Sur le terrain de la laïcité

«Les travaux de la commission Bouchard-Taylor [...] auraient mésinterprété l’expérience historique particulière de la majorité franco-québécoise au profit d’une naturalisation de la diversité sociale», rappelle David Koussens.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir «Les travaux de la commission Bouchard-Taylor [...] auraient mésinterprété l’expérience historique particulière de la majorité franco-québécoise au profit d’une naturalisation de la diversité sociale», rappelle David Koussens.

Si l’absence de formalisation du principe de laïcité dans une norme juridique, tant au Québec qu’au Canada, continue d’alimenter les débats, elle a aussi contribué à l’avancée des connaissances sur la laïcité en sciences sociales et en sciences juridiques, car elle imposait de facto d’appréhender la laïcité dans sa dimension évolutive afin d’en retracer l’effectivité dans la régulation du religieux par l’État. Plusieurs études sociohistoriques ou juridiques du parcours de la laïcité au Canada ont dans ce sens permis de déterminer comment des éléments de laïcité avaient pu progressivement émerger des modalités politiques et juridiques de régulation de la diversité religieuse.

En 2008, s’appuyant sur le parcours historique de la laïcité québécoise, le rapport de la commission Bouchard-Taylor refusait ainsi d’en proposer une conception substantiviste, mais en déterminant des « principes fondamentaux », ceux-ci permettant de retracer des éléments de laïcité dans toute société. Le rapport précisait que l’égalité morale des personnes et la liberté de conscience et de religion renvoient aux finalités que doivent poursuivre les aménagements laïques. Mais pour cela, la gouvernance politique doit mettre en oeuvre les moyens qui en assureront la protection : il s’agit ici des deux autres principes fondamentaux de la laïcité que sont la séparation des Églises et de l’État, et la neutralité de l’État à l’égard des conceptions de la vie bonne qui coexistent dans la société.

Sur la base de ce rapport, plusieurs penseurs libéraux ont tantôt discuté les fondements normatifs et les modalités de mise en oeuvre de ces « principes fondamentaux » dans la gouvernance politique, tantôt proposé de nouveaux outils de compréhension de la laïcité à partir de modélisations idéal-typiques qui ont ensuite permis de mettre en lumière la pluralité des aménagements laïques dans d’autres sociétés que le Québec, à l’instar de la France, de l’Argentine ou du Japon.

Les travaux de la commission Bouchard-Taylor ont également été vivement critiqués : ils auraient mésinterprété l’expérience historique particulière de la majorité franco-québécoise au profit d’une naturalisation de la diversité sociale ; ces travaux auraient détourné un concept de laïcité « authentique », d’« inspiration républicaine » à la faveur d’un « sécularisme libéral » ; ils auraient enfin contribué à affaiblir la garantie des droits — et en particulier ceux des femmes — en refusant d’enchâsser le principe de laïcité dans une norme juridique.

Dans un effort de synthèse, l’un des auteurs du rapport, Gérard Bouchard, a alors soutenu que la laïcité recouvrait un cinquième principe, le respect des « valeurs coutumières ou patrimoniales » pouvant, le cas échéant, disposer d’une préséance sur les principes de neutralité et de séparation des Églises et de l’État. Ancrant cette conception de la laïcité dans sa proposition de modèle interculturaliste de gestion de la diversité au Québec, il précisait que « tout comme l’interculturalisme, le régime de laïcité inclusive se veut un modèle mitoyen entre la formule républicaine, trop peu soucieuse de la libre expression des différences, et le néolibéralisme individualiste, trop peu sensible aux impératifs collectifs ».

Les récurrents débats sur la laïcité ont souvent fait l’objet de critiques pour leur trop grande « abstraction conceptuelle » et l’évanescence de la notion de laïcité a d’ailleurs probablement alimenté le « malaise » et « l’impression de privilège, l’impression d’inégalité, l’impression que nous ne sommes pas tous égaux, l’impression qu’il n’y a pas de balise » auxquels faisait référence le ministre Bernard Drainville lorsqu’il justifiait, en septembre 2013, le projet de « charte des valeurs de la laïcité ».

