De l’«agnotologie»

C’est un rapport interne de l’industrie des cigarettes qui a retenu l’attention de l'historien Robert N. Proctor, alors qu’il étudiait les méthodes que de puissantes industries prennent pour vendre leur salade.
Photo: Allvisionn/Getty Images C’est un rapport interne de l’industrie des cigarettes qui a retenu l’attention de l'historien Robert N. Proctor, alors qu’il étudiait les méthodes que de puissantes industries prennent pour vendre leur salade.

La cigarette peut-elle causer le cancer du poumon ? De nombreuses études affirment que non ! Les changements climatiques sont-ils réels ? Il n’y a aucune preuve, hors de tout doute, que les humains en soient la cause ! Si ces affirmations vous ont fait sursauter, c’est que vous ignorez tout de l’agnotologie ! Ce mot est un néologisme, un nouveau mot, créé par l’historien de la science Robert N. Proctor. Ce mot vient du grec agnosis, qui signifie ne pas savoir, et logos, discours. C’est l’étude des pratiques qui font la promotion du manque de connaissances. On pourrait également dire que c’est l’art de la tromperie et du mensonge à une grande échelle par des industries qui ont compris que l’ignorance des populations leur confère un pouvoir sur celles-ci.

C’est un rapport interne de l’industrie des cigarettes qui a retenu l’attention de M. Proctor, alors qu’il étudiait les méthodes que de puissantes industries prennent pour vendre leur salade. « Notre produit, c’est le doute, puisque c’est le meilleur moyen de contrer “l’ensemble des faits” qui est perçu dans l’esprit du public. C’est également un moyen de déclencher une controverse. » L’agnotologie est donc une politique qui mise sur l’ignorance de la population ainsi que sur un « doute » systémique que des outils de propagande ont inventé de toutes pièces pour vendre des positions qui sont intellectuellement intenables !

Cette politique a fonctionné pendant plusieurs décennies pour les cigarettiers ; on voit les mêmes tactiques chez les climato-négationnistes et certains politiciens. L’unanimité de 97 % des scientifiques et le 5e rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) sont systématiquement mis en doute par de pseudo-instituts (ou think tanks) comme le Hearthland Institute, le CEPS (Centre for European Policy Studies), l’EPC (European Policy Center) et l’ALEC (American Legislative Exchange Council). Puis, on sait qu’ExxonMobil devra bientôt faire face à des poursuites judiciaires parce qu’elle savait depuis la fin des années 1970 que la combustion du pétrole avait une incidence négative sur le climat.

Mais il n’y a pas que Donald Trump et ses partisans qui ignorent délibérément la réalité des changements climatiques. Dans son communiqué pour souligner sa conférence annuelle, l’APGQ (Association pétrolière et gazière du Québec) nous annonce que l’approche étape par étape doit permettre d’enfoncer tout doucement le suppositoire des hydrocarbures dans le dos des Québécois. « L’emphase [sic] que met notre industrie envers [sic] la compétitivité vise à ce que les personnes, les entreprises d’ici et la planète bénéficient d’une production locale au Québec. Notre industrie est bonne pour ces trois piliers et nous espérons que le Québec devienne rapidement un producteur de ces ressources indispensables. Nous devons être compétitifs économiquement, en matière d’environnement et pour le développement social. » Cette industrie est aussi bénéfique en matière d’environnement que la cigarette peut l’être pour la santé pulmonaire !

En plus subtil, le projet de loi 106 du gouvernement Couillard se met au service de ce déni de la réalité. Dans ce projet de loi, il y a un petit bonbon pour les écologistes au sujet de la transition énergétique, mais le reste est tellement favorable à l’industrie pétrolière que l’on croirait que c’est un lobbyiste de l’industrie qui l’a rédigé.

L’agnotologie, c’est faire activement la promotion de l’ignorance pour pouvoir vendre son produit. Mais face au pouvoir des citoyens qui prennent le temps de s’informer correctement, les « suppositoires de la vérité » de l’APGQ semblent produire du gaz pour l’usine de biométhanisation. Ce matin, un sondage révélait que 65 % des Québécois se disent contre l’extraction d’hydrocarbures. Pire, « ils sont 88 % à refuser que Québec vende des licences aux entreprises pétrolières ou gazières qui leur donnent un droit d’accès aux propriétés des Québécois, voire de les exproprier ». Pour notre ministre des Ressources naturelles, Pierre Arcand, ce promoteur du projet de loi 106 qui met les intérêts de l’APGQ avant ceux des citoyens, cette vérité est une très mauvaise nouvelle !

11 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 2 novembre 2016 09 h 02

    Superbe lettre !

    Bravo !

  • Denis Paquette - Abonné 2 novembre 2016 09 h 57

    Tous devenus des petits agneaux

    C'est bien la premiere fois que j'entends parler de cette nouvelle science avons nous tellement évolués ou régressés que nous avons de besoin d'une nouvelle science pour nommer notre monde enfin tant qu'a y etre, pourquoi pas, peut etre sommes nous tous devenus des petits agneaux

  • Jean Richard - Abonné 2 novembre 2016 10 h 00

    L'agnotologie des...

