La droite nostalgique française, au Québec on connaît

Le général de Gaulle à Montréal en 1967
Photo: Archives Agence France-Presse Le général de Gaulle à Montréal en 1967

Courrier international a beau en faire sa une cette semaine — « Les Français, ces incompris » —, le monde entier s’étonne que la France, celle des Lumières et des droits de l’Homme, semble sous l’influence d’une droite nostalgique sentant fort l’Ancien Régime et dont les hérauts trônent au sommet des palmarès littéraires. Or le Québec, lui, connaît bien cette droite conservatrice française. Même que depuis la Conquête de 1760, c’est par elle que lui est parvenu l’essentiel des nouvelles de la mère patrie. Qui plus est, des trois droites décrites par l’historien René Rémond, le Canada français aura eu plus que son lot de légitimistes ; les orléanistes et les bonapartistes ayant en quelque sorte raté le bateau.

L’empreinte chez nous de la France monarchiste ou légitimiste va bien au-delà du drapeau fleurdelisé, emblème des rois capétiens : d’emblée on y parle le patois du domaine royal d’Île-de-France, on y vit selon la coutume de Paris — celle du roi — et on s’y marie aux pupilles de Sa Majesté, les bien nommées Filles du roi. Sur le plan religieux, l’affaire est vite réglée : la colonie sera rigoureusement catholique, la religion du roi, au point qu’on pourra y compter les huguenots sur les doigts d’une main.

La Conquête passée, c’est encore par la droite légitimiste que nous parviennent les nouveautés de Paris. Et d’abord par ces prêtres exilés de 1793, trop contents de relayer chez nous la propagande anglaise à propos de la Terreur durant la Révolution française et selon laquelle la France éternelle n’est désormais plus peuplée que de zombies jacobins.

Puis ce sera le tour des ordres religieux ultraconservateurs qui fuient cette fois la révolution de 1848 : frères des Écoles chrétiennes, religieuses du Bon Pasteur, clercs de Saint-Viateur, pères de Sainte-Croix, soeurs de Sainte-Anne, religieuses du Précieux Sang, frères de la Charité de Belgique ou oblats de Marie Immaculée… Ils fondent et administrent des collèges, s’emparent de l’enseignement primaire, couvrent le Québec de publications pieuses et inoculent pour de bon la nostalgie de la France légitimiste.

Quelques exceptions

Bien sûr dans le lot quelques philosophes, républicains et libres penseurs échouent sur nos rives, mais sans jamais parvenir à donner le ton : Mesplet, Jautard et du Calvet que l’armée américaine traîne dans ses bagages, ou Joseph Quesnel qui échoue en Nouvelle-Écosse puis surgit à Boucherville, où il épouse une riche veuve et fonde du coup l’art lyrique, le théâtre et l’humour voltairien au Canada. On pense aussi à Tocqueville, interloqué en 1831 de constater à quel point les us et coutumes de l’Ancien Régime perdurent au Québec ; ou à Charles Hindelang, un révolutionnaire de 1830 devenu patriote et qui passa en tout et pour tout soixante-douze heures au Québec avant d’y être arrêté, jugé puis pendu en criant « Vive la France ! »

Napoléon III lui-même fait des avances au Canada français en faisant mouiller devant Québec en 1855 le premier navire français depuis la Conquête. C’est cependant raté pour le bonapartisme chez nous : les marins de la Capricieuse se font demander comme va le « joli dauphin… ».

Au début du XXe siècle, les contacts se réduisent à ceux avec la France « rance » de Louis Veuillot et de Charles Maurras. Quelques penseurs libéraux arrivent bien parfois à passer par les mailles du filet clérical, mais l’écart est désormais trop grand entre la France républicaine et laïque et ces « Français améliorés » soumis au Québec à une cryptothéocratie. Si bien que lors de la débâcle de juin 1940, l’opinion canadienne-française cache mal son faible pour Vichy, mais préférerait encore qu’un prince bourbon parvienne à restaurer le trône de saint Louis !

