L’islamophobie est un racisme

«L’islamophobie est un racisme et, à ce titre, elle peut prendre la forme d’une idéologie structurée, de préjugés et de stéréotypes plus ou moins conscients et peut parfois se traduire par de la discrimination», écrit Paul Eld.
Photo: Remy Gabalda Agence France-Presse «L’islamophobie est un racisme et, à ce titre, elle peut prendre la forme d’une idéologie structurée, de préjugés et de stéréotypes plus ou moins conscients et peut parfois se traduire par de la discrimination», écrit Paul Eld.

Dans son article « Une critique de l’islamophobie contre-productive » (Le Devoir, 25 octobre), Rachad Antonius soutient que les discours « progressistes » qui dénoncent l’islamophobie servent à réduire au silence les critiques légitimes de l’islamisme radical et même à « légitimer et encourager des attitudes contraires aux notions de citoyenneté qui doivent être le fondement du vivre-ensemble ». Je conviens avec lui qu’un tel cas de figure serait déplorable, bien qu’on peine à voir à qui exactement correspond ce profil parmi les « progressistes ».

Plus loin, Antonius ajoute : « le glissement marqué vers des positions de droite d’une partie de la population ne résulte pas d’une islamophobie qui serait intrinsèque au Québec et qui remonterait à l’orientalisme. Elle résulte en partie du fait que les courants progressistes n’apportent pas de réponses satisfaisantes et réalistes aux défis posés par la montée des courants religieux conservateurs, fortement imprégnés de la pensée islamiste ».

Ce raisonnement pose foncièrement problème puisque, dans cette optique, la société québécoise, hormis les « progressistes » en son sein, se voit largement déchargée de toute responsabilité dans la montée de sentiments antimusulmans. En outre, explique Antonius, chez ces progressistes égarés, « la victimisation des musulmans est souvent exagérée, et les nombreux signes de l’accueil et de l’insertion sociale au sein des élites sont minimisés ou ignorés ». Les nombreuses études qui démontrent, depuis le 11 septembre 2001, une nette recrudescence de la discrimination et des préjugés négatifs à l’endroit des musulmans, au Québec comme partout en Occident, seraient-elles des « exagérations » fomentées par des progressistes en mal de données pour étayer leur fantasme de l’islamophobie ?

Soyons clair : l’islamophobie est un racisme et, à ce titre, elle peut prendre la forme d’une idéologie structurée, de préjugés et de stéréotypes plus ou moins conscients et peut parfois se traduire par de la discrimination. Par ailleurs, en amont de la stigmatisation, l’islamophobie suppose la racisation, soit la construction d’une altérité radicale qui repose sur une image fantasmagorique de l’islam et des musulmans, dont la culture est alors naturalisée, réduite à une essence figée et hors du temps, à l’épreuve des faits et de la complexité du réel. Du coup, on se trouve à gommer la diversité individuelle ainsi que les multiples clivages idéologiques, d’âge, de genre, de classe, qui traversent cette communauté imaginée. Dans ce paradigme, le rapport à la normativité religieuse des musulmans d’Alger, du Caire ou de Téhéran, voire de Montréal ou de Paris, sera plus ou moins le même, et l’appréciation de la menace islamiste pourra alors aisément faire l’économie d’une analyse contextualisée.

L’islamophobie, en Occident, tend à déboucher sur une dichotomie rigide entre les musulmans sécularisés (les irréprochables) et les musulmans pratiquants (les suspects). Les musulmans sécularisés incarnent alors, aux yeux du groupe majoritaire, une minorité atypique dans la minorité qui doit son intégration réussie au fait qu’elle a su s’arracher à sa culture musulmane et aux valeurs antioccidentales que celle-ci est présumée charrier, en raison de sa contamination par l’islamisme. À l’inverse, les musulmans pratiquants incarnent une majorité menaçante dans la minorité, puisqu’ils seraient susceptibles de basculer à tout moment dans l’islamisme radical, et donc d’adopter des pratiques et des convictions antilibérales dans l’espace public. Ce type de schème binaire fonctionne particulièrement bien sur des groupes déjà racisés, dont les membres sont perçus comme interchangeables, ou du moins soumis à une culture omnipotente, en l’espèce l’islam(isme), qui dicterait aux individus leurs actes et contraindrait leurs moindres choix.

Les médias produisent tout autant qu’ils relaient ce type de réductionnisme. Ainsi, les musulmans mis en scène dans les médias font souvent office de spécimens de toute leur « communauté ». Nourries régulièrement par les médias, des figures familières aux contours bien définis se cristallisent alors dans l’imaginaire social : celle de la fille voilée, nécessairement soumise et aliénée, celle du musulman orthodoxe, nécessairement hostile aux valeurs occidentales libérales, etc. Chaque fois, le procédé est le même : les médias partent de cas particuliers qui servent de point d’appui à une montée en généralité consacrant l’idée que c’est l’islam(isme) qui s’exprime à travers l’individu.

