Piéton, cycliste: s’habituer au risque?

Ce dont nous avons besoin, c’est d’une mobilisation populaire en faveur des transports collectifs et d’une réappropriation de nos quartiers et de nos milieux de vie, affirme l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Ce dont nous avons besoin, c’est d’une mobilisation populaire en faveur des transports collectifs et d’une réappropriation de nos quartiers et de nos milieux de vie, affirme l'auteur.

La semaine dernière, mon père a été heurté par une voiture pour une seconde fois. Heureusement, cette fois-ci sera la dernière, puisque son vélo sera définitivement « accroché ». Après des années de transport écolo (et après sa longue convalescence), sa résilience a été brisée, et il rejoindra malgré lui la horde d’automobilistes qui affluent dans la région de Valleyfield, en parfaite concomitance avec la construction de l’autoroute 30.

À ma grande surprise, il n’était pas aigri à l’égard de l’automobiliste qui l’a frappé et estimait qu’un facteur comme l’aveuglement du soleil avait nui à la conduite somme toute prudente de cette dernière. Pour ma part, l’indulgence fait défaut. En tant que cycliste n’ayant même pas de permis de conduire, j’essaie de concevoir comment il me serait possible d’envoyer un homme à l’hôpital avec une double fracture du bassin, à moins peut-être de me servir d’un bâton de baseball. Or, un automobiliste peut faire bien pire, sans avoir ni le zèle ni l’intention coupable d’un criminel. À vrai dire, s’il nous fallait réfléchir à la chaîne de responsabilité impliquée par la conduite automobile en contexte urbain, il faudrait bien reconnaître qu’en bout du compte, nous transcendons la responsabilité individuelle pour en arriver à la surexposition du danger, à la multiplication exponentielle des situations où cyclistes et piétons font face à dix mètres cubes de tôle en mouvement. Ceci devrait nous faire frissonner sur les travers de nos sociétés technoindustrielles avancées.

Dans ces circonstances, la question de la responsabilité individuelle est un peu comme l’arbre qui cache la forêt, et les campagnes de sensibilisation ne sont que des succédanés. Nos routes ne sont pas seulement aux prises avec de mauvais conducteurs, mais avec trop de conducteurs. Apprendre à mieux partager la route ? Mais celles-ci n’ont jamais été aussi accaparées par ces engins massifs qui laissent tout au plus deux mètres aux vélos. Les meilleures intentions, la prudence et la diligence de l’automobiliste et du cycliste sont des conditions nécessaires. Or, c’est insuffisant lorsque le parc automobile grandit de façon constante.

Le fait est qu’il faut cesser de réfléchir à l’échelle individuelle et poursuivre la réflexion sur la place de l’automobile dans la société. Le raisonnement est simple. Quelques piétons et quelques cyclistes nécessiteront peut-être la présence d’un panneau d’arrêt. Ajoutez-y quelques voitures et, dès lors, vous aurez besoin de plus de réglementation et de feux de circulation, toutes des mesures qui sont autant de limitations à la liberté de tous. Ces limitations sont maintenant omniprésentes, et ce, même dans les endroits rustiques, où nous sommes envahis par les VTT et bateaux à moteur. Au demeurant, l’automobiliste a une lecture tronquée de sa liberté, qu’il défend avec des concepts libéraux du XIXe siècle. Il se justifie d’exercer dix mètres cubes de liberté individuelle sans nuire à qui que ce soit, tandis que dans les faits, la nature même de ses activités suffit à rendre son environnement moins hospitalier, plus réglementé, plus opaque, plus coercitif et, enfin, à porter atteinte à la liberté de mouvement et à l’espace de sécurité des autres.

L’automobile est le legs moribond de l’urbanisme du milieu du XXe siècle. Toute nouvelle infrastructure la favorisant ne fait qu’alourdir le problème de l’agrandissement constant du parc automobile, qui sature inévitablement l’espace à sa disposition. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une mobilisation populaire en faveur des transports collectifs et d’une réappropriation de nos quartiers et de nos milieux de vie.

6 commentaires
  • Gilbert Turp - Abonné 25 août 2016 08 h 46

    Merci !

    Je fais du vélo depuis 50 ans à Montréal et c'est assez récemment seulement que je me suis mis à avoir peur. Je me disais que c'était parce que je vieillissais. Mais je crois que vous avez raison : il y a trop d'autos et, à Montréal, trop d'obstacles à la fluidité de la circulation. Ça crée un chaos qui multiplie les possibilités d'accident.

    En outre, je vois constamment des automobilistes distraits ou frustrés. Moi-même, il m'arrive de prendre une voiture de temps en temps (avec Communauto) et je deviens vite hors de moi dans les bouchons, détours, chantiers à Montréal. Aller au marché Jean-Talon en vélo me prend 10 minutes, en auto 30.

  • Johanne St-Amour - Inscrite 25 août 2016 09 h 11

    Tout le monde a une responsabilité.