La découverte d’une France moderne

Tout compte fait, c’est par la technologie, le disque, la chansonnette et le cinéma parlant que le Québec découvre une France populaire, plurielle et démystifiée. Bien plus que Jaurès ou Léon Blum, c’est Édith Piaf et Jean Gabin qui lessiveront Bossuet et Fontenelle des rives du Saint-Laurent. L’Hexagone ne nous découvrira pas autrement : en promenant Félix et Vigneault à travers la France, Jacques Canetti fera plus pour faire connaître le Québec aux Français que cinquante années de relations bilatérales.

En 1967, l’appel du général de Gaulle allait d’autant plus fissurer cette France pétrifiée et fantasmée. « Vive le Québec libre » aura non seulement dessillé les yeux des Québécois à propos d’une France complexe, mais combative, il aura surtout permis ici une alliance entre le vieux nationalisme clérical passéiste et celui de la Révolution tranquille, comme si Jean Moulin tendait la main à Jeanne d’Arc, rendant ainsi possible René Lévesque et le Parti québécois.

En somme, les livres d’Éric Zemmour, Philippe de Villiers et Patrick Buisson n’émouvront guère les Québécois : leurs thèses étaient déjà pour la plupart enseignées dans nos collèges classiques avant 1960. On y retourne ?

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26 commentaires
  • Eric Lessard - Abonné 5 octobre 2016 01 h 48

    La France demeure importante

    Il faut savoir que la France est le pays qui connait le mieux la culture québécoise à l'extérieur du Québec.

    J'ai regardé "Le grand show" animé par Michel Drucker sur France télévisions. Un hommage à Céline Dion avec Robert Charlebois comme autre invité québécois. Un beau programme de deux heures trente avec le meilleur de la chanson française.

    Les Québécois auraient avantage à connaitre davantage la France. La France, ce n'est pas que des idéologues de droite comme Eric Zemmour. C'est aussi des magazines hebdomadaires comme Le Point, Les Inrocks, L'Obs, L'Express, ce sont des émissions comme La grande librairie, Plus belle la vie, des millers de livres publiés chaque annés avec des auteurs de toute la francophonie.

    Il y a aussi en France des entreprises culturelles, comme UniversCiné, une entreprise qui offre plus de 4000 films de grande qualité (français, européens et le reste du monde).

    Le magazine culturel français le plus influent est sans aucun doute Les Inrocks, un magazine hebdomadaire résolument de gauche qui soutient à peu près toutes les causes progressistes.

    J'ai vu par exemple le film "l'Avenir" de Mia Hansen-Love, un très bon film français qui est inspirant et original.

    On peut regretter la morosité de certains intellectuels français, mais il ne faut pas oublier une France créatrice, culturelle et même progressiste à certains niveaux qui continu à rayonner dans le monde.

    • Yves Côté - Abonné 5 octobre 2016 03 h 22

      Monsieur Lessard, pour y vivre et y sévir depuis vingt ans, je vous assure que le Québec que la France est dorénavant convaincu de connaître, est exclusivement celui qui se trouve heureux de sa soumission au Canada britannique et anglais.
      Pour l'autre, celui qui a une personalité différente que celle folklorique que le Canada et les Canadiens lui attribuent, donc celui-là même dont vous nier ici l'existence en faisant comme s'il n'existait plus que dans la tête de chagrins hurluberlus, il reste encore largement à découvrir ou à redécouvrir dans une France saturée par les images d'Epinal qui y sont véhiculées d'un Canada glotieux de sa modernité et fier d'une origine française largement et volontairement devenue trompeuse pour servir cette agonie québécoise culturelle et linguistique toujours à nourrir selon la finalité canadienne à atteindre.
      Situation politique concrète d'un colonialisme qui au contraire de ce que vous tentez d'insinuer par votre médiocre conclusion n'a rien à voir avec la pseudo leçon que vous tenter de donner ici à Monsieur Laporte mais pire, surtout que ce dernier est bien assez grand pour se défendre tout seul, que vous présenter comme objective à tous les indépendantistes et les Français (dont vous flattez l'égo de manière trop étroite pour que ce soit sincère selon moi...) qui pourraient vous lire ici.
      Mes salutations les plus républicaines, Monsieur Laporte.
      Et surtout, Tourlou !