Naissant pourtant d’incidents concrets ou d’événements interprétés comme tels, les débats seraient donc restés trop théoriques et conceptuels, pour reprendre une critique de l’historien Pierre Anctil, qui déplorait que s’y soit « créé un espace de discours nettement détaché des aspects empiriques du pluralisme, et où s’étaient affirmées péremptoirement des notions peu susceptibles de susciter une compréhension objective du vivre-ensemble ».

Pour mieux saisir ce que recouvre la laïcité, ce n’est donc plus à une traduction de celle-ci en termes de « valeur » qu’il faut s’attacher : la réalité politique et juridique de la laïcité tout comme ses effets sociaux ne correspondent pas toujours aux discours sur la laïcité qui peuvent pourtant avoir un fort écho dans le débat public.

Comprendre aujourd’hui l’objet « laïcité » au Québec implique la production d’enquêtes s’attachant à décrypter les multiples aménagements par lesquels l’État régule la diversité religieuse. Comment sont gérés les lieux de culte dans les cégeps ou les universités ? Une politique publique à l’instar de la loi « Mourir dans la dignité » peut-elle être analysée en tant que politique de laïcité ? Comment justifier le régime fiscal bénéficiant aux groupes religieux ? Pourquoi les groupes LGBTQ interviennent-ils aujourd’hui dans les débats sur la laïcité ?

Les questions sont nombreuses et ne se limitent pas au seul port du symbole religieux dans l’espace public. Elles font écho aux diverses expériences du pluralisme que font les citoyens et qui alimentent, en retour, leur regard ou leur conception de ce qu’est la laïcité. Aller sur le terrain de la laïcité, c’est donc comprendre qu’il n’est pas de représentation plus légitime qu’une autre de ce qu’est la laïcité et que la multiplicité des définitions qui lui sont apportées dans les débats ne devrait que rappeler aux chercheurs le caractère dynamique de la réalité sociale qu’ils analysent.

17 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 26 novembre 2016 04 h 36

    Une loi sur la laïcité s'impose.

    Comment faire quand les pratiques barbares de quelques religions se heurtent à la laïcité? Pourquoi doit-on céder au chantage de la religion qui veut s'imposer au sein de nos instances publiques et politiques? Voici les problèmes que pose la religion qui n'est pas encadrée dans une législation laïque.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 27 novembre 2016 09 h 40

      Historiquement, le peuple québécois a fait sa révolution tranquille pour, entre autre, se libérer du joug de la religion catholique.

      Il est rendu là dans son évolution et ne reculera pas parce que des immigrants accueillis chez nous voudraient nous y ramener.

      Plus nous serons clair envers les immigrants quant à la société que nous sommes et les valeurs que nous promouvons, plus ils pourront faire un choix éclairé : s'intégrer à notre société ou aller ailleurs vers des sociétés dont les valeurs s'harmonisent mieux avec les leurs. Tout le monde sera content content.

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 26 novembre 2016 06 h 41

    LE CONSENSUS À COUP SÛR!

    Quand l'auteur conclut par la phrase "Aller sur le terrain de la laïcité, c’est donc comprendre qu’il n’est pas de représentation plus légitime qu’une autre de ce qu’est la laïcité et que la multiplicité des définitions qui lui sont apportées dans les débats ne devrait que rappeler aux chercheurs le caractère dynamique de la réalité sociale qu’ils analysent."on peut se demander comment il peut bien y avoir des débats au sujet de la (des) laïcité (s ) si chacun a le droit d'avoir une définition "à lui "? D'ailleurs "le caractère dynamique de la réalité sociale "étant vraie dans les champs d'étude des sciences sociales, ce qu'il dit de la polysémie du concept de laïcité devrait s'appliquer à n'importe quel concept des sciences sociales. De plus si l'auteur est conséquent avec ce qu'il écrit on se demande ce qu'il veut dire quand, tout au long de son texte, il parle de laïcité? Bref, comme les mots "peuple", "démocratie" le sont dèjà, D Koussens veut faire du mot laïcité un autre "signifiant vide " et cela au nom de la "connaissance du terrain". Les chercheurs en sciences sociales iraient-ils sur le terrain sans à priori théoriques ?
    La conclusion à laquelle en vient D Koussens a des avantages puisque les débats deviennent simplement des échanges de points de vue et que le consensus est automatique car toutes les représentations et les définitions de la laïcité sont légitimes ! À chaque laïcité son adjectif !Par contre, ce point de vue relativiste risque fort de nous faire oublier que le caractère dynamique de la réalitè ne doit pas cacher le fait qu'il y a qu'une réalité et que c'est sur elle que nous devons agir.


