … d’humaniser, hélas !

    « François Blais, pourriez-vous vivre dans ces conditions ? Sinon, pourquoi demandez aux prestataires d’aide sociale de le faire ? » (Collectif)

    De cette citation, cette douceur :

    De ces conditions de vie imposées par l’adoption du projet de loi 70, sur ou concernant les « absences », « programme d’employabilité » et autres, les sursoir pendant le temps des fêtes et, encore, les déclarer hors-lieu légal durant le reste de l’année seraient audacieusement requis !

    Mais, on-dirait que le titulaire du MESS préfère s’abstenir de bouger et …

    … d’humaniser, hélas ! - 18 déc 2016 -