    Je suis parfaitement d'accord avec les propos de M. Genest.

    Par ailleurs, je suis plus souvent qu'autrement, une piétonne qui n'a de cesse de demander aux cyclistes de ne pas rouler sur le trottoir. Je demeure dans un complexe immobilier où se retrouvent de nombreuses personnes âgées qui marchent avec une canne, avec un déambulateur, un triporteur ou un quadriporteur: elles sont choquées du nombre de cyclistes qui les frôlent et parfois les déséquilibrent.

    Ou encore ceux qui passent dans le parc avoisinant, pillant les terrains de pétanque déjà râtelés, prêts à être utilisés. On a été obligé d'y mettre des bandes de plastique comme sur une scène de crime pour les empêcher de circuler sur ces aires de jeux.

    Je marchais, encore l'autre jour, vers ce qui est convenu d'appeler la Pyramide à Québec, tout près de l'Université Laval, où la ville vient d'aménager de magnifiques bords de rues avec de nouveaux trottoirs, de très aménagements floraux et d'arbustes, et bien sûr d'un piste cyclable. Malheureusement, des cyclistes se trouvaient sur le même trottoir que moi, boudant la piste cyclable. Et on me demandait de partager la route en plus parce que j'étais trop au milieu du trottoir à leur goût! Je n'en suis pas revenue!

    Choquant!

    • Jean Richard - Abonné 25 août 2016 10 h 12

      La majorité de mes déplacements urbains se font à pieds et quelques uns à vélo (la voiture, c'est uniquement pour sortir de la ville). C'est donc au quotidien, comme piéton d'abord et avant tout, que je peux observer le comportement des gens lors de leurs déplacements.

      S'il n'en tenait qu'au civisme, je donnerais ma plus basse note aux piétons. L'insouciance des autres est particulièrement marquée chez les piétons. Quelques exemples :

      - des piétons en groupe qui occupent TOUTE la largeur du trottoir sans daigner faire un peu de place à ceux qui les croisent ;

      - des promeneurs de chien qui se placent d'un côté et le chien de l'autre, et entre les deux la laisse non réglementaire qui bloque le passage ;

      - des piétons qui, les jours de pluie, se déplacent avec un parapluie de la taille d'un parachute déployé, tenant des pics au bout des tiges qui tendent la toile à la hauteur des yeux des autres piétons qu'ils croisent - un imper à capuchon est pourtant plus efficace...

      Des cyclistes qui empruntent les trottoirs, j'en vois parfois, et la plupart du temps, il y a des raisons. Pourtant, j'habite à Montréal, où il y a au moins 50 fois plus de cyclistes qu'à Québec – et 50 fois plus de piétons (les étroits trottoirs de Québec me paraissent bien déserts quand j'y vais). Ces rares cyclistes sur les trottoirs (que certains voient au triple de la réalité) m'inquiètent beaucoup moins que les pitbulls qu'on promène avec une laisse de 5 mètres ou que les parapluies et leurs fléchettes à hauteur du visage.

      La menace la plus évidente, c'est la voiture, même si on observe un lent et timide changement dans le comportement des automobilistes. Pour trois conducteurs prudents et respectueux des autres, il y en a un quatrième qui croit encore que sa caisse de 2 tonnes lui donne la priorité de passage absolue. Et une caisse de 2 tonnes, dont le commandant de bord est isolé de son environnement immédiat, c'est plus intimidant qu'un vélo de 10 ou 15 kilos.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 25 août 2016 10 h 39

      La civilité des uns n'empêchent pas la civilité des autres M. Richard. Et malheureusement, je ne compte plus les fois où des cyclistes empruntent les trottoirs plutôt que les pistes cyclables aménagées à grands frais.

      Et les cas des personnes âgées qui se plaignent, je ne les compte plus non plus!

    • Sylvain Auclair - Abonné 25 août 2016 15 h 09

      Madame Saint-Amour,
      La plupart des pistes cycables sont très dangereuses.

  • Camil Gaulin - Abonné 26 août 2016 19 h 00

    Vivement les automobiles autonomes

    La technologie du véhicule qui se conduit tout seul, as je crois le potentiel d'extirper de notre culture ce désir de conduire, posséder et exposer chacun son bolide quasi identitaire.
    Peut on ne vouloir qu'être transporter?
    Peut-être.

    Les robots ont des sens (radar, laser, infrarouge) que nous n'avons pas et il ne se laisse distraire par rien. En théorie, si une société s'engageait vers cette voie, les problématiques et limites de la technologie sont surmontable par l'ajout sur nos route d'une "signalisation" pour les autorobot. Oui même l'hiver.
    Pas demain mais pas si loin.
    Les gens en vélo et autres humain exposés, seraient plus en sécurité en compagnie des robots que des innombrables chauffards, imprévisiblement sur leurs chemin où sur eux même :(