La liberté d’expression mise à l’épreuve par l’islam politique

Djemila Benhabib en février dernier
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Djemila Benhabib en février dernier

Au nom du Comité de soutien à Djemila Benhabib

Pierres angulaires de notre démocratie, la liberté d’expression et son corollaire, la liberté de critiquer, sont sérieusement remis en cause au nom d’une vision falsifiée de la lutte contre le racisme, qui assimile la critique de l’islam à une forme de racisme, en la qualifiant d’« islamophobie ». Ce positionnement idéologique, qui relève de l’escroquerie sémantique, concourt à imposer l’idée que la liberté d’expression serait subordonnée aux diktats des religions en général et de l’islam en particulier.

À plusieurs reprises ces dernières années, les démocraties ont rappelé que la liberté d’expression était un droit inaliénable. Pourtant, aujourd’hui, nombre de penseurs, d’intellectuels, d’écrivains, de journalistes et de militant(e)s féministes et laïques font l’objet de graves persécutions, voire de menaces de mort en raison de leur détermination à user de ce droit.

Cette tendance prend une orientation dramatique s’agissant du monde dit musulman, où la séparation des pouvoirs politiques, religieux et judiciaires est un enjeu fondamental qui oppose, à l’heure actuelle, des démocrates aux islamistes et aux régimes autoritaires ou dictatoriaux.

Éliminer les opposants

C’est le 14 février 1989, avec la publication du roman de Salman Rushdie Les versets sataniques, que l’opposition frontale à la liberté d’expression prend une tournure des plus terrifiantes en se transposant sur la scène européenne. L’ayatollah Khomeini appelle tous les musulmans à tuer le romancier anglo-indien, accusé de blasphème. Désormais, la stratégie des islamistes consiste à éliminer par tous les moyens leurs opposants. C’est dans ce contexte qu’il faut situer la condamnation à mort de Taslima Nasreen (1993), l’assassinat de Theo van Gogh (2004), les tentatives visant le caricaturiste danois Kurt Westergaard (2005), ainsi que la tuerie à Charlie Hebdo le 7 janvier 2015.

La légitimité de la mise à mort des esprits libres est clairement revendiquée par l’islam politique. Leur élimination est programmée et se joue sur plusieurs niveaux. Le terrain juridique en est un et il n’est pas des moindres.

Des poursuites judiciaires sont désormais intentées contre des militants laïques et féministes sous de faux prétextes. Cette nouvelle stratégie qui s’apparente à une « guerre juridique » s’est visiblement mise en place afin de museler quiconque use de sa liberté de parole pour critiquer l’islam radical et tester la résistance des « cibles » et des institutions.

En France, le procès des caricatures de Charlie Hebdo en a préfiguré le terrifiant engrenage. Le procès contre la crèche Baby Loup a suivi, avec ses interminables rebondissements judiciaires dont la directrice, Natalia Baleato, est sortie victorieuse, mais au prix d’un long combat.

L’exemple de Benhabib

Au Québec, Djemila Benhabib, journaliste et essayiste bien connue pour son combat contre l’islam politique, en est déjà à son deuxième procès. En 2012, elle est poursuivie par une mère musulmane qui lui reproche d’avoir publié sur son blogue les photos de ses deux enfants prises lors d’un concours de récitation coranique organisé à la mosquée al-Rawdah, un fief des Frères musulmans. Or, ces mêmes photos étaient déjà publiées sur le site de ladite mosquée. Djemila Benhabib a gagné ce procès sans réel objet, mais on peut imaginer ce que cela représente de pression morale et financière.

Le 26 septembre prochain s’ouvrira à Montréal un autre procès, qui l’oppose, cette fois-ci, à une école islamique pourtant financée par le ministère de l’Éducation et qui fait du port du voile islamique une obligation à partir de la troisième année (c’est-à-dire pour des fillettes de 9 ans). Au Royaume-Uni, la militante féministe Maryam Namazie, qui mène une lutte acharnée contre les tribunaux de la charia, est aux prises avec des lobbies organisés au sein des campus universitaires qui viennent perturber violemment ses conférences. Cet insupportable harcèlement consiste toujours à faire passer des militant(e)s laïques pour des racistes.

Ne nous trompons pas sur les véritables motivations des auteurs de ces attaques d’un type nouveau. D’abord, il s’agit de faire régner la peur pour empêcher toute expression critique envers l’islam ou contre la façon dévoyée dont certains veulent l’imposer à d’autres.

Ensuite, il s’agit de mettre une pression démesurée sur les personnes visées, pour les épuiser psychologiquement et financièrement, les ostraciser et les éliminer du débat public. Bref, les décourager de continuer à s’exprimer publiquement.