  • Marc Tremblay - Abonné 5 octobre 2016 01 h 50

    Un professeur biaisé

    Cet enseignant dans un CEGEP a une vision très négative de la France royaliste, celle qui a fondé la Nouvelle France et toutes les colonies françaises en Amérique, ce qui inclut les Acadiens.

    Cette France n'a pas apporté que des méfaits aux habitants français en Amérique.

  • Yves Côté - Abonné 5 octobre 2016 03 h 26

    Merci !

    Malgré sa brièveté, voici un beau panorame historico-social du Québec Monsieur Laporte !
    Dans celui-ci, à chaque tournant historique, je retrouve "en sourdine" tous nos travers mais toutes nos forces aussi.
    Comme tout peuple normal, nous avons les uns et les autres. La question actuelle n'est plus que celle du comment nous réussirons à nous servir de nos faiblesses pour alimenter nos forces...
    Bravo Monsieur !

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 5 octobre 2016 05 h 28

    L'idéologie mortifère du 21e siècle

    J'ai peine à croire que l'on puisse prendre de tels raccourcis historiques, tout simplement pour tenter, mais en vain, d'écarter des intellectuels français du 21e siècle qui défendent la souveraineté de leur pays, l'identité et l'héritage culturel de leur peuple, leur civilisation... ça ne vous rappelle pas une certaine province francophone et les idéaux d'un certain peuple québécois?

    La vraie idéologie mortifère du 21e siècle est celle des soi-disant progressistes mondialistes (prônant l'égalitarisme, la théorie du genre, les droits individuels et droits-de-l'homme à outrance, l'antiracisme anti-blanc, l'affaissement complet des frontières) appelant à faire complètement table rase avec le passé, à déconstruire la famille, l'école, le patriotisme et le nationalisme, et tout cela dans l'unique but de servir des oligarques n'ayant que pour ambitions d'établir un nouvel ordre mondial, peuplé de consommateurs décébrés et déracinés.

    Les intellectuels que vous visez par votre article vivent bien dans le 21e siècle et se préoccupent non pas de rétablir un régime passé, mais de sauver leur peuple d'une mort certaine, à moins qu'il n'ait un sursaut sans plus tarder. L'histoire qui s'écrit en France actuellement a effectivement besoin d'une Jeanne D'Arc ou d'un Charles Martel, et si nous n'y prenons pas garde, elle sera notre histoire dans un proche avenir.

    Quant à l'histoire du Québec, elle n'est pas celle de la France, mais des Anglais, et quoi qu'on dise des religieux et de leurs méthodes d'enseignement, ils ont contribué à préserver notre langue, notre culture, nos traditions, et plusieurs d'entre eux ont participé, voire organisé les luttes ouvrières, pour ne nommer qu'une des grandes causes sociales du siècle dernier.

    Osez lire les livres de ces intellectuels que vous tentez d'écarter. Et non, ils n'ont pas mobilisé les médias français qui les ont vivement ostracisés, car étant achetés par les oligarques.

    • Marie-Josée Blondin - Inscrite 5 octobre 2016 09 h 03

      D'accord avec votre analyse, Mme Lapierre.

    • Louise Melançon - Abonnée 5 octobre 2016 09 h 18

      Je suis d'accord avec vous, madame, cet historien fait un récit partiel, et biaisé de notre histoire.

    • Jean-Sébastien Garceau - Inscrit 5 octobre 2016 11 h 39

      Pourtant, la jeunesse progressiste de la France a bien fait "Nuit Debout" en 2016 où elle nomme clairement son ennemi comme étant les oligarques. C'est quand même une loi sur le travail qui met le feu au poudre.
      Je ne suis pas sûr que Zimmour et les autres de ce type combatteraient avec la même force et la même ferveur.
      C'est sans doute que la lutte était aussi contre les discriminations.
      Bref, des alliés improbables se partagent la lutte contre le pouvoir d'une bourgeoisie ultrapuissante, l'une nationalo-conservatrice, l'autre progressiste.
      Ce n'est pas juste un complot qui crée cette division, c'est une profonde mésentente sur comment il est possible de s'opposer à une finance planétaire, par la rationalité d'une part ou par le patriotisme plus traditionnel de l'autre.
      Il faut dire, au Québec, que les conservateurs ont souvent été de mèche avec la bourgeoisie et que les syndicats, c'était le diable, tout comme les révolutionnaires. Refus global, ce n'est pas des conservateurs qui l'ont écrit ...