Comme dans toute lutte antiraciste, c’est au groupe majoritaire qu’il incombe de déconstruire ses propres stéréotypes et préjugés sur l’Autre. Heureusement, les amalgames réducteurs entre, d’une part, islam et musulmans et, d’autre part, islamisme radical, terrorisme et sexisme n’ont rien de naturel et d’inévitable. Ils peuvent être déconstruits au moyen d’un patient travail d’éducation. S’il doit importer à tout « progressiste » d’appuyer, comme nous y enjoint Rachad Antonius, les millions de musulmans qui, ici comme ailleurs, combattent des mouvements islamistes conservateurs et rétrogrades, il importe aussi de reconnaître que l’islamophobie sera d’abord et avant tout neutralisée par une lutte et une éducation antiracistes.

20 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 5 novembre 2016 01 h 15

    La peur, c'est la peur

    Le chemin vers plus de sagesse est sinueux, escarpé et rocailleux. En ce qui me concerne mon effort continu vers plus de sagesse consiste à me demander quand est-ce que je peux unir des concepts en apparence contradictoires pour transcender une dualité improductive et quand est-ce qu'il est plus approprié de les maintenir séparés. Dans ce cas-ci, il est plus sage pour moi de séparer la phobie du racisme.
    La peur, c'est la peur. Et le racisme, c'est la volonté et la tentative de hiérarchiser les races en fonction de l'établissement de façons d'être et de valeurs qui ont préséance sur d'autres. Il y a bien d'autres émotions que la peur qui peuvent amener une personne ou un groupe de personnes à se considérer supérieur à un autre. Quant au stéréotype, il sert de point de repère aux personnes plus rigides et conservatrices qui recherchent la stabilité et l'unité.
    Enfin, ce débat m'amène à relire les recherches classiques en psychologie sociale qui ont porté sur l'attraction sociale. Le lecteur intéressé y découvrira qu'il y a aussi bien d'autres émotions en jeu que la peur pour expliquer pourquoi une personne nous attire plus qu'une autre ou, à l'inverse, pourquoi une personne nous repousse. Le rejet du dissemblable est un réflexe naturel que la culture a bien de la difficulté à transformer.

    L'obsédé de l'unité persiste à exiger que 1+1=1, le pragmatique égalitaire se satisfait que 1+1=2 et l'utopiste de la transcendance rêve que 1+1=3, un 3ième être qui dépasse en qualités les deux êtres qui l'ont créé tout en conservant le fondement sur lequel il peut continuer de se construire et se développer.

    Marc Therrien

  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 5 novembre 2016 08 h 18

    L'Islamisme est un crime totalitaire

    Qu'il y ait des discussions concernant l'islamophobie, cela est sain et "normal". Moi, je suis de ceux qui pensent que la pensée sociologique ou politologique ou anthropologique n'a pas besoin du concept d'islamophobie. Ce concept a été créé par les fanatiques déchaînés et assassins et par les bien-pensants qui n'osent pas les condamner. Des sommités comme Élisabeth Badinter, Pascal Bruckner, Charb, Régis Debray ont bien analysé les origines et la provenance "propagandistes" de ce concept.

    Selon moi, il y a le racisme, multiforme, il y a la xénophobie. Mais le concept d'islamophobie est "djihadiste" et culpabilisant pour les victimes...

    Jean-Serge Baribeau, vieux sociologue

    • Guy Archambault - Inscrit 5 novembre 2016 10 h 18

      "Concept créé par des fanatique déchaînés et assassins", voilà une belle façon de débattre ! Heureusement, il y a des gens comme M. Eid, pour qui le débat se construit par une analyse précise et par des arguments rationnels plutôt que par l'insulte et l'invective.

      Guy Archambault, vieux diplomate

    • Jean-Serge Baribeau - Abonné 5 novembre 2016 16 h 06

      J'aimerais bien déceler où se situe la rationalité des arguments de M. Eid. Et, soit dit respectueusement, Guy Archambault, votre argumentaire est faible et dépourvu de toute rationalité.

      Bien sûr, il y a une méfiance vis-à-vis de la religion musulmane. Le contraire serait étonnant, compte tenu de ce qui se passe depuis quelques décennies. La peur et la méfiance sont souvent de bonnes conseillères. La personne qui ne craint rien et qui navigue dans la vie avec une totale inconscience ou avec une "coupable" candeur finit par constituer la proie idéale pour les criminels, de nature religieuse, pseudo-religieuse, ou autre.

