Joe Biden en Turquie pour limiter les dégâts

Joe Biden en réunion avec Recep Tayyip Erdogan le 24 août dernier
Photo: Associated Press Joe Biden en réunion avec Recep Tayyip Erdogan le 24 août dernier

Il y a moins d’un an, on débattait la possibilité que la Russie et la Turquie soient à deux doigts d’une guerre tellement la crise politique entre les deux était profonde. Maintenant, on essaie de deviner jusqu’où ira la crise de confiance entre les États-Unis et la Turquie, alors que cette dernière est en train de se rapprocher de Moscou. La diplomatie turque oscille, et c’est probablement pour trouver un remède à cette situation que le vice-président des États-Unis, Joe Biden, s’est rendu à Ankara le 24 août.

L’accueil a été chaleureux, sans toutefois cacher les reproches du gouvernement turc contre les États-Unis et contre l’Occident en général à la suite de la tentative avortée de coup d’État militaire du 15 juillet. Depuis cette date, Joe Biden a été le premier dirigeant occidental de haut niveau à se rendre en Turquie, pays membre de l’OTAN et candidat à l’Union européenne, pour exprimer son soutien et dénoncer le putsch. Ankara espérait certainement un soutien plus affiché de l’Occident. D’ailleurs, Joe Biden, en guise d’excuses, a soutenu qu’il « aurait aimé pouvoir venir plus tôt ». Peut-être est-ce trop peu trop tard pour qui veut briser la glace entre les deux alliés.

Contrairement au soutien réservé de l’Occident, la Russie s’est montrée solidaire du gouvernement turc dès les premières heures du putsch, le président Vladimir Poutine téléphonant à son homologue turc la nuit même de la tentative du coup d’État. Ce n’est donc pas un hasard si, le 9 août, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a annoncé que la Russie serait le premier pays étranger qu’il visiterait après le putsch avorté, mettant ainsi fin définitivement à la grave crise politique entre les deux pays.

Les relations turco-russes s’étaient progressivement détériorées en raison des divergences profondes quant à la crise syrienne ; mais le pire était arrivé en novembre 2015 quand l’aviation turque avait abattu un avion de combat russe à la frontière turco-syrienne. Ce fut la goutte qui fit déborder le vase et la crise qui a suivi eut un impact très négatif sur l’économie turque. Depuis le putsch avorté, pourtant, un air de printemps souffle désormais entre Moscou et Ankara !

Dossier syrien

À Ankara, Joe Biden n’a pas manqué de souligner l’importance du dossier syrien. Le matin même de sa visite, les forces armées turques avaient lancé une offensive aérienne et terrestre sur le sol syrien, opération baptisée « Bouclier de l’Euphrate ». L’objectif déclaré était d’appuyer l’Armée syrienne libre (ASL), qualifiée « d’opposition modérée » et soutenue par la coalition internationale, et de reprendre la ville de Jarablus aux soldats du groupe État islamique. Pour la Turquie, déloger le groupe EI de cette localité sur la frontière turco-syrienne est nécessaire pour de multiples raisons : d’abord, le groupe terroriste continue de frapper la Turquie avec les attentats suicides, dont le plus récent est celui de Gaziantep, lors d’un mariage, le 20 août. Ensuite, aux yeux de la Turquie, il fallait que parmi les ennemis du groupe EI, la ville de Jarablus soit contrôlée par l’ASL et non pas par le PYD, c’est-à-dire par les Kurdes syriens. La Turquie considère le PYD comme une organisation terroriste au même titre que le PKK, organisation kurde qualifiée de terroriste par la Turquie, mais aussi par la plupart des pays occidentaux, dont le Canada. Le problème, c’est que les États-Unis voient les Kurdes syriens comme un allié local efficace contre le groupe EI.

En recevant le leader des Kurdes irakiens, Massoud Barzani, à Ankara la veille de la visite de Biden et en lançant une offensive contre le groupe EI, la Turquie a voulu démontrer que la coalition internationale pourrait se passer de l’aide du PYD. Il est vrai que Joe Biden n’a pas été insensible aux demandes turques en déclarant que les groupes armés kurdes doivent rester sur la rive est de l’Euphrate, une ligne rouge que la Turquie exige que l’on respecte.

Ce soutien exprimé pour la position turque a été apprécié à Ankara. Le gouvernement turc avait été critiqué dans le passé pour sa tiédeur dans la lutte contre le groupe État islamique. La Turquie veut montrer qu’elle adopte désormais une position plus claire contre l’organisation djihadiste. Ceci entraîne, en échange, le risque de voir la multiplication des attentats de « vengeance » de la part de ce groupe terroriste sur le sol turc, ce qui n’est évidemment pas une perspective réjouissante.

Le sort de Fethullah Gülen

Autre dossier épineux entre la Turquie et les États-Unis : le sort du chef d’une confrérie religieuse musulmane, désormais considérée comme une organisation terroriste par le gouvernement turc. Les membres de celle-ci ont joué le rôle principal dans la tentative de coup d’État, et Ankara demande donc l’extradition de leur leader, Fethullah Gülen, qui vit en exil aux États-Unis depuis longtemps. Les autorités américaines ne semblent toutefois pas empressées de satisfaire cette demande. Biden s’est contenté de répéter que cette décision revient aux tribunaux fédéraux et non pas à la Maison-Blanche. Ce dossier continuera d’empoisonner les relations turco-américaines tant qu’il restera sur la table.

Poutine a sans doute suivi la visite de Biden à Ankara avec intérêt. Ce n’est probablement pas une coïncidence si, le jour même de cette visite, on évoquait dans la presse turque la possibilité pour le président russe de se rendre en Turquie, le 31 août, afin d’assister à un match amical de soccer entre la Russie et la Turquie. En tout cas, le grand match politique qui se déroule sous nos yeux mérite sans doute d’être regardé.

1 commentaire
  • Michel Lebel - Abonné 26 août 2016 08 h 09

    Et les Kurdes?

    Que de manoeuvres politiques, grandes et petites! Question: les Kurdes seront-ils encore une fois dans leur histoire les dindons de ces manoeuvres? Une grande et longue tragédie, celle du peuple kurde.

    Michel Lebel