L’accès aux soins des migrants: une question de droits fondamentaux

Le Dr Réjean Thomas
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le Dr Réjean Thomas

En ce 1er décembre 2016, Journée mondiale du sida, nous venons réaffirmer auprès des instances gouvernementales et de l’ensemble des intervenants en santé, la nécessité absolue de rendre accessibles à toutes les personnes vivant avec le VIH les soins de santé dont elles ont besoin. Il s’agit là d’une problématique de santé publique et d’une question de droits de la personne.

Aujourd’hui, nous savons que si une personne vivant avec le VIH a une charge virale indétectable, le risque de transmettre le virus est infime (la charge virale correspond à la quantité de virus dans le sang). On atteint une charge virale indétectable en suivant adéquatement un traitement antirétroviral approprié. Toutefois, en 2016 au Québec, on estime encore qu’entre 20 et 25 % des personnes vivant avec le VIH ignorent leur statut sérologique. Ce sont autant d’individus dont la santé se détériore et qui peuvent, à leur insu, transmettre le virus.

Cette question touche les populations vulnérables, notamment les migrants. Les déplacements des personnes dans le monde se chiffrent en millions. Nombreux sont ceux qui ont vécu bien des difficultés en raison d’événements tragiques, notamment les guerres, la pauvreté, les séismes naturels qui les ont contraints à quitter leur pays, souvent dans des conditions dramatiques. Certains obtiennent le statut de réfugiés ; d’autres des permis de travail ; d’autres, enfin, vont vivre clandestinement dans un nouveau pays. Au Québec, en 2014, près de 20 % des nouveaux cas étaient diagnostiqués chez des personnes originaires de pays endémiques.

Au Canada, depuis le 1er avril dernier, le rétablissement du Programme fédéral de santé intérimaire (PFSI) offre à nouveau une couverture médicale aux personnes protégées, dont les réfugiés, aux demandeurs d’asile, entre autres. Mais cela ne suffit pas. L’accès aux soins de santé dépasse la gratuité et la prise en charge. Non seulement faut-il que les individus considèrent que la santé est importante et qu’ils y ont droit — ce qui est loin d’être le cas lorsque se nourrir est un défi quotidien —, mais il faut également qu’ils se sentent accueillis dans le milieu médical.

La santé est un concept très complexe qui ne se limite pas aux résultats de laboratoire et à la prise en charge des patients. Dès 1946, l’Organisation mondiale de la santé la définissait comme « un état de complet bien-être physique, mental et social [qui ne] consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». Pour développer des actions efficaces et respectueuses des diversités culturelles et des contextes de vie individuels, il faut comprendre les différents facteurs qui ont un impact sur la santé.

Une vision limitée et réductrice de la santé rend la personne entièrement responsable de son état de santé en dissimulant l’environnement social et les structures dans lesquels elle vit. C’est ignorer que l’environnement de bien des personnes ne leur laisse pas de choix. Chez certains, la crainte qu’ont générée les milieux institutionnels auxquels ils ont été confrontés dans des sociétés où les droits des individus sont bafoués les paralyse. Migrant dans une société plus « libre », le contexte d’origine va s’exprimer par la résistance, la peur de consulter le milieu médical pour quelque raison que ce soit, et surtout pas de façon préventive.

D’autres, diagnostiqués séropositifs au VIH, refuseront les traitements car, dans leur communauté, mieux vaut être malade et mourir que d’être identifiés VIH +. Leurs conditions de vie les marginalisent et les exposent d’emblée à une vulnérabilité sociale accrue qui freine leur accès aux soins comme à tout autre droit. Les barrières linguistiques, les barrières culturelles sont autant d’obstacles qui limitent considérablement les accès aux moyens de prévention et de traitement. En conséquence, les migrants sont exposés au risque d’infection au VIH qui est plus élevé que celui des personnes vivant dans des milieux sécuritaires. Par ailleurs, la discrimination et l’ignorance vis-à-vis de certains groupes alimentent les préjugés. L’incompréhension de la réalité et des craintes que vivent les personnes discriminées peut également nuire à l’établissement d’une relation saine et confiante entre patients et professionnels de la santé.

Les politiques de santé publique qui s’adressent à l’ensemble de la population ne prennent pas en considération le tissu de facteurs qui influence la santé, ce qui limite d’autant leur portée. Il faut travailler en amont, pas en réaction. Il faut faire preuve d’ouverture à l’autre, écouter plutôt que juger, accompagner plutôt qu’ordonner, encourager plutôt qu’infantiliser et surtout, recevoir l’autre dans toute sa complexité et répondre adéquatement à ses besoins.

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