C’est pourquoi nous réaffirmons avec force que les démocrates du monde entier refusent la stratégie de la peur et de l’intimidation. Il ne saurait être question de renoncer à la liberté d’expression, pas plus qu’à l’universalité des droits de la personne et à ceux des femmes en particulier, qui ne doivent souffrir aucune contestation ni restriction au nom de préceptes religieux ou de prétextes culturels.

À nous de rassembler nos forces pour nous donner les moyens d’agir collectivement. C’est le premier objectif du comité de soutien qui vient de se constituer.

* Consultez la liste complète des signataires

38 commentaires
  • Jacques-André Lambert - Abonné 25 juillet 2016 00 h 39

    Permettez-moi d'amalgamer

    ces affaires avec l'affaire Yves Michaud.

    Le recours aux tribunaux constitue "une" des stratégies pour museler les gens qui émettent des réserves par rapport à certains groupes.

    • Carmen Langlois - Inscrite 27 juillet 2016 08 h 02

      Bien d'accord. Justice n'a toujours pas été rendue à M. Yves Michaud, victime pour le moins d'étouderie consensuelle électoraliste.

  • Jacques Tremblay - Inscrit 25 juillet 2016 02 h 34

    J'appuie sans réserve la position laïc de Mme Benhabib. Nos institutions politiques et administratives ne doivent pas aider à financer des institutions religieuses qui vont à l'encontre de l'émancipation des droits et libertés de plus de la moitié de notre humanité.
    Accepter le sexisme qu'il soit religieux ou non c'est définitivement accepter une forme de racisme condamnant les femmes à jouer pour toujours des rôles de subalterne. L'égalité entre les sexes n'est pas une question négociable dans nos sociétés démocratiques: ça doit être considéré comme un fait accompli sinon un droit à accomplir et une démarche irréversible.
    Jacques Tremblay
    Sainte-Luce, Qc

    • Marc Therrien - Abonné 25 juillet 2016 17 h 55

      Je me demande si nous sommes dans un contexte de négociation, car on entre en négociation sur la base que chacune des parties a besoin de l'autre pour continuer d'exister. Si nous sommes plutôt dans un combat, je perçois que la stratégie de Philippe Couillard et de Justin Trudeau, c'est de refuser de se battre. Quiconque a déjà pratiqué un sport de combat sait d'expérience que le plaisir de la lutte est intensifié quand les deux adversaires sont d'égale force voire même quand un des deux est légèrement supérieur. Donc, en refusant de s'opposer à celui qui s'impose je me demande s'ils espèrent que le comportement de l'adversaire va s'éteindre de lui-même par absence de la récompense recherchée ou en d'autres mots, par absence d'oxygène pour nourrir le feu. En langage de boxe, on pourrait imaginer que la stratégie de Couillard et Trudeau consiste à espérer que l'autre se fatigue de frapper dans le vide.

      Pour le reste, j'emprunte cette idée au philosophe Michel Onfray: chercher à obtenir l'égalité non pas en s'attaquant aux différences en vue de les annihiler, mais plutôt en luttant contre l'utilisation sociale et politique qu'on en fait.

      Certainement plus facile à penser qu'à réaliser surtout quand il semble y avoir seulement une partie du monde qui y a pensé.

      Marc Therrien

    • Cyril Dionne - Abonné 25 juillet 2016 20 h 07

      Moi aussi M. Tremblay.

      Les religions organisées sont des idéologies politico-religieuses formées de dogmes et de philosophies qui sont contraintes à une recherche sérieuse et qui ne sont pas à l'abri de la critique. Lorsque nous critiquons les religions, nous critiquons les idées et non pas ceux qui adhèrent à ce type de pensée. En fait, si une religion n'accepte pas la critique, c'est parce que c'est une coquille vide.

      Il n’y a rien de nouveau sous le soleil lorsqu’on parle de la séparation entre la religion et les affaires de l’État. Thomas Jefferson a été un des premiers législateurs à soutenir un mur de séparation entre l’Église et l’État (le mur de Jefferson). Les lois doivent refléter les vivants, disait Jefferson – comme il avait raison ! Les lois ne sont pas immuables, mais organiques et se doivent de conjuguer avec les contraintes sociétales temporelles et aux gens qui les composent.

