Sujet tabou: la langue des journalistes

«La qualité de la voix et celle de la langue parlée ne sont-elles plus des critères d’embauche pour les journalistes à la radio et à la télévision?» demande Louis Fournier.
Photo: Barry Gregg Getty Images «La qualité de la voix et celle de la langue parlée ne sont-elles plus des critères d’embauche pour les journalistes à la radio et à la télévision?» demande Louis Fournier.

C’est un sujet tabou dans le métier et on n’en discute presque jamais, de peur sans doute de heurter des collègues. Ce tabou, c’est la détérioration de la qualité de la voix et de la langue parlée des journalistes à la radio et à la télévision au Québec. Un déclin marqué depuis plusieurs années.

Trop de journalistes ne savent pas parler : voix de crécelle, diction molle, articulation relâchée, pauvreté de vocabulaire, bafouillage, incapacité d’improviser sans laisser échapper un million de « euh »… Et pourquoi donc cette propension à « aboyer », c’est-à-dire à parler de façon criarde et désagréable plutôt que normalement, surtout aux bulletins de nouvelles de TVA ? Et cette manie omniprésente d’ajouter des « là » à la fin de chaque phrase qui commence par un adjectif démonstratif : ces informations-là, cet événement-là… J’en passe et des pires.

De surcroît, les anglicismes et les tournures de phrase anglaises pullulent. Comment des journalistes peuvent-ils nous dire, comme Justin Trudeau, qu’on doit « adresser » les problèmes ? Ou que le Parti libéral du Canada vient d’adopter une nouvelle « constitution » (en français, des statuts) ? Ou que le premier ministre a mis « l’emphase » sur telle question ? Vous pouvez ajouter vos propres exemples à cette liste qui s’allongera vite.

La qualité de la voix et celle de la langue parlée ne sont-elles plus des critères d’embauche pour les journalistes à la radio et à la télévision ? Y a-t-il encore des sessions de formation pour apprendre à parler ? Un journaliste spécialisé dans les faits divers, Alexandre Dumas, s’exprimait mieux que l’immense majorité des journalistes d’aujourd’hui à Radio-Canada.

De peur de passer pour un nostalgique, j’ose à peine évoquer les noms de journalistes de la classe de Pierre Nadeau, Judith Jasmin, Richard Garneau, Madeleine Poulin, James Bamber. Et, plus près de nous, Simon Durivage, Michèle Viroly, Jean-François Lépine, Denise Bombardier, Pierre Maisonneuve et tant d’autres bons journalistes qui savaient si bien parler et s’exprimer en français.

Soyez assurés qu’il s’en trouvera dans la profession, et plus que vous le croyez, pour clamer qu’il n’y a pas là de quoi fouetter un chat et qu’après tout, ce n’est pas « si pire » (sic). Tant il est vrai que le réflexe tribal d’autodéfense l’emporte le plus souvent sur la nécessité de l’autocritique.

Une de mes plus grandes consolations reste d’écouter à la radio la plus belle voix féminine de Radio-Canada, celle de la journaliste-présentatrice Isabelle Poulin, une voix douce à l’oreille, presque un enchantement… Pourquoi y en a-t-il si peu comme elle ?

32 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 12 octobre 2016 06 h 26

    Autres agacements pour l'oreille

    "C'est ça que j'ai besoin."
    "C'est ça qu'on parle."
    "C'est de ça dont il est question."

    • Christian Gagnon - Abonné 12 octobre 2016 11 h 45

      Ces formulations sont aussi très courantes chez les élus, qui ne cessent également de nous dire que telle ou telle situation « ne fait pas de sens ».

    • Marie Landreville - Inscrite 13 octobre 2016 13 h 03

      Méchante problématique!!!!

  • Pierre Schneider - Abonné 12 octobre 2016 06 h 39

    Tabou mais tellement vrai

    La détérioration de la langue parlée n'est pas l'apanage de TVA. Hélas cette lèpre verbale contemporaine se propage dans tous les médias depuis quelques années alors qu'on assiste à un relâchement par le bas.

    Où sont passées les normes de qualité avec tout ce baraguinage qui n'honore pas notre langue.

    J'ai aussi remarqué le même phénomène dans nos séries télévisées où, trop souvent, les comédiens "mangent leurs mots" plutôt que des les prononcer correctement. Je veux bien croire qu'on veut faire plus vrai mais il me semble que l'exemple doit venir de ceux qui portent la responsabilité de la survie de notre langue.

    Une langue molle valorise l'image d'un peuple mou.

    • Jean Richard - Abonné 12 octobre 2016 10 h 19

      C'est quoi une langue molle ?

      Je lis l'espagnol et je le comprends (à l'oral) s'il vient du Mexique, de la Colombie ou du centre de l'Espagne. Mais quand il vient de Cuba, du Chili ou de l'Andalousie, j'en perds des grands bouts.

      Je lis le portugais (dont la syntaxe est voisine du français, ce qui en fait une langue facile à apprendre). À l'oral, je le comprends un peu s'il est de niveau radiophonique et qu'il vient de certaines villes du Brésil. Mais s'il vient du Portugal, c'est déjà beaucoup plus difficile (et pourtant plus facile à la lecture).

      Je lis, j'écris, je parle et je comprends l'anglais – mais il y a des exceptions. L'anglais du sud de l'Ontario et des Prairies m'oblige à un effort d'attention supplémentaire tant il est mal prononcé (ou pas prononcé du tout).