    Pierre Leyraud

  • Bernard Terreault - Abonné 26 novembre 2016 08 h 51

    Trop fort pour moi

    J'ai beau avoir terminé mon cours classique premier de classe avec des années de latin, de grec et de philosophie, puis continué les études jusqu'au Ph.D. et enseigné à l'université,je ne comprends à peu près rien à ce langage alambiqué. Pourrait-on traduire ce jargon dans le français de Descartes, Voltaire, Sartre et Malraux?

    • Michel Thériault - Abonné 26 novembre 2016 20 h 21

      Mon commentaire (plus bas) va exactement dans le même sens, M. Terreault. Un texte pour tenter d'impressionner la galerie.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 27 novembre 2016 09 h 48

      C'est vrai que ce texte de M. Koussens est pénible à lire. Il «perle» le langage de sa spécialité à l'université que ses collègues comprennent ou font semblant de comprendre.

      J'ai vécu ça avec certains professeurs (pas tous loin de là) quand j'avais des charges de cours dans les universités du Québec.

    • Jacques Deschesnes - Inscrit 27 novembre 2016 13 h 00

      C'est comique, j'ai eu exactement la même réaction

    • André Joyal - Inscrit 27 novembre 2016 14 h 18

      Ouf! Bien d'accord avec vous M. Terreault , etant moi aussi détenteur d'un Ph.D.

  • Michel Thériault - Abonné 26 novembre 2016 09 h 33

    Mots...

    Monsieur, je devine que vous aimez écrire. Mais vous devriez surtout vous relire.
    De bien jolis mots...

    • Michel Blondin - Abonné 28 novembre 2016 10 h 52

      @ Michel Thériault

      J'abonde... Où bien, il s'est tellement relu qu'il a oublié le lecteur...

      Il a tordu les mots et tenté de généraliser des mots-clés de l'indigeste science de la sociologie.

      Survoler un terrain miné de cette manière est un luxe de professeur, pas d'analyste ni de politicien.

      Il rejoint le politicien quand il tente de théoriser au point que personne ne sait où il va. Il perd les quelques bénéfices en enrobant l'enrobage déjà enrobé.

      Et, monsieur Richard Génois Chalifoux a raison de se méfier; d'écrire de telles élucubrations avant de faire avaler quelques couleuvres.

  • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 26 novembre 2016 13 h 15

    "Il faut se méfier de l'eau qui dort."

    Voilà une belle théorie qui mérite réflexions, mais cela ne doit pas nous faire oublier que Charles Taylor, un ami personnel de Trudeau a été nommé par les libéraux (Trudeauistes) et le piteux Bouchard, comme le montre la photo, n’était là que pour servir de bouc émissaire.

    Taylor est un disciple inconditionnel des invasions barbares du multiculturalisme au Québec.

    La loi de Trudeau sur les langues officielles n’avait pas comme objectif de franciser l’Alberta mais d’angliciser le Québec et nonobstant la loi 101, il aurait réussi.

    Trudeau a peut-être sorti l’état de la chambre à coucher, mais avec sa charte de 1982, il a ouvert toutes grandes les portes à l’obscurantisme religieux sur la place publiques.

    Le soi-disant sécularisme libéral n’était qu’une façade derrière laquelle se cachait un tsunami d’opposition à la diffusion de la culture francophone québécoise.

    L’eau continue à monter, un jour le barrage va céder et c’est le Québec francophone tout entier qui sera inondé.

    Trudeau aura gagné.

    • Daniel Vézina - Abonné 27 novembre 2016 09 h 56

      Génial votre commentaire M. Califoux. :-)

      J'ajouterais que "l'eau" ne peut faire autrement que de continuer à monter rapidement, avec Couillard aux commandes ici...