      Pendant les années 60, les Québécois ont critiqué le catholicisme et le christianisme avec une incroyable férocité. Qui donc a alors parlé de "christionophobie" ou de .catholicophobie". Il y a un tel "autruisme" dévastateur, dans notre société! Cela débouche sur l'autophobie et sur une sempiternelle autoculpabilisation.

      Bien sûr, les musulmans ne sont pas tous des djihadistes. Mais nous devrions les entendre, plus souvent, condamner cette "dérive" de leur foi.

      Le métier de diplomate débouche parfois sur une acceptation inconditionnelle de toutes les horreurs. Du moins, je le crains.

      JSB, vieux sociologue, capable de diplomatie, si nécessaire

  • Christiane Gervais - Abonnée 5 novembre 2016 09 h 24

    Islamophobie?

    « Confondre, "l'islamophobie" avec du racisme, c'est aussi m'accuser moi, Palestinien, avec une mère voilée, une famille pieuse, de racisme. C'est faire ce qu'aucun de mes amis en Cisjordanie n'a jamais pu penser. »

    Waleed Al-husseini, préface à "L'islamophobie", collectif aux éditions Nord-Sud, 2016

    • Diane Guilbault - Abonnée 6 novembre 2016 10 h 54

      Très bonne citation. Pour ma part, j’ai été désolée de lire cette réplique de la part d’un universitaire. Loin de nous faire une démonstration convaincante et argumentée, il ne fait qu’illustrer comment la défense de l’idée que l’islamophobie est un racisme n’est qu’une conviction, peut-être sincère mais erronée. L’argument massue :« Soyons clair : l’islamophobie est un racisme »…!!! Affirmer une telle chose revient justement à « racialiser» les musulmans…
      Mais selon moi, ce qui trahit davantage la faiblesse de cet argumentaire, c’est l’utilisation de la majuscule pour : l’Autre. La majuscule ainsi utilisée, comme lorsque les croyants parlent de Jésus, en mettant des majuscules à chaque qu‘ils l’évoquent, est une sanctification de cet «autre» imaginaire. M. Ed mettrait-il aussi une majuscule pour parler de l’autre, si cet autre était un immigrant états-unien d’origine qui croit fermement dans la valeur de son 2e amendement sur le port des armes?
      Non, les défenseurs du concept d’islamophobie, outre les islamistes, sont ceux qui amalgament tous les musulmans dans la catégorie « victimes» et qui reprochent aux autres (avec un petit a) de faire une distinction entre musulmans et islamistes.

  • André Joyal - Abonné 5 novembre 2016 10 h 23

    Oui, éduquez-nous!

    Vraiment nous avons besoin d'être éduqués.
    Qu'on nous explique comment font les musulmanes pour supporter leurs longs vêtements par 33C alors que leurs maris sont en bermudas. Expliquez-nous ce qu'il faut dire à nos petites -filles de 8-9 ans qui voient certaines de leurs consoeurs de classe déjà voilées au prétexte qu'elles sont ainsi plus pures que les autres. Oui, cher professeur, vivement un formulaire d'inscription, je m'inscris, surtout si cest vous qui allez nous éduquer.

    • Jacinthe Lafrenaye - Inscrite 6 novembre 2016 17 h 36

      Je veux surtout que l'on m'instruise sur le "pseudo libre-choix" d'une fillette de 12 ans de porter un vêtement du type tchador.

  • Guy Archambault - Inscrit 5 novembre 2016 10 h 33

    Les stéréotypes ont la vie dure

    Bravo pour cette analyse précise et rigoureuse, M. Eid. Malgré les nombreux témoignages et études qui montrent la diversité du monde musulman dans nos pays, les stéréotypes ont la vie dure. Des textes comme le vôtre aident à les combattre.

    J'ai trouvé lumineuse votre analyse de la dichotomie entre les musulmans sécularisés (les bons) et musulmans religieux (les méchants) dans l'oeil des islamophobes. Comment expliquer autrement la popularité de ces islamophobes d'origine arabe qui construsent leur notoriété sur la stigmatisation des musulmans ?

    Guy Archambault

    • Ghisline Larose - Inscrite 5 novembre 2016 17 h 28

      Peut-on parler de temps en temps du racisme à l'égard des québécois?Je suis un peu fatiguée que le blâme soit toujours du même côté-- Ouvrons les yeux , c'est bien facile à observer--

      Je refuse nettement d'être affublée de ce terme qui oui n'a rien à voir avec la critique du religieux ..