L’identitaire: marchandise politique et commerciale

«On est invité à se rabattre sur un multiculturalisme qui nous propose plutôt un vivre-ensemble dans un Canada où toutes les cultures sont confondues», notent les auteurs du texte.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir «On est invité à se rabattre sur un multiculturalisme qui nous propose plutôt un vivre-ensemble dans un Canada où toutes les cultures sont confondues», notent les auteurs du texte.

Au Québec, quand la question identitaire émerge dans le public, la condamnation survient. Chaque parti avance son discours sur l’identité, surtout pour dénoncer celui de l’adversaire. Ceux ou celles qui s’expriment sur ce sujet sont jugés. À l’Assemblée nationale, les commentaires sont souvent en dessous de l’intelligence des élus. Mettre en doute la politique d’immigration ou les accommodements religieux, c’est risquer l’anathème. La rectitude politique est extrême. On méprise ce que dit l’autre en le salissant. On clame que l’adversaire manque de vertu. Or, ce débat nous renvoie à nous-mêmes, à ce qui nous semble non négociable en matière de langue, de culture et de système de valeurs.

En même temps, on est invité à se rabattre sur un multiculturalisme qui nous propose plutôt un vivre-ensemble dans un Canada où toutes les cultures sont confondues. Or, la culture universelle n’existe pas. Il n’existe pas de sociétés sans histoire, sans système de valeurs, sans une vision du monde et une langue propre à l’exprimer.

Un fonds de commerce

La question identitaire a souvent eu une connotation commerciale, à preuve le volume de Jacques Bouchard Les 36 cordes sensibles des Québécois (Guérin, 1978). Publiciste, Bouchard cherchait à décrire les Québécois d’après leurs racines catholiques, terriennes, françaises, minoritaires, latines et nord-américaines. Le succès de librairie de ce livre témoigna des préoccupations des Québécois, comme c’est encore le cas de la récente publication du livre Le code Québec (Éditions de l’Homme). À partir des sondages, les auteurs Duhamel, Nantel et Léger font ressortir sept traits identitaires des Québécois : quête du bonheur, joie de vivre, préférence pour le consensus, paresse devant l’adversité, relâchement devant l’effort, belles idées non réalisées, esprit de clocher et peur de l’échec. Mais dans un meuble à sept tiroirs contenant chacun un trait québécois, pourrait-on vraiment se faire une idée précise du meuble lui-même ?

D’un point de vue ethnographique, la culture est autre chose que la somme des traits existant simultanément dans une société. L’ethnologie est explicite à ce sujet : « Bien qu’il soit légitime de disséquer une culture en de multiples éléments, [encore] faut-il voir encore que ceux-ci en sont des parties constitutives ; l’ensemble est autre chose que la somme de ses parties. »

En 1974, Marcel Rioux publiait un petit livre, Les Québécois (Seuil) pour cerner le type d’humanité que nous sommes. Il a étudié la question en remontant l’histoire jusqu’à l’arrivée des colons français en 1608. « C’est davantage au niveau de l’ensemble que constitue la société globale qu’il faut chercher la spécificité des Québécois », écrit-il. Analysant toutes les époques jusqu’à aujourd’hui, il s’agit, selon lui, « d’un long processus historique de différenciation et d’affirmation de soi ». La différentiation l’emportera, provoquant durant plus d’un siècle et demi le repli, le conservatisme et l’isolement de la société québécoise. À partir des années 1960, l’affirmation s’impose. Le terme « Québécois » a été valorisé au point de devenir une espèce de symbole d’affirmation de soi, d’autodétermination et de libération. On assiste alors à une explosion de la créativité, de la liberté dans tous les domaines qui perdure jusqu’à aujourd’hui.

Trois types de mentalité

Durant les processus d’urbanisation, de modernisation et de sécularisation qui ont marqué le Québec, Rioux observe au début des années 1970 que le Québécois a beaucoup changé : il a pris conscience de son aliénation culturelle, assumé son exubérance et son caractère chaleureux, et abandonné sa xénophobie. Depuis, les Québécois ont perdu leur attitude d’assiégés. La spécificité des Québécois, selon Rioux, est donc le fruit d’une société qui a absorbé en peu de temps trois types de mentalités : de l’âge de la paroisse à celui de l’informatique, en passant par le libéralisme et le néolibéralisme. C’est une sorte d’humanité contrastée où une partie de la population québécoise a une vision du monde axée sur la société préindustrielle et en même temps, une grande partie est entrée de plain-pied dans la nouvelle culture.

Caractère distinctif

Aujourd’hui, on voit l’échec pour faire accepter le Québec comme société distincte à majorité francophone et on réalise que l’idée d’un Québec souverain ne progresse pas. Cela dit, l’identitaire restera matière à débat, débat qu’il faut voir s’élever, surtout dans la classe politique. Ils se trompent, ceux qui s’imaginent qu’en raison de ce débat, le Québec risque de s’enfermer dans un passéisme nostalgique. Les Québécois sont rendus plus loin que ça. Sans renier leur terre d’appartenance, ils sont et rayonnent dans le monde dans les domaines des arts, des affaires, voire du sport.

La voie pour tout gouvernement ne consiste pas à occulter le caractère distinctif des Québécois, mais à l’affirmer. C’est le préalable à toute prétention à l’universel. Ce caractère distinctif, c’est avant tout par notre langue commune, le français, qu’il se manifeste.

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3 commentaires
  • Claude Bernard - Abonné 30 novembre 2016 10 h 49

    Le danger pour notre identité: multiculturalisme ou américanisation?

    La révolution tranquille et l'ouverture au monde ont eu dans notre histoire plus d'influence que le multiculturalisme islamophile qui demeure une vue de l'esprit plus qu'une réelle force dans notre évolution.
    Sans oublier la mondialisation et notre rejet de la religion qui ne sont pas dûs à une influence islamique quelconque.
    Si notre identité dont l'élan allait autrefois résolument vers l'avenir, semble se désintégrer dans un flou dont le franglais est le symbole le plus visible, cela me parait une américanisation plutôt que l'effet d'une absence de reconnaissance de notre caractère distinct dans un complot multiculturaliste.
    Autrement dit, l'internet, les médias et la culture qui déferlent en anglais en provenance des USA, nous façonnent bien plus que ce qu'en pensent les obsédés du multiculturalisme dont le combat se limite à dénoncer «les autres», c'est-à-dire les néo québécois devant lesquels ils seraient «forcés» de s'incliner dans une sorte d'inversion du devoir d'intégration.

  • Michel Blondin - Abonné 30 novembre 2016 11 h 36

    Excellent

    "[...] l’ensemble est autre chose que la somme de ses parties. »"

    Il est utile de décrire des caractéristiques du québécois mais il est nécessaire de comprendre que l'essentiel vivacité d'un peuple n'est pas que cela.
    Marcel Léger, fondateur de Léger marketing avait publié (1991) un livre sur les caractéristiques du Québécois.

    Décrire un véhicule à l'arrêt ne donne pas la compréhension nécessaire à prétendre qu'il va gagner une course. Jamais un cheval est gagnant avant d'avoir franchi la ligne d'arrivée. Les qualités d'un peuple gagnant sont souvent les mêmes qu'un perdant, à la différence qu'il a persisté ou l'autre était dans une mauvaise passe.

    Par exemple, la peur d'un référendum est totalement une idée contreproductive.

    C'est même faire le jeu des adversaires à la prise en charge du peuple par lui-même. C'est une idée farfelue et artificielle de croire qu'il n'en veut pas.

    Les médias lui font croire cette sottise sur une base pseudo-scientifique fortement frelatée.
    S'il en sort, de cette croyance qui devient selon certains, reliée à une caractéristique du peuple, son avenir changera en même temps qu'il évoluera.


    .

  • Johanne Fontaine - Abonnée 30 novembre 2016 12 h 18

    Le supplice québécois de l'attente téléphonique en ligne

    Il y a une heure à peine, en ligne avec le service à la clientèle de la plus fameuse télécom du Québec, puis mise en attente, j'ai dû me farcir de longues minutes d'une musique infecte, répétitive et insignifiante, à la limite du harcèlement auditif...

    Ce genre de pratique barbare émanant tant des services publics que privés d'ici, une constante en matière entrepreneuriale, semble être mise de l'avant pour exaspérer l'interlocuteur, le flageller, lui faire expier un tort qu'il n'a pas commis.

    Qu'on se le dise, le rayonnement culturel du Québec, ça commence par des petits gestes comme l'attente téléphonique en ligne, au coeur même des activités quotidiennes des tous québécois.
    Une simple question de bon sens, de respect et ultimement, de santé collective!