Nous ne sommes pas des zombies dépourvus de jugement

Selon les auteurs, nous ne nous sommes pas tous fait « inculquer » par les médias ou la « société » le racisme, le sexisme, l’homophobie.
Photo: Eduardo Lima La Presse canadienne Selon les auteurs, nous ne nous sommes pas tous fait « inculquer » par les médias ou la « société » le racisme, le sexisme, l’homophobie.

Gabriel Villeneuve écrit, le 11 juillet dans Le Devoir : « Malgré mes bonnes intentions, je suis un produit de la société dans laquelle je vis. Comme elle, je suis raciste, sexiste et homophobe. » Cette tendance à expliquer ce que nous sommes par le déterminisme social en vient à des sommets, et ce, sans le moindre argument. Jusqu’où pouvons-nous aller dans cette direction sans sombrer dans le ridicule ? Pas très loin.

En fait, s’il n’y avait qu’un sophisme à relever dans ce type de « nouveaux discours », ce serait la généralisation excessive. « Les médias m’ont appris à craindre les Noirs, les Arabes et les pauvres », dit-il. Vraiment ? Et c’est vraiment le cas de tous les membres de notre société ? Un Occidental est a priori raciste, sexiste et homophobe ? Lorsqu’il s’agit de critiquer notre culture, tous les amalgames semblent permis.

Ce que nous voyons dans la lettre de M. Villeneuve est l’expression d’un mode de pensée dogmatique. Ce dogmatisme se révèle par le recours à cet élément qui revient souvent chez ces « progressistes », celui d’avoir « intériorisé » une idéologie condamnable. N’est-il pas assez clair qu’il s’agit là d’un des moyens les plus efficaces pour imposer son point de vue à l’autre ? Comme si on pouvait adopter tout un système idéologique sans en avoir l’intention, sans le savoir… Avec cet « argument » de « l’intériorisation inconsciente », ne peut-on pas clouer le bec à n’importe quelle opposition ? Ne peut-on pas faire porter le chapeau qu’on veut à n’importe qui, comme bon nous semble ? Ce « progressisme », influencé par la 3e vague féministe, a même développé tout un vocabulaire, en plus des traditionnels « racistes », « sexistes » et « homophobes », des centaines de néologismes et de nouvelles expressions servent maintenant à décrédibiliser ou empêcher toute opposition : « check your privilege », « microaggression », « triggering », « safe space », « mansplaining », « manspreading », « manterrupting », et cela, sans compter tous ceux que la « théorie du genre » vient ajouter… C’est malheureusement bien ancré maintenant dans les milieux académiques occidentaux.

Aucune opposition possible

Une des forces de ce nouveau dogmatisme est de ne permettre aucune opposition, et c’est en plus un dogmatisme qui ne se cache même pas d’en être un, c’est totalement assumé, avoué. Pour ses défenseurs, mieux vaut les généralisations abusives et utiliser à toutes les sauces des termes extrêmement chargés (culture du viol, racisme, sexisme, etc.), mieux vaut tout cela que de ne rien faire devant la puissance maléfique du « patriarcat », contre l’oppression des « privilégiés ». Ce sont bien là les signes clairs du dogmatisme : c’est ma cause qui est juste, et tous les moyens sont bons pour la défendre.

C’est bien un travail de « déconstruction » que cette lettre de M. Villeneuve nous propose, et non de progression ; déconstruction de toute rigueur intellectuelle, de tout esprit critique et rationnel, déconstruction de tout l’héritage philosophique qui nous est transmis depuis l’Antiquité pour revenir dans une espèce de Moyen Âge où nous ne devrions que répéter les formules que nous dicte l’Église de la bien-pensance : je suis raciste, je suis sexiste, je suis homophobe ; à répéter, la tête baissée, comme au confessionnal, par nous, hommes blancs, « pauvres pécheurs ».

Dans l’état actuel des choses, « réviser nos discours » serait examiner avec un regard critique tous les procès que ces « progressistes » intentent à notre culture. Nous proposons la remise en question de ces idées reçues par l’analyse rigoureuse ; c’est de cela que nous manquons cruellement, et pas d’une application arbitraire d’étiquettes fondées sur des généralisations abusives.

Il y a des situations et des problèmes qui comportent une multitude de facteurs et qui sont d’une grande complexité. Ce genre de simplification et de généralisation abusives n’est utile en rien, c’est même l’inverse ; certains tomberont peut-être sur votre lettre et concluront que tous les policiers aux États-Unis sont des racistes, que la masculinité est violente par définition (et même « trop souvent fatale » !). Davantage, si on s’en tient à vos propos, certains pourraient peut-être en conclure qu’ils sont eux-mêmes racistes, sexistes et homophobes, surtout s’ils sont des hommes blancs hétérosexuels. C’est là où nous en sommes avec ce « progressisme ». Alors que, par exemple, il ne faut pas remettre l’islam en cause quand des islamistes jettent des homosexuels du haut des toits et lapident des femmes « adultères », nous sommes nous-mêmes racistes, sexistes et homophobes uniquement par la couleur de notre peau, notre sexe et notre orientation sexuelle. Comment être moralement plus confus ?

Révisionnisme conceptuel

Soyons bien clairs : non, nous ne sommes pas tous racistes, sexistes ni homophobes. Nous ne le sommes pas pour différentes raisons, et la société dans laquelle nous vivons et avons grandi en fait certainement partie. Nous ne nous sommes pas tