Éducation: le piège de la formation continue

La «formation continue» est un joli syntagme qui donne à penser qu’en tant qu’être précaire et toujours incomplet, le travailleur moderne a besoin d’être épaulé pour se sentir à l’affût des nouvelles tendances.
Photo: iStock La «formation continue» est un joli syntagme qui donne à penser qu’en tant qu’être précaire et toujours incomplet, le travailleur moderne a besoin d’être épaulé pour se sentir à l’affût des nouvelles tendances.

Le plus ou moins quinzième ministre de l’Éducation depuis le début du nouveau millénaire, Sébastien Proulx, a annoncé récemment son intention de produire une « politique sur la réussite éducative ». En politicien de son temps, il a aussitôt parlé de « consultation » en orientant d’emblée les discussions qui devront porter sur la création d’un ordre professionnel et la formation continue des professeurs. Je me contenterai ici d’un commentaire sur la deuxième idée.

La « formation continue » est un joli syntagme qui donne à penser qu’en tant qu’être précaire et toujours incomplet, le travailleur moderne a besoin d’être épaulé pour se sentir à l’affût des nouvelles tendances. Dans l’univers éducatif, justement, on ne cesse de nous rappeler à quel point tout est en perpétuel changement : les jeunes seraient devenus allergiques à certains types d’enseignements (le magistral, quelle désuétude !), les nouvelles technologies rendues incontournables (et le Tableau blanc intelligent, déjà mort), les profils étudiants (quand on ne parle pas des « clientèles ») deviendraient de plus en plus hétéroclites, etc.

Il est vrai que la tâche du professeur n’est jamais simple et qu’une aide offerte n’est pas une mauvaise chose en soi. Sauf qu’à regarder l’horaire d’un prof aux niveaux primaire ou secondaire, on constate une chose : ces gens-là n’ont à peu près jamais le temps de prendre du recul par rapport à leur travail. Les journées sont consacrées à l’enseignement ; les soirées à la correction, à la préparation du lendemain ou aux échanges avec les parents. Quant aux journées pédagogiques, elles servent à recevoir de la formation. Mais quelle est la valeur d’une formation quand elle n’émane pas d’une question qui a le temps de mûrir ? Alors que l’on comprend que les élèves ont besoin de journées pour ventiler, sortir de la classe et s’activer à autre chose, les profs, eux, doivent nécessairement conserver le même rythme de production en intégrant de nouvelles stratégies pédagogiques ou en se sensibilisant à telle ou telle réalité nouvelle.

Les pauses prohibées

Le néolibéralisme n’aime pas les temps libres. La gestion contemporaine du temps vise une rentabilisation de tous les moments. Et les professeurs, ceux-là mêmes qui sont appelés à éveiller les esprits de la jeunesse, n’ont quasiment plus le loisir de se poser des questions. Une enquête menée au sein du corps professoral universitaire dont faisait écho Le Devoir révélait justement la grande détresse psychologique subie dans ce milieu. La chercheuse Chantal Leclerc s’interrogeait ainsi : « Si les professeurs d’université ne peuvent plus se donner le temps de penser, de réfléchir, de fouiller leur sujet en profondeur, qui le fera ? » («Recherche: la grande désillusion», 17 et 18 septembre) Le sort des universitaires est certes consternant, mais si à la base la tâche des profs du primaire et du secondaire est pensée de manière à leur éviter toute période de pause propice au questionnement critique, on s’enligne pour que tout aille de travers pendant un bout pour beaucoup de monde. L’enseignement exige nécessairement un temps de réflexion critique sur sa propre pratique, et ce, à tous les niveaux.

À la source de la créativité pédagogique

Je suis prof au niveau collégial. C’est probablement imprudent de le dire aussi candidement, mais les meilleures idées pour mes cours ne me viennent pas au bureau ou en classe ; plutôt, c’est quand je suis loin du travail que tout se met en place, quand j’embarque sur mon vélo ou que je marche vers le métro. Autrement dit, c’est au moment où je ne ressens pas la pression d’aboutir à quelque chose de précis que j’arrive le mieux à cerner ce qui permettrait à mes étudiants de comprendre tel concept, ce qui débloquerait telle lecture ou qui donnerait un sens à leur prochain travail. Il va sans dire que ces brèves illuminations doivent par la suite être organisées par un travail rigoureux qui ne se fait plus en rêvassant, mais tout de même, c’est cette occasion de relâche qui agit comme source essentielle à ma créativité pédagogique. Voilà bien ce qui manque au projet sur la réussite éducative : une confiance en la capacité des professeurs à trouver par eux-mêmes des pistes de solution à leurs problèmes. Allons plus loin : ce qui est mis à mal par cette logique est la confiance que nous attribuons à la réflexion critique. La formation, c’est bien, mais encore faut-il qu’elle soit désirée et qu’elle émane d’un questionnement authentique, chose qu’une surenchère de conférences, de matinées pédagogiques ou d’autres interventions de spécialistes de toutes sortes viennent trop souvent confisquer.

