Raymond Parent, l’homme de mai 1972

Raymond Parent s’est éteint la semaine dernière à Québec à l’âge de 87 ans.
Photo: Archives CSN Raymond Parent s’est éteint la semaine dernière à Québec à l’âge de 87 ans.

Figure marquante du syndicalisme québécois des années 1960 et 1970, Raymond Parent s’est éteint la semaine dernière à Québec à l’âge de 87 ans.

Après une longue carrière à la Fédération de la métallurgie (CSN), Raymond Parent s’était vu confier la négociation du premier contrat de travail entre le gouvernement québécois et le Syndicat des fonctionnaires. Cette première convention collective fut signée en mars 1966, même si Jean Lesage avait proclamé : « La Reine ne négocie pas avec ses sujets ! »

Un an plus tard, Parent fut élu secrétaire général de la CSN présidée par Marcel Pepin. Le conflit qui opposa en 1970 le syndicat des « gars de Lapalme » au gouvernement canadien ayant pris une dimension nationale, c’est à lui que fut confiée la responsabilité d’essayer de trouver une solution à cette situation complexe. Ces travailleurs voulaient en effet conserver leur syndicat affilié à la CSN et Ottawa craignait comme la peste l’arrivée de cette organisation dans des entreprises de compétence fédérale.

Mai 1972

Pour comprendre, il faut recréer la scène.

Depuis plusieurs mois, des débats déchirants traversent la CSN. Le premier Front commun tente de négocier. Des dizaines de militantes et de militants sont condamnés à la prison. Pour avoir recommandé de passer outre à une injonction, les présidents entrent en prison le 9 mai.

Profitant de l’absence de Marcel Pepin, trois membres du comité exécutif, Paul-Émile Dalpé, Jacques Dion et Amédée Daigle tentent de s’emparer de l’organisation syndicale.

Demeure Raymond Parent.

Pendant les deux semaines de ce premier emprisonnement, Raymond Parent est seul, au comité exécutif, à soutenir la ligne syndicale représentée par Marcel Pepin. Il tiendra le coup. En dépit de toutes les pressions. Mais soutenu, cependant, par des centaines de militantes et de militants sur tout le territoire.

D’Orsainville, Pepin lui écrivit : « En face des événements qui nous bouleversent tous, je sais que ta tâche est grande dans les circonstances. Tu es le seul à supporter le coup, puisque du fond de ma cellule, je suis tout à fait paralysé. Je suis certain, te connaissant assez, que tu as la capacité et que tu auras la force morale pour défendre avec succès notre mouvement. »

Imaginons en effet ce qui se serait produit si, par malheur, Raymond Parent avait flanché et avait rejoint les 3D. Pepin en prison, les quatre autres membres du comité exécutif prennent le pouvoir et alignent leur action syndicale sur les volontés du Parti libéral, dont Dalpé et Dion sont des militants… La trajectoire du syndicalisme québécois en aurait été modifiée à tout jamais.

Ceux qui avaient voulu mettre la main sur le mouvement CSN pouvaient compter sur un appui de poids : celui du gouvernement libéral, trop heureux des circonstances pour mieux écraser les syndiqués. Des militants de ce parti membres de la CSN avaient en effet divulgué, quelques jours plus tôt, le contenu d’une lettre de la présidente, Lise Bacon. Il fallait « mettre sur pied dans chaque localité un commando provocateur destiné à briser la lutte des travailleurs du secteur public ».

Pendant que des villes comme Sept-Îles et Thetford sont littéralement occupées par des syndiqués, que des dizaines d’entreprises sont en grève, dont l’ensemble des quotidiens du Québec, la partie est serrée à l’intérieur de la CSN. Les 3D, déçus de n’avoir pu prendre le pouvoir quand Marcel Pepin était revenu sur sa décision de démissionner, en octobre 1971, croient avoir le champ libre, cette fois. Dès lors, toute leur stratégie consistera à saboter les instances de décision. Par exemple, Michel Chartrand fut mis K.O. dans une séance du conseil confédéral, ce qui donna à Dalpé le prétexte de lever la séance, étouffant tout débat. Pierre Vadeboncoeur prit la plume pour défendre la CSN.

Ingratitude

Le 28 mai, Pepin sortait de prison, s’étant pourvu en appel. Arrivé au Holiday Inn, ses premiers mots furent pour Raymond Parent : « Viens Raymond ! On a du travail à faire ! » Le lendemain, s’appuyant sur les pouvoirs conférés au président, Pepin destitua Dalpé, Daigle et Dion. Le journal L’Action titra en manchette : Grand ménage à la CSN ! Pepin manie le balai ! Les 3D soutenaient en effet qu’il fallait un grand ménage à la CSN, infestée de socialistes et de séparatistes…

Quelques semaines plus tard, la CSD était créée, le Parti libéral se montrant fort actif sur les fonds baptismaux. Au même moment, la CSN tenait son congrès. Raymond Parent avait entre autres la responsabilité des relations avec les employés. Ce qui n’est pas de nature à nourrir la popularité de quelqu’un. Le congrès fit preuve d’une ingratitude certaine à son endroit, Parent étant battu en dépit du fait qu’il avait littéralement sauvé le mouvement.

Il continua durant quelques années à négocier, notamment dans des syndicats de l’Alcan. Il occupa ensuite plusieurs postes de responsabilité au sein de la fonction publique québécoise. Son dernier mandat fut de présider la Commission consultative du travail et de la main-d’oeuvre (CCTMO).

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3 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 22 juillet 2016 07 h 51

    Que le vent de la liberté...

    Raymond Lévesque nous l'a bien dit il y a longtemps : Bozo-les-Culottes a toujours plus plus de mérite dans sa résistance que tous les grands pontes de notre monde...
    Que le vent de la liberté et de la solidarité avec les petits nous porte, avec l'esprit de Monsieur Parent.
    Merci à lui.
    Mes plus sincères condoléances aux parents et à tous les proches de celui-ci.

  • Jacques Maurais - Abonné 22 juillet 2016 08 h 01

    Une seule lettre, et tout est dit

    Michel Rioux écrit: «Quelques semaines plus tard, la CSD était créée, le Parti libéral se montrant fort actif sur les fonds baptismaux.» Plutôt que «sur les fonts baptismaux». Une seule lettre pour décrire les manigances du Parti libéral du Québec. Quel styliste que ce Rioux!

  • Gilles Théberge - Abonné 22 juillet 2016 17 h 57

    J'ignorais!

    Que «dont Dalpé et Dion sont des militants…» du parti Libéral!