Deux poids, deux mesures dans Hochelaga

Dans les dernières heures, on nous a rappelé les grandes difficultés des commerçants, leur courage et leur grande perte. Si cela ne réjouit pas l'auteur, il admet que ça ne l’émeut guère.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Dans les dernières heures, on nous a rappelé les grandes difficultés des commerçants, leur courage et leur grande perte. Si cela ne réjouit pas l'auteur, il admet que ça ne l’émeut guère.

Il y a trois ans, jour pour jour, des briques étaient envoyées dans cinq commerces d’Hochelaga dans le cadre d’une action d’éclat visant à dénoncer la gentrification du quartier. À ce moment-là, nous refusions de dénoncer la violence et nous tentions de mettre sur la place publique le deux poids deux mesures concernant d’une part le sort des commerçants ciblés et de l’autre celui des locataires mal logés du quartier. Si le premier est fortement décrié, par les élus, les commerçants, certains organismes et de nombreux résidants, le second est ignoré et c’est ce que je tentais de mettre en lumière, en tant que coordonnateur du comité BAILS.

Aujourd’hui, des gestes similaires sont posés et une multitude de voix s’élèvent. Les mêmes logiques du deux poids deux mesures dans l’interprétation des gestes similaires, trois ans jour pour jour. Dans les dernières heures, on nous a rappelé les grandes difficultés des commerçants, leur courage et leur grande perte. Si cela ne me réjouit pas, je dois vous admettre que ça ne m’émeut guère.

Cette violence décriée partout, ces vitrines qui volent en éclats et cette peinture, c’est du domaine du spectacle. Pourtant, dans l’ombre, une violence quotidienne qui semble banale s’exerce. Des locataires perdent leur logement, d’autres ne mangent pas à leur faim pendant que certains respirent de la moisissure, faute de pouvoir payer les loyers exorbitants. Plusieurs vivent dans la rue ou louent des chambres insalubres hors de prix, où le prêteur sur gages règne en roi et maître. Cette violence, c’était mon quotidien pendant plus de huit ans. On me demandait de dénoncer la violence que subissent les commerçants alors que personne ne semblait vouloir lever le petit doigt pour mettre fin à ce que vivent ces locataires.

Il y a trois ans, pour sauver les apparences, on annonçait la mise sur pied d’un comité d’étude. Dans une lettre ouverte, on me priait d’y participer. « Le comité BAILS devait y participer, il en allait de sa crédibilité », soit. Nous avons donné la chance au coureur, bien que nous jugions que le temps n’était plus aux études mais aux actions concrètes. Trois ans plus tard, toujours pas d’étude, et l’histoire se répète. Le comité BAILS a récemment claqué la porte de ce comité, dénonçant cette mascarade stérile. Pendant que l’on continue à parler d’étude et d’analyse, la gentrification progresse et les locataires les plus précaires en souffrent. Pendant qu’on promet des études qui ne viennent pas pour les locataires mal logés, on agit pour trouver des solutions au vandalisme des commerçants. Pour eux, pas d’études, mais des actions aussi rapides que concrètes.

Certaines voix s’élèvent. « Ce n’est pas la bonne façon de faire ! » Pourtant, c’est la seule façon qui a réussi à provoquer le débat et à attirer l’attention sur les enjeux qui marquent le quotidien des résidents du quartier. « Ce n’est pas ainsi qu’on défend le logement social », mais où êtes-vous quand il s’agit de vous mobiliser pour du logement social ? « Ils devraient faire des pétitions à la place » : eh bien, coïncidence, le comité BAILS a déposé dans les dernières semaines une pétition de plus de 1800 noms contre un important projet de condos sur la rue Sainte-Catherine, vous en avez entendu parler ? Vous l’avez signée ?

Depuis trois ans, le comité BAILS a multiplié les gestes pour dénoncer les transformations du quartier. Je l’ai quitté en 2015 ; ses membres sont restés plus mobilisés que jamais. Pourtant, c’est maintenant, après de nouvelles briques, qu’on recommence à parler du sujet.

Dans l’ombre d’Hochelaga, il n’y a pas de groupe Facebook en soutien aux victimes de cette violence ordinaire, de cette violence quotidienne. Il n’y a pas de SDC pour vendre des t-shirts en solidarité avec les victimes de la gentrification, il n’y a pas d’élus pour agir concrètement. À l’ombre d’Hochelaga-Maisonneuve, il n’y a que des deux poids deux mesures… et mieux vaut être du côté des commerçants.

9 commentaires
  • Pierre Schneider - Abonné 2 décembre 2016 07 h 45

    L'oppression, c'est pas vendeur

    Malheureusement, la misère et l'oppression ne font presque jamais les manchettes des médias, sauf lorsqu'ils sont soulignés de gestes d'insoumission dérangeants pour l'indifférence et le confort.

