Le libre-échange, un dogme tenace

«Le lien entre le libre-échange et l’augmentation du niveau de vie est loin de se vérifier», selon Hermel Cyr. Sur notre photo, un itinérant à Los Angeles en février dernier.
Photo: Frederic J. Brown Agence France-Presse «Le lien entre le libre-échange et l’augmentation du niveau de vie est loin de se vérifier», selon Hermel Cyr. Sur notre photo, un itinérant à Los Angeles en février dernier.

Devant l’assemblée des gouverneurs et premiers ministres du nord-est des Amériques, Philippe Couillard a professé la doxa d’un libéralisme datant de l’époque des calèches : « dans l’histoire de l’humanité, le protectionnisme a toujours [sic] nui à la prospérité » (Le Devoir, 10 août). Et l’encyclique se poursuit : « il faut répéter avec force que l’ouverture des marchés, c’est ce qui va protéger l’emploi ». Comme dirait Jean-Marc Fournier, être libre-échangiste, c’est une façon d’être protectionniste !

Le déboulonnement des récits convenus est une fonction sociale majeure de l’histoire. Douter des discours idéologiques péremptoires et de leurs prescriptions devient la prévention appropriée. Car la réalité historique est capricieuse et complexe. Elle défie les constructions théoriques quelque cohérentes qu’elles puissent paraître. L’histoire doit être iconoclaste.

L’un des dogmes les plus tenaces — dont M. Couillard est le bon apôtre — pose le libre-échange comme une condition à la « création d’emplois », formule politiquement payante s’il en est. La croissance économique en découlerait tout naturellement et le bien-être de tous en dépendrait. A contrario, le protectionnisme est tenu pour néfaste à l’économie et pour l’emploi. La cause étant entendue ! Or, l’histoire montre une réalité pas aussi simple. L’historien et économiste Paul Bairoch a même établi que, pour toute la période contemporaine — si on excepte la crise des années 1930 —, la croissance fut plus faible lors des périodes libre-échangistes que lors des périodes protectionnistes.

Exemples évocateurs

 

Malgré tout, le libre-échangisme générateur de croissance et d’emplois reste un dogme chez plusieurs économistes. Voyons quelques exemples qui montrent l’inverse.

Contrairement à ce qu’on croit généralement, l’Angleterre ne fut résolument libre-échangiste que dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Alors qu’elle prenait son essor pour devenir la première puissance économique mondiale, au début de ce siècle, elle était parmi les États les plus protectionnistes d’Europe. John Nye a montré que les tarifs anglais furent supérieurs à ceux de la France jusque vers 1880 ! En 1820, le Royaume-Uni, première puissance économique mondiale, impose des tarifs moyens de 60 %, contre 20 % pour la France. Or, devenue championne du libre-échange après 1880, elle vit son économie reculer relativement face à l’Allemagne et les États-Unis, deux pays alors protectionnistes.

En France, le traité de libre-échange avec l’Angleterre (1860), inaugure une phase libre-échangiste. Cette période (1860-1890), qui aurait dû faire voie à la prospérité, montre plutôt un ralentissement de son économie par rapport aux années 1840-1860. Le libre-échange fait notamment croître ses importations agricoles, ce qui nuit à l’agriculture et aussi à l’industrie qui est affectée par la baisse du pouvoir d’achat des ruraux, majoritaires en France.

Un autre exemple est celui des États-Unis. Connaissant une prodigieuse croissance économique après la guerre de Sécession (1865), les États-Unis deviennent la première puissance industrielle mondiale vers 1890. Or, les États-Unis sont alors le pays le plus protectionniste au monde ; la moyenne de leurs tarifs industriels est de 40 à 50 %, contre 9 à 12 % pour les pays d’Europe occidentale.

Mythes à dénoncer

Pour le XXe siècle, des cas analogues se présentent. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale (1945), les pays à économie de marché adhèrent au GATT (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), qui réduit graduellement les tarifs douaniers ; ceux-ci voisinaient 0 % au début des années 1970. Pourtant, en même temps que les tarifs s’estompaient, le PIB des pays signataires du GATT décroît et leur dette souveraine augmente. Et c’est le Japon, protectionniste, qui connaît la croissance la plus forte (plus de 10 % de son PIB). En tout état de cause, le lien entre le libre-échange et l’augmentation du niveau de vie est loin de se vérifier. Ce que l’histoire révèle, c’est que, depuis la mondialisation du XIXe siècle, et même avant, le commerce mondial a surtout profité à une minorité de grands intérêts qui lui étaient liés. Le rapport positif entre le libre-échange et la croissance économique est même nié par plusieurs observations.

L’historien Bruno Marnot en a conclu ceci : « Le protectionnisme, dans sa version contemporaine, […] relève davantage du pragmatisme économique, tandis que le libre-échange, sous la plume et l’action de ses prophètes les plus enflammés, fut transformé en dogme. » Pourtant, démonter un dogme n’implique pas l’admission de son contraire. Il serait tout aussi inconvenant d’affirmer que le protectionnisme explique le développement social. Il importe cependant de dénoncer les mythes qui sont facilement défendus par des décideurs plus attentifs aux intérêts de la minorité qui en profite qu’aux intérêts de la majorité qui les subissent.

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