      Dois-je en conclure que Cuba, le Chili, le Portugal et le Canada sont les pays de peuples mous ? Ce serait une conclusion un peu hâtive. Chacun de ces pays a son histoire et sa culture et c'est là qu'on peut trouver un début de réponse aux écarts linguistiques.

      Écarts linguistiques ? Encore faut-il s'entendre sur ce qu'est la norme. Officiellement, la langue du Canada est l'anglais de sa Majesté la Reine d'Angleterre, comme dans les pays du Commonwealth. Dans la vie de tous les jours, la langue du Canada, c'est l'américain. La mère-patrie ne fait plus le poids face au géant. Idem avec le Portugais : le Brésil, c'est vingt fois la population du Portugal.

      Le parler mou n'est pas l'exclusivité du français québécois. Il existe dans bien d'autres langues. Le phénomène ne peut pas être réduit à une seule et unique cause.

      Un bon ami originaire d'Espagne mais immigré au Québec depuis plusieurs années disait ne plus reconnaître dans le prestigieux quotidien El País l'espagnol qu'il avait appris et parlait encore à l'occasion. À ses yeux, la langue du quotidien était hautement contaminée, en particulier dans les titres de nouvelles. Avait-il raison ?

    • Jean-Serge Baribeau - Abonné 12 octobre 2016 11 h 39

      Je suis d'accord avec le courroux "linguistique" de Pierre Schneider, de Louis Fournier, et de plusieurs autres.

      J'ajoute que même si on me dit que le "parler mou" existe dans d'autres langues, cela ne va sûrement pas m'empêcher de me battre pour une meilleure qualité de la langue française, cette merveilleuse langue qui est ma patrie, ma "maternelle", ma "paternelle", ma vieille compagne, mon "amour", ma maîtresse, ma joie, mon ravissement et ma volupté.

      Jean-Serge Baribeau, vieil amant de sa langue

    • Jacques Lamarche - Abonné 12 octobre 2016 12 h 31

      Tout juste, M. Richard! La dégradation touche toutes les sociétés occidentales. Les causes en sont profondes et générales!

      La première qui me vient à l'esprit tient à la perte de prestige qu'accusait jadis celui qui ne savait bien parler ni bien écrire! Aujourd'hui, on peut briller et s'affirmer sans savoir s'exprimer! Comme savoir bien s'habiller! Le langage et le vêtement, autrefois des critères incontournables de la notoriété, ont été déclassés par des valeurs terre-a-terre, des objets que l'on peut consommer!

      Toutefois, les journalistes n'ont pas à être blâmés. Ils sont le reflet de l'instruction et de l'éducation que l'école leur a données, laquelle est le produit d'une société qui s'intéresse davantage au profit des choses qu'à la formation des cerveaux. S'il fallait jeter un blâme, je pointerais du doigt ceux qui les embauchent et ferment les yeux et les oreilles sur un langage d'une telle médiocrité. En voici un exemple! ¨Je ne sais pas qu'est-ce qui se passe!¨

      Radio-Canada, un fleuron de notre identité et une source de progrès culturel, porte une grave responsabilié, tant et si bien que nous sommes en droit de nous interroger sur les raisons politiques de ce laisser-aller! Le Canada aurait tout à gagner si le français au Québec cessait d'être une source de fierté! Il faut voir le niveau de langage des émissions pour adolescents, en fin d'après-midi, pour se faire une meilleure idée de la mission que s'est donnée Radio Première!.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 12 octobre 2016 14 h 53

      J'aime mieux ne pas trop me représenter à quoi pourrait ressembler un relâchement par le haut. Quant au relâchement par le bas... s'il se trouvait que la rectitude linguistique ait quelque analogie avec une manière de rigueur rectale, j'ai bien peur que ce serait au prix d'un embarras plus guindé que solennel.

  • Michel Lebel - Abonné 12 octobre 2016 06 h 42

    Une dégradation certaine

    Un fait bien évident: la qualité de la langue comme celui du contenu des émissions s'est nettement dégradé depuis une bonne dizaine d'années à Radio-Canada, tant à la télé qu'à la radio. Sans oublier que plusieurs journalistes ne se gênent aucunement pour donner leur opinion, politique ou autre, sur quelconque sujet. Bref, c'est l'époque du va-tout et du tout-dit et une direction qui semble absente ou complaisante. L'exemple le plus évident, parmi d'autres, de cet état des choses: l'émission TLMEP.


    Michel Lebel

  • René Julien - Abonné 12 octobre 2016 07 h 20

    Une langue plutôt médiocre en effet !

    Non seulement suis-je d'accord avec vous pour l'essentiel, mais la réflexion sur le sujet pourrait aller beaucoup plus loin tellement le portrait d'ensemble est malsain.

    J'ajouterais d'emblée que la qualité de la langue laisse également beaucoup à désirer dans les médias écrits en général.

    Sans compter tous ces textes truffés de fautes que l'on voit au bas des écrans de télévision!

    Il m'apparaît malheureusement que tout cela correspond à l'air du temps

  • Bernard Terreault - Abonné 12 octobre 2016 08 h 10

    Vrai

    Peut-être que ça ne "vend" pas, le fait de parler "une belle langue". Il faut parler "comme tout le monde".