      Se départir de l’habileté de raisonner comme être humain pour des béquilles psychologiques absurdes démontre certainement la hauteur intellectuelle du débat de la part des islamistes. La liberté d'expression est le seul outil que le citoyen ordinaire possède et peut utiliser pour démontrer son désaccord envers une certaine idéologie. Pour la critique diffamatoire et le discours haineux, les lois du Code criminel canadien sont très explicites à ce sujet. On est très proche du point Charkaoui (lorsque quelqu'un s'aventure à critiquer l'islam, on crie tout simplement au racisme).

      Mme Djemila Benhabib, continuez de vous exprimer de plus belle. Vous êtes une des lumières de ce monde et votre discours est garantit par la liberté d'expression. Enfin, nous ne sommes pas dans une république islamiste tout de même. Aujourd'hui, nous disons haut et fort, liberté, égalité et fraternité. Point à la ligne.

  • Michel Blondin - Abonné 25 juillet 2016 06 h 54

    Un financement du MEQ et les normes passe-partout.

    Que le ministère de l’Éducation finance une école islamique qui fait du port du voile islamique une obligation à partir de la troisième année (c’est-à-dire pour des fillettes de 9 ans) est une aberration des règles de fonctionnement à revoir.

    Poser la question au ministre de l'Éducation serait fort pertinent. Cette question touche non seulement la liberté de critique des religions, mais aussi la primauté du droit sur le religieux. Le ministre de l'Éducation doit revoir ses exigences pour financer toutes écoles aux conditions minimales de respecter la charte des droits et libertés de la personne et protéger les enfants d'une culture de l'empreinte sectaire.

    Si ce comité de soutien avait l'amabilité de rendre disponible sous forme de pétition à l'Assemblée nationale pour citoyens afin de demander au MEQ d’ajouter et d’appliquer des critères pour contrer de tels comportements et arrêter le financement de ce type d’école à même nos deniers publics, j’y serais signataire comme milliers.

    Michel Blondin

    • Robert Bernier - Abonné 25 juillet 2016 12 h 12

      Vous écrivez: "Le ministre de l'Éducation doit revoir ses exigences pour financer toutes écoles aux conditions minimales de respecter la charte des droits et libertés de la personne et protéger les enfants d'une culture de l'empreinte sectaire." et vous semblez étonné que le MEQ accepte de financer des écoles islamiques.

      Le problème est que tout ce que demandent des groupes islamiques militants a déjà été reconnu et l'est toujours à des groupes juifs militants. Comme on ne peut résister à certaines mouvances extrémistes du judaïsme, sous peine d'être taxés d'antisémitisme, il devient extrêmement inconfortable de refuser "légalement" à certains ce que l'habitude et la lâcheté ont amené à concéder à d'autres.

      L'extrémisme est partout, il est vrai, mais il s'était de longue date préparé un allié.

      Robert Bernier
      Mirabel

    • Carmen Langlois - Inscrite 27 juillet 2016 08 h 17

      Je suis en désaccord avec vous Monsieur, ce qui importe peu mais tout de même: groupe militant n'est pas synonyme d'extrémisme ni de tueurs en série.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 25 juillet 2016 07 h 11

    Incroyable !

    « Ne nous trompons pas sur les véritables motivations des auteurs de ces attaques d’un type nouveau. D’abord, il s’agit de faire » (Elizabeth Badinter / philosophe, Gérard Biard / rédacteur-chef Charlie Hebdo, Bernard Landry / ancien premier ministre, Québec)

    Bien sûr que certes, mais depuis l’adoption unanime de cette fameuse motion (voir A), il est de plus en plus inusité d’exprimer quelque chose sur l’islam politique ou radical, notamment celui qui, sis au Québec, tend à tester ou malmener les institutions démocratiques et judiciaires !

    Ce genre de lettre, de ce jour, aurait été … comme le bienvenu au moment de cette motion qui a secoué le Québec d’alors (octobre 2015), réduisant, par conséquent, ce qu’on appelle le domaine de la … libre expression qu’on cherche, maintenant, à protéger, hélas !