    Le monde se fiche de la misère et des injustices, sauf durant le Temps des Fêtes où le bourgeois et les personnalités publiques y vont de leurs oboles ostentatoires pour se donner bonne conscience, quand ce n'est pour exhiber leur générosité!

    La vraie justice, c'est comme la liberté. Il faut la prendre, pas la quémander.

    • Stéphane Laporte - Abonné 2 décembre 2016 16 h 25

      Complètement d'accord

  • Jean-Pierre Marcoux - Inscrit 2 décembre 2016 08 h 27

    Pour la prolifération de coopératives d'habitation

    Je réside dans une unité d'habitation de la Coopérative d'Habitation des-Cantons-de-l'Est (CHCE).

    Le coût de mon loyer est l'équivalent de 70% du loyer que je paierais si j'étais dans un lieu géré par l'entreprise privée. Pourquoi? Parce que la motivation des membres-décideurs de la Coop n'est pas de maximiser les profits, mais de maximiser le bien-être et le bonheur de ses membres en leur procurant des logements de qualité.

    En plus, parce que cette coopérative, avec ses 45 immeubles et ses 254 unités de logement, possède ainsi un pouvoir d'influence et d'achat, elle bénéficie d'avantages pour négocier des réductions auprès des entreprises offrant des produits de rénovation, de communications etc.

    D'autre part, même si je réside au deuxième étage de mon unité d'habitation, je peux participer à l'aménagement de notre terrain et à la rénovation de notre immeuble, à la condition qu'il y ait consensus entre, d'une part, les membres de notre unité de logement, et, d'autre part, les instances administratives de la Coop.

    Je crois que la coopération, c'est une, sinon, LA solution. C'est ensemble qu'on peut s'en sortir. C'est dans la solidarité qu'on peut influencer le système.

    Notre pouvoir, il est en nous, par nous et pour nous.

  • Céline Delorme - Abonnée 2 décembre 2016 08 h 27

    tous en banlieue?

    J'aimerais bien qu'on m'explique cette hargne contre la "gentrification"
    Je suis de la classe moyenne et j'abite un condo en ville dans un quartier "mixte".
    On paie des taxes très élevées. On sait que le paysage serait plus "propre et joli" si on déménageait en banlieue, mais on est contents d'être à Montréal.
    Expliquez moi:
    Si on suit votre opinion, et que 100% des familles comme la mienne vont habiter dans le quartier DIX TRENTE: Qui restera-t-il en ville pour payer les taxes servant entre autres aux HLM?

    Plusiers villes américaines ont ce modèle en "trou de beigne" : des ghettos de misère au centre ville, invivables pour la population obligée d'y rester: Est-ce vraiment préférable?

  • François Aubry - Abonné 2 décembre 2016 08 h 39

    À la défense d'actions indéfendables

    Ce sont des emplois et plus des logements sociaux dont Hochelaga-Maisonneuve a besoin, pas des gestes d'intimidation de petits commerces de proximité inspirés par la politique de la chaise vide du comité Bails.

  • Marc Therrien - Abonné 2 décembre 2016 09 h 01

    Difficile de résister au désir pour le capital

    Il est évident que la violence est une tentative de solution directe et simple à un problème complexe. Certains y voient un moyen légitime de réagir à l'abus de pouvoir des autorités gouvernantes et savent que sans rapports de force, on n'obtient pas les résultats que l’on souhaite. On peut citer en exemple les gains obtenus par le syndicat des cols bleus de la Ville de Montréal. Comment injecter un peu plus de socialisme dans la logique du système capitaliste pour pallier les effets nuisibles de l'exclusion sociale inhérente à ce système? Pour financer des mesures sociales de soutien aux personnes en difficulté d'inclusion ça prend de l'argent. Quiconque lit quotidiennement les journaux sait bien quelles sont les priorités budgétaires des gouvernements. En attendant que se développe le logement social, il est difficile de demander aux propriétaires d’immeubles à logement de résister au désir d’enrichissement qui est commun à tous ceux qui investissent en espérant faire fructifier leur avoir. Rappelons-nous aussi que pour beaucoup de travailleurs de la classe moyenne qui ne sont pas employés du gouvernement ou des services publics, l’investissement dans l’immobilier ou le commerce tient lieu d’espoir pour un fonds de pension dont les cotisations à la retraite sont, bien évidemment, très loin d’être déterminées et prévisibles. La préoccupation voire même l’obsession de la majorité de la population pour un revenu de retraite décent occupe donc beaucoup de terrain et pèse lourd dans la balance des enjeux sociaux.

    Marc Therrien