Malheureusement, la tendance actuelle est plutôt aux stratégies minant l’autonomie professionnelle des enseignants. Qu’elle passe par la formation continue ou par l’« assurance qualité », ce mécanisme à la mode qui exige une reddition de compte plus fastidieuse que productive, l’idée voulant que l’avenir de l’éducation soit celui d’une standardisation toujours plus poussée ne mènera qu’à l’impasse.


 
4 commentaires
  • Hal Perry - Abonné 22 septembre 2016 08 h 35

    Prenez des Wake-up

    Votre texte est très juste M. Leduc. Étant enseignant de géographie et d'histoire dans une école secondaire, je cherche constamment à amener les élèves à développer leur esprit critique. C'est tout un contrat certe, mais c'est faisable. Pour y arriver comme vous l'écrivez, il faut prendre le temps de développer des exercices qui progressivement les amèneront à devenir compétents. C'est un travail de longue haleine, mais qui en vaut la peine. Toutefois et c'est vrai, on ajoute à notre travail plein de tâches qui alourdissent notre horaire. Travaillez efficacement, et professionnellement devient plus difficile et exige de nous un dépassement d'heures de travail constant. Nos patrons nous disent que nous sommes de vrais professionnels, mais on nous donne un horaire de simples exécutants.

    Ah oui, comme l'indique le titre de mon commentaire, je devrais oublier les doléances que je viens d'écrire et tout simplement prendre des Wake-up. J'aurais amplement le temps de me consacrer à mes préparations de cours.

  • Paul Marcoux - Abonné 22 septembre 2016 10 h 35

    Devenir meilleurs

    De manière générale, les bonzes du ministère de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur laissent croire que les professeurs, surtout au primaire et au secondaire, sont de petits et médiocres exécutants à qui il faut tout dicter, tout expliquer, et qu'il faut encadrer au maximum, alors que la majorité sont des professionnels accomplis, spécialistes du terrain, battants débrouillards et imaginatifs.

    Donnons-leur plutôt de la latitude et des moyens : ils n'en seront que meilleurs.

    Merci.

  • Denis Paquette - Abonné 22 septembre 2016 12 h 11

    un moment ou l'objectif devient individuel

    Comment encadrer un etre en formation continue voila la question qu'il faut, se poser, n'y a-t-il pas un moment ou il faut lacher prise, ou l'objectif devient individuel, n'est ce pas l'objectif recherché, ne dit on pas que c'est l'objectif a atteindre avant de mourir

  • Simon Thibault - Abonné 22 septembre 2016 13 h 43

    Temps libre vous dîtes ?

    "Sauf qu’à regarder l’horaire d’un prof aux niveaux primaire ou secondaire, on constate une chose : ces gens-là n’ont à peu près jamais le temps de prendre du recul par rapport à leur travail. [...] les meilleures idées pour mes cours ne me viennent pas au bureau ou en classe ; plutôt, c’est quand je suis loin du travail que tout se met en place, [...] Autrement dit, c’est au moment où je ne ressens pas la pression d’aboutir à quelque chose de précis que j’arrive le mieux à cerner ce qui permettrait à mes étudiants de comprendre tel concept, ce qui débloquerait telle lecture ou qui donnerait un sens à leur prochain travail."

    Et à quoi servent donc ces quelque deux mois de congés qui vous sont octroyés pendant l'été ? Je suis bénévole pour une OBNL qui offre, entre autres, de la formation gratuite aux enseignants du primaire, secondaire et collégial en lien avec la nature, le tout dans le but d'intégrer ces notions dans leurs cours (nous offrons même des idées de projets à intégrer), et je suis toujours surpris de tous les efforts que nous devons déployés pour avoir suffisamment d'enseignants prenant part à ce genre d'évènements. Ainsi, je me demande si la volonté d'apprendre lorsque le temps libre est disponible, car il l'est, est réellement existante chez certains de nos enseignants...