Turquie: à quand une condamnation publique par les universités canadiennes?

Après une purge de l’armée, de la police, des médias, de la magistrature et de la fonction publique, le président turc Recep Tayyip Erdogan s’attaque maintenant à l’éducation.
Photo: Adem Altan Agence France-Presse Après une purge de l’armée, de la police, des médias, de la magistrature et de la fonction publique, le président turc Recep Tayyip Erdogan s’attaque maintenant à l’éducation.

À la suite de la tentative de coup d’État en Turquie, le gouvernement a annoncé une série de mesures punitives visant soi-disant à éradiquer les éléments « terroristes » qui menaçaient son autorité. Après une purge de l’armée, de la police, des médias, de la magistrature et de la fonction publique, le président Recep Tayyip Erdogan s’attaque maintenant à l’éducation. Le gouvernement a ainsi suspendu plus de 15 000 fonctionnaires de l’éducation. Le Conseil de l’enseignement supérieur, l’organisme étatique turc à la tête du réseau des universités, a demandé la démission de plus de 1500 doyens d’université, lesquels sont pour le moment encore en poste. Le gouvernement a de son côté obtenu la tête des recteurs de l’université Dicle, une des plus anciennes institutions de l’Anatolie, de l’université Gazi d’Ankara, de l’université Yalova ainsi que de l’Université technique de Yildiz. En outre, le même Conseil a interdit à tous les universitaires turcs de sortir du pays et ordonné à ceux et celles qui sont à l’étranger de revenir.

À l’heure actuelle, la seule réaction officielle du gouvernement canadien a été d’exprimer sa « préoccupation », ce qui, même dans le jargon tiède du milieu diplomatique, n’annonce aucune action concrète. Pourtant, l’état d’urgence a été instauré pour une période de trois mois, ce qui permet aux autorités de décréter le couvre-feu, de restreindre, voire d’interdire, le droit de manifester, tout cela au nom même de la protection des valeurs de la démocratie et de la liberté. Le gouvernement a aussi annoncé qu’il dérogera à la Convention européenne des droits de l’homme pendant l’état d’urgence.

Et nos collègues ?

Que deviendront nos collègues des universités turques ? Comment seront-ils jugés et, surtout, de quoi les accusera-t-on au juste ? Est-il farfelu d’imaginer que la moindre critique à l’égard du président Erdogan, peu importe si elle a eu lieu bien avant la tentative de putsch, sera sévèrement réprimée ? N’en doutons pas, le président entend bien mettre le pays à sa botte, puisqu’il sait bien que les touristes ne tarderont pas trop à revenir dans un pays ainsi « pacifié ».

En ce moment, la réaction des gouvernements est déplorable à tous les égards. Certes, il n’est pas si simple de condamner un gouvernement élu qui vient d’échapper à un putsch et dont la grande popularité au sein de la société civile résiste aux intempéries. En réalité, nos gouvernements veulent surtout ménager un allié important de l’OTAN dans leur guerre contre le groupe État islamique, malgré, dans un passé proche, les relations pour le moins ambiguës d’Ankara avec les groupes djihadistes et le nouveau flirt avec la Russie de Poutine. Personne ne semble plus en mesure de vouloir s’opposer au président Erdogan, surtout depuis qu’il est en position de force pour exercer son chantage sur l’encombrant problème des réfugiés syriens.

Réaction timide

Le milieu universitaire représente encore malgré tout un bastion de résistance face au gouvernement islamo-conservateur. Voilà pourquoi, sous prétexte de le vider de ses éléments favorables au prédicateur Fethullah Gülen, le gouvernement encourage une délation de toute personne soupçonnée de sympathie à l’endroit des putschistes. Dans le même esprit, les recteurs encore en poste ont été sommés de fournir une liste des enseignants suspects.

Si le milieu universitaire n’est pas le seul visé par la purge en cours, il est clair que le gouvernement veut maintenant s’en prendre à tout ce qui peut représenter une forme de dissidence intellectuelle devant ce qui s’annonce la proclamation d’un nouveau régime politique en Turquie. La liberté d’expression, déjà réduite à une peau de chagrin, se trouvera définitivement supprimée. Les rares intellectuels capables de défier le régime et de se faire entendre à l’étranger, comme l’écrivain Orhan Pamuk, Nobel de littérature en 2006, devront se terrer chez eux ou subir les foudres du pouvoir. Quant aux universitaires, ils perdront toute capacité d’intervenir dans le débat public. Il restera aux foules galvanisées par la mythologie populiste ottomane le culte de la personnalité du président Erdogan.

Devant un tel délire, la réaction du monde universitaire européen et nord-américain a été jusqu’ici très timide. Il y a bien une pétition qui circule en appui aux collègues turcs, mais il s’agit là d’initiatives sur une base personnelle. Le phénomène de répression du savoir et de la liberté universitaire est d’une telle ampleur qu’il demande une réponse institutionnelle : partout au Canada, nos universités doivent se mobiliser et annoncer par voie officielle leur condamnation sans appel des actes commis par le gouvernement Erdogan contre nos collègues des universités turques. Un tel geste aura surtout une portée symbolique, mais pourrait s’avérer important devant le laxisme des gouvernements occidentaux.

3 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 23 juillet 2016 16 h 55

    Comme à s’y méprendre ?!?

    « Le milieu universitaire représente encore malgré tout un bastion de résistance face au gouvernement islamo-conservateur. » ; « il est clair que le gouvernement veut maintenant s’en prendre à tout ce qui peut représenter une forme de dissidence intellectuelle » (Christian Nadeau, Dpt Philosophie, U Mtl et Arash Abizadeh, Dpt Sciences politiques, U McGill)

    Échaudé par une tentative d’insurrection d’État, il est comme sage (et sous réserve ?) de noter que tout État de droit favoriserait des réactions gouvernementales similaires dites « radicales », surtout si elles sont décrétées par des gouvernances islamo-conservatrices avérées, voire aussi socialistes ou capitalistes !

    Dans le présent cas où la présidence de la Turquie chercherait à polir un nouveau régime politique, convient-il vraiment d’inviter les nations, le Canada ?, à condamner ce genre de réactions alors que personne ne l’a fait pendant que ce même Recep Tayyip Erdogan, premier ministre, avait comparé Israël à Hitler (A, 3 août 2014) ?

    Comme à s’y méprendre ?!? - 23 juillet 2016 -

    A : http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2014/08/03/97001

  • Michel Lebel - Abonné 23 juillet 2016 17 h 37

    Appui!

    J'appuie entièrement cette lettre. Ce qui se passe actuellement en Turquie me fait penser à ce qui s'est passé durant le temps du régime des colonels grecs(1967-74): la chasse aux dissidents, en particulier les intellectuels, les emprisonnements, et tout le reste qui l'accompagne...

    Michel Lebel
    Ancien professeur d'universités québécoises

  • Anne-Marie Allaire - Abonnée 24 juillet 2016 14 h 45

    Un début

    Votre collègue de l'Université de Toronto, Jennifer Nedelsky, signe avec des personnalités européennes une dénonciation aujourd'hui. C'est un début.