Lutter contre le sexisme à l’école, avec quels moyens?

«Si on ne donne pas aux enseignantes les moyens de travailler correctement, on ne peut pas espérer que l’école soit un vecteur réel pour lutter contre le sexisme», estime Aurélie Lanctôt.
Photo: Getty Images «Si on ne donne pas aux enseignantes les moyens de travailler correctement, on ne peut pas espérer que l’école soit un vecteur réel pour lutter contre le sexisme», estime Aurélie Lanctôt.

Cette semaine, le Conseil du statut de la femme publiait un avis soulignant que l’école québécoise participe au maintien des inégalités entre les sexes. Le Conseil dresse deux constats principaux : les cours d’histoire n’incluent pas la contribution des femmes de façon transversale, et le cours Éthique et culture religieuse n’offre pas une perspective suffisamment critique sur le sexisme qui traverse les traditions religieuses. De plus, on déplore que ce cours n’aborde pas la question de la violence faite aux femmes. Ainsi, l’avis recommande que les cours de culture religieuse soient intégrés aux cours d’histoire afin de laisser plus d’espace à l’éducation à la sexualité et à la citoyenneté.

Le Conseil souligne aussi qu’il faut sensibiliser les enseignants aux stéréotypes de genre. Il n’est pas normal, souligne-t-on, études à l’appui, que l’on « s’attende » à ce que les garçons réussissent mieux en mathématiques et à ce que les filles soient meilleures en français, ou alors qu’on félicite davantage les filles pour la forme de leurs travaux, et les garçons pour leur contenu.

L’avis démontre malgré tout que la majorité des personnes interrogées sur leur perception du système scolaire estiment que le style d’apprentissage préconisé dans nos écoles favorise la réussite scolaire des filles. Les garçons seraient laissés pour compte. On rejoint ici un élément récurrent du discours public sur l’éducation : les garçons sont malheureux à l’école, ils apprennent mal dans les cadres qu’on leur impose, et cela expliquerait leur taux de décrochage plus élevé que celui des filles.

Les statistiques esquissent effectivement cette tendance, et il s’agit d’une préoccupation réelle. Or, l’avis du Conseil met en relief un élément qui fait sourciller. Selon les personnes interrogées dans l’enquête, la principale explication des problèmes des garçons à l’école serait le nombre plus élevé de femmes dans le système scolaire. Les données recueillies révèlent en effet la croyance largement répandue que les femmes qui enseignent et encadrent les élèves seraient « naturellement » disposées à répondre aux besoins des filles, mais pas à ceux des garçons.

La popularité de cette croyance est inquiétante et il faut la déconstruire. Elle place au premier plan des stéréotypes de genre et relègue au second plan la compétence professionnelle des enseignantes. Ainsi, la pratique des enseignantes serait plus façonnée par leurs intuitions et leurs perceptions « typiquement féminines » que par leurs connaissances en pédagogie, en didactique et dans les matières qu’elles enseignent ? La belle affaire !

À bout de souffle

Si l’on s’inquiète du sexisme véhiculé par notre système d’éducation, force est d’admettre qu’il y a aussi un travail d’envergure à faire sur les préjugés sexistes qui nous incitent à dévaloriser la profession enseignante. Si le corps enseignant était composé à 80 % d’hommes, laisserait-on autant cours à des croyances fondées sur des conceptions essentialistes du genre qui prétendent tout expliquer, en faisant l’économie d’une réelle perspective critique sur ce qui ronge l’école publique québécoise et accentue les risques de décrochage, chez les garçons comme chez les filles ?

La question se pose sérieusement. On est même tenté de pousser cette interrogation un cran plus loin : si les femmes ne constituaient pas l’écrasante majorité du corps enseignant, laisserait-on se dégrader autant les conditions dans lesquelles travaillent les enseignantes, tout en continuant à les critiquer avec autant d’intransigeance ? On a beau dénoncer des préjugés sexistes reconduits inconsciemment dans les classes et dans le matériel scolaire, et recommander des réformes, cet effort sera vain si on ne parle pas aussi du manque de ressources criant auquel font face les professionnels de l’éducation.

Cet automne, j’ai participé à la tournée d’assemblées de cuisine du mouvement Faut qu’on se parle. Il n’y a aucun doute, l’état de l’éducation au Québec est la préoccupation qui s’est exprimée avec le plus de vigueur. Les gens ont à coeur la santé de l’école publique et aimeraient que l’éducation citoyenne et critique y soit promue. Mais j’ai aussi rencontré un grand nombre d’enseignantes qui confiaient être à bout de souffle, d’orthopédagogues débordées et découragées devant l’ampleur de la tâche, de parents inquiets que les difficultés de leur enfant ne soient pas correctement prises en charge, faute de moyens… La vérité, c’est que nous avons grugé l’os de l’école publique. Il menace de se rompre, et ce sont surtout des femmes qui font présentement tout pour empêcher le naufrage.

Alors évidemment, personne n’est contre la vertu, on voudrait que le corpus scolaire soit traversé d’une plus grande sensibilité aux inégalités entre les sexes. L’éducation, c’est la base de l’égalité. Mais si on ne donne pas aux enseignantes les moyens de travailler correctement, on ne peut pas espérer que l’école soit un vecteur réel pour lutter contre le sexisme. Il serait temps qu’on prenne au sérieux ce que les professionnelles de l’éducation nous disent à ce sujet.

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