    L'agnotologie décrite ci-haut, elle existe aussi dans le discours des écolos. Le piètre niveau de culture scientifique des sociétés occidentales devient un terreau fertile pour que le populisme médiatique y croisse et ça, autant chez les prédicateurs alarmistes de la vertu verte que chez les climato-sceptiques et les climato-négationistes.

    Qu'une certaine industrie soit derrière le discours négationiste, c'est tout-à-fait possible et même probable. Mais dans ce cas, il faut être naïf pour croire que le discours vert est totalement indépendant d'une certaine industrie aux prétentions vertes. Les tactiques de l'industrie grise et celles de l'industrie verte pourraient être assez semblables et elles misent sur le discours populiste facilement assimilable par ces gens qui n'ont reçu à l'école aucune formation scientifique digne de ce nom (tiens, est-ce un hasard que notre télévision éducative, Télé-Québec, fasse de la science une populaire émission de bouffons et ose appeler ça Génial ?).

    Ne doit-on pas déplorer que le discours vert devienne religion et remplace celle dont on s'est éloigné ces dernières années ? Dans les années 50, on nous apprenait que le pape était infaillible. Avec la même conviction, on tente de nous dire aujourd'hui que le GIEC est infaillible, sans savoir ce qu'est le GIEC. On omet de nous dire que les scientifiques du GIEC ne sont pas des climatologues et qu'ils ne font pas de recherches scientifiques. Ils font la synthèse d'études scientifiques, ce qui est bien différent. On omet de nous dire que le GIEC n'est pas à l'abri de la partialité politque, étant une association intergouvernementale dont les membres sont nommés (par qui ?).

    Bref, un certain discours environnementaliste dérive dangereusement, ce qui est loin d'éclairer la conscience environnementale. Ce discours fait reculer la cause qu'il prétend faire avancer. Et il pourrait ne pas toujours être gratuit...

    • Pierre Robineault - Abonné 2 novembre 2016 13 h 38

      Si je vous ai bien compris, et si de plus vous avez visionné le documentaire Before the Flood de la National Geographic présenté gratuitement dans Le Devoir d'aujourd'hui, votre propre avis serait équivalent dans les deux cas?

  • Jean-François Trottier - Abonné 2 novembre 2016 10 h 16

    Que faire ?

    Encore une bonne raison pour prôner l'éducation à tout prix, et pourquoi je suis en si profonde colère envers nos gouvernements libéraux successsifs.

    Mis à part de belles déclarations, le main sur le coeur et l'autre dans la poche, Couillard fait du Québec une terre sans culture, sans connaissance autre que technique, sans réflexion et sans vocabulaire... la novlangue pour tous, et l'imparfait du subjonctif qu'il se réserve comme un trésor.

    Ce monsieur est un petit hoberau de province, qui vend celle-ci au kilo contre des pinottes. Il fait entrer des millliers d'immigrants, ce qui est bien, sans leur donner le moindre support à l'arrivée, sans formation, sans idée de partage, ce qui est calamiteux. Ainsi, il fait de ce pays riche un milieu de cheap labor parfait pour sa clientèle, très mondialiste merci.

    Il prétend économiser pour les générations futures. Quel mensonge éhonté! Le seul investissement essentiel est l'é-du-ca-tion, rien d'autre.

    Et d'abord, pour qu'enfin l'école devienne un milieu de pensée, il est nécessaire de hausser le statut social des professeurs, surtout ceux du primaire.
    Jamais un seul parent d'élève ne devrait penser seulement à menacer un prof, comme ça se fait dans nos écoles aujourd'hui.
    J'ai vu je ne sais combien de profs du primaire, au départ pleins d'entrain, devenir dépressifs et même maladifs au fil des ans. C'est endémique... et ça vient de haut.

    Le manque de respect pour le prof au long de la hiérarchie est une maladie grave dont est atteint tout l'appareil gouvernemental.
    Le premier remède est de hausser le salaire des profs, tout de suite!!
    Puis mais pas avant, modifier la formation des maîtres. Moins de pédagogie, plus de matière. On veut des gens qui aiment ce qu'ils enseignent, pas des mâcheurs de matière pour en faire de la bouillie.
    Les "trucs" d'enseignement, dehors! Aimer ce qu'on donne, c'est le seul "truc" qui marche. La pédago s'apprend sur le tas, pas dans la théorie.

    Et dehors Couillard. Vite.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 2 novembre 2016 12 h 37

      Bravo,cent,mil fois bravo.Et dehors Couillard ,ce naufrageur du Québec,ce
      "faiseur' d'analphabetes.Champion de l'agnotologie.Ouais pauvres québécois ,vous n'etes pas tannés de mourir.

  • Gilles Théberge - Abonné 2 novembre 2016 10 h 48

    C'est une mauvaise nouvelle pour Arcand certes, mais il va falloir que ce message soit diffusé.

    Et compris!