    Incroyable ! - 25 juillet 2015 -

    A : http://www.ledevoir.com/politique/quebec/451583/qu

  • Michel Seymour - Abonné 25 juillet 2016 07 h 46

    Nuances oubliées

    D'accord avec la plupart des choses dites dans ce texte, mais (I) l'islamophobie existe bel et bien. Elle apparaît lorsque la peur de tout ce qui est arabe, musulman et "basané" donne lieu à des propos agressifs qui assimilent l'Islam comme religion à l'Islam politique djihadiste. (II) Il ne faut pas non plus opposer de façon manichéenne les défenseurs de la laïcité et ceux qui veulent permettre aux femmes de décider par elles-mêmes si elles veulent oui ou non porter le foulard. Pour être laïc au sein de nos institutions publiques, il n'est pas nécessaire d'imposer l'interdit du foulard. Le texte oublie en somme de reconnaître l'existence de la laïcité ouverte et inclusive, comme si les tenants d'une laïcité stricte étaient les seuls à défendre la laïcité. (III) Enfin, de façon insidieuse, le texte oublie de distinguer trois présences différentes de l'Islam dans l'espace public: le communautarisme religieux, les États islamistes et le djihadisme. Ces manifestations très différentes sont amalgamées sous l'appellation d'«islam politique». Or, seules les deux dernières peuvent être qualifiées de cette façon. Le communautarisme religieux est un type de rapport communautaire à la religion qui se distingue de la religion comme expérience privée. Le respect et la tolérance commandent d'accepter différents rapports à la religion. Elle peut se vivre en privé ou en communauté. Par exemple, les juifs hassidiques vivent leur expérience religieuse en communauté, mais sont opposés au sionisme.

    • Diane Guilbault - Inscrite 25 juillet 2016 10 h 18

      Nuance oubliée? Et que dire du mutisme de M. Seymour face au hijab imposé aux petites filles, ce dont il est question dans le texte?

    • Sylvain Auclair - Abonné 25 juillet 2016 10 h 21

      Question: êtes-vous en faveur que les femmes musulmanes n'aient pas à suivre certaines consignes vestimentaires, comme dans la police ou dans une salle d'opération, sous prétexte de droit au hidjab?

    • Hélène Paulette - Abonnée 25 juillet 2016 12 h 29

      "permettre aux femmes de décider par elles-mêmes si elles veulent oui ou non porter le foulard"... Monsieur Seymour, croyez-vous vraiment que ma mère a décidé elle-même de se soumettre à son mari en se mariant religieusement, à l'époque, alors que le mariage civil n'existait pas au Québec? Ces femmes sont sous le joug d'une religion autrement plus mysogine que l'Église Catholique et cette laïcité "inclusive" est loin de leur rendre service. N'oublions pas que de nombreuses musulmanes ont émigrées ici justement pour échapper à la charia.
      Vous parlez de trois présence différentes de l'Islam mais l'Islam ne fait pas de différence entre les trois et c'est bien là le problème.
      "les juifs hassidiques vivent leur expérience religieuse en communauté, mais sont opposés au sionisme" Pas tous les Hassidims, monsieur Seymour, puisqu'il en existe des communautés en Israël et pas des plus pacifiques...

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 25 juillet 2016 12 h 48

      @ MS Vous vous perdez dans vos explications...insidieuses, sournoises.
      Le communautarisme est et sera toujours, pour un pays d'accueil, une source de problèmes...tout comme le multiculturalisme l'est ...au Canada.

      Chaque communautarisme voulant imposer ses particularités...ce melting pot à l'américaine devient un volcan qui risque d'éclater...à un moment ou l'autre.

      Le Québec est et sera un état laïque dans sa sphère publique- politique... quoiqu'on dise.

      À tous ceux qui râlent ...je demande de revoir vos attentes...car en adoptant un pays...tel l'état du Québec, il vous faudra vous adapter à nos us, coutumes, système d'enseignement (scolarité), langue , histoire, culture...enfin,tout ce qui fait de nous un Peuple, une Nation.

      Si vous désirez porter un voile, une paire de sabots, une kippa, etc etc.
      vous le ferez dans la sphère privée... justifiée et délimitée par nos lois et règlements.

      C'est ainsi que je verrais la Constitution créant l'État ou la République du Québec.

      VLQL

    • André Joyal - Inscrit 25 juillet 2016 16 h 25

      Je verrai bien le philosophe Michel Seymour faire un Roger Garaudy de lui: oui,se convertir à l'islam. C'est regrettable de voir de brillants intellectuels aussi mal vieillir.

    • André Joyal - Inscrit 25 juillet 2016 17 h 18

      Notre philosophe semble ignorer totalement le concept de contrainte sociale. Libre choix le foulard? Oui, même libre choix dont je «jouissais » adolescent quand je me confessais à chaque semaine.

      La laïcité est sans adjectif ou elle n'existe pas vraiment.

    • Pierre Desautels - Abonné 25 juillet 2016 20 h 07

      Merci, Monsieur Seymour, d'apporter ces nuances dans le débat, qui est terriblement miné par le radicalisme de certains tenants d'une laïcité très étroite et dogmatique.

    • Hélène Pelletier - Abonné 26 juillet 2016 09 h 07

      Merci pour ces nuances, Monsieur Seymour. Elles sont essentielles.