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 5 octobre 2016 11 h 53

      M. Garveau, d'abord c'est Zemmour, et non Zimmour. Ensuite, Nuit Debout n'a absolument rien accompli ni rien changé, et le "mouvement" s'est dégonflé en quelques semaines. Vous ne connaissez rien de la nouvelle dissidence du 21e siècle, lynchée médiatiquement, socialement, politiquement et traînée devant les tribunaux par des associations grassement subventionnées par les impôts, des oligarques, voire les pétro-dollars (notamment en France) qui sont très loin d'avoir les intérêts du peuple à coeur.

      "Le premier qui dit la vérité sera exécuté" chantait Guy Béart...

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 5 octobre 2016 14 h 26

      M. Garceau, la rationalité est loin d'être l'apanage de la Bien-pensance et de sa novlangue qui inverse le sens des mots pour ajuster le réel à son idéologie.

      Le Refus global, ce mouvement anarchiste, libertaire, dont la devise "Dieu n'existe pas" était avant tout un mouvement artistique refusant toute norme. "Il est interdit d'interdire" est loin d'être un slogan sur lequel on peut bâtir une société prospère et pérenne.

    • Jean-Sébastien Garceau - Inscrit 5 octobre 2016 15 h 19

      Si vous tenez à ce qu'une lutte, même bonne ou juste accomplisse quelque chose pour être d'accord il y a quelque chose comme un non-sens démocratique ou intellectuel dans ce que vous dites.
      Êtes vous d'accord avec la loi sur le travail ?
      Vous aurez préféré qu'ils ne faissent rien ?
      Qu'ils rentrent chez eux et consomment comme tout le monde ?
      Je ne comprend pas vraiment le reste de votre commentaire si ce n'est que je suis selon vous un ignorant de la nouvelle dissidence du 21e siècle.
      Ah bon ... ? Soit, admettons : je suis un ignorant. Vous m'aidez très peu à m'en sortir, à part pour l'orthographe !
      Ceci dit, je vais relire Refus Global pour m'inspirer un peu.

    • Jean-Sébastien Garceau - Inscrit 5 octobre 2016 23 h 20

      En tout cas, ce n'est pas ce que j'ai lu : on parle dans le texte du manifeste, certes de la critique de la religion et de l'ordre établit mais aussi des peurs, des hontes (c'est mot que vous utilisez souvent) et du geste fort de les rejeter.
      On est petit, parfois, les québécois, qu'on se le dise.
      Je faisais référence à ceci simplement pour souligner que le conservatisme peut s'allier avec l'élite financière, comme dans ces années-là.
      Si la famille, l'école, le nationalisme, le patriotisme peut nous souver de la catastrophe, qu'elle soit écologique, financière ou existentielle, j'ai bien peur que vous vous aliénez les bêtes féroces de l'espoir.

  • Pierre Desautels - Abonné 5 octobre 2016 05 h 53

    N'y retournons pas.

    "En somme, les livres d’Éric Zemmour, Philippe de Villiers et Patrick Buisson n’émouvront guère les Québécois : leurs thèses étaient déjà pour la plupart enseignées dans nos collèges classiques avant 1960. On y retourne ?"

    Merci pour ce texte. La France ne se porte pas bien présentement. Certains voudraient encore nous associer à ces vieux mouvements et à cette droite rétrograde qui sévit chez nos cousins. Résistons à cet appel et pensons plutôt à ce qu'il y a de meilleur
    là-bas: "T'as d'beaux yeux, tu sais. »