Brexit: Theresa May et le spectre de «Maggie»

La première ministre du Royaume-Uni, Theresa May
Photo: Ben Stansall Agence France-Presse La première ministre du Royaume-Uni, Theresa May

En novembre 1979, au Sommet de Dublin, Margaret Thatcher, à peine élue quelques mois auparavant comme première ministre du Royaume-Uni, avait décliné de manière très élémentaire sa vision de l’intégration européenne : « I want my money back ! » Son constat était simple : les coûts de cette aventure européenne sont trop élevés, comparativement aux bénéfices encaissés. Elle a alors engagé des négociations très musclées avec ses partenaires européens en brandissant la menace d’une sortie si jamais elle ne parvenait pas à obtenir un accord favorable. On connaît la suite : elle finira en 1984 par soutirer le fameux « rabais britannique » sur la contribution du pays au budget européen. Pour 2015, cela représentait une économie d’environ six milliards d’euros pour le Royaume-Uni.

Le jeu des comparaisons

Certes, la situation est différente aujourd’hui, car les négociations porteront sur les modalités de sortie de l’Union européenne (EU) et non sur des accommodements pour y demeurer. Mais, en politique, le jeu des comparaisons est inévitable, et Mme Theresa May, première ministre britannique depuis juillet dernier, devra s’y faire. Chargée de négocier le dossier du Brexit avec l’UE, elle marchera certainement sur les traces de celle qu’on surnommait la « dame de fer ». Observateurs et simples citoyens vont donc épier ses faits et gestes afin d’évaluer sa détermination ainsi que sa capacité à imposer ses priorités aux partenaires européens.

Entre-temps, Mme May aura à jongler avec quelques scénarios et à relever certains défis importants et décisifs.

Entre pressés et prudents

Son premier défi renvoie à l’unité de son parti. La réunion convoquée le mois d’août dernier à sa résidence était justement destinée à cette fin. C’est que, à l’intérieur du Parti conservateur, il y a deux tendances clairement définies : les « pressés » et les « prudents ». Pour les premiers, dont fait partie l’ex-maire de Londres, Boris Johnson (qui, rappelons-le, était le plus farouche partisan du Brexit pendant la campagne référendaire), on aimerait concrétiser très rapidement la volonté populaire exprimée le 23 juin dernier et donc engager les négociations le plus tôt possible avec les partenaires européens.

Pour les seconds, même si on prend acte du verdict populaire, on redoute encore les coûts potentiels de cette sortie : une sortie qui risque d’être coûteuse, voire hasardeuse, surtout lorsqu’on pense au marché dont le pays pourrait être privé, évalué à près de 500 millions de consommateurs, marché privilégié des exportateurs britanniques.

Devant cette situation, Mme May devra arbitrer afin de trouver un équilibre, une sorte de compromis qui lui permettra de pouvoir naviguer entre ces deux pôles du spectre politique de sa formation.

Pour le moment, Mme May semble avoir trouvé une formule très simple et gagnante : « Brexit is Brexit », dit-elle. Une coquille floue, voire vide, mais qui a le mérite de conforter les deux groupes.

Rendez-vous électoraux

Au-delà de ces paramètres partisans, Mme May aura aussi à gérer les acteurs européens avec qui elle négociera prochainement. Peu après la victoire du Brexit, plusieurs dirigeants européens, dont la chancelière allemande, Angela Merkel, en tête, avaient vivement exigé que les négociations sur cette sortie soient enclenchées le plus tôt possible (mettre en marche le fameux article 50 du traité de Lisbonne). Cependant, Mme May est consciente des rendez-vous électoraux à venir, très prochainement, en Europe : notamment l’élection présidentielle en France au printemps 2017 et les législatives allemandes l’automne d’après.

C’est une part importante d’inconnu dans cette équation de négociations à venir qui pourrait s’avérer assez déterminante pour l’inciter soit à négocier vite, soit à laisser traîner les pourparlers avec les partenaires européens. La question reste à savoir lesquels seront les plus flexibles dans ces négociations, ceux en place ou ceux à venir (peut-être) ?

Mais Mme May devra prendre garde de trop étirer ces jeux politiques. Le ciel du Royaume-Uni s’assombrit de plus en plus sur le plan économique, les inquiétudes sont plus grandes que jamais et les pressions des marchés se font sentir de manière manifeste. La dégringolade de la devise britannique — la livre sterling — est significative à cet égard. Celle-ci a perdu près de 18 % de sa valeur depuis le référendum en juin dernier et personne ne peut prédire où cette chute va s’arrêter.

En ce sens, Mme May devra porter une attention particulière à cette réalité économique. Ses concitoyens britanniques y seront attentifs lors des tractations à venir avec les partenaires européens, notamment pour évaluer les gains qu’elle saura décrocher, comme l’avait fait dans le passé Mme Thatcher.

En cas de réussite, elle pourra asseoir son leadership et se détacher enfin de ce jeu des comparaisons. Dans le cas contraire, Mme May devra se résigner à composer avec le spectre de « Maggie » pour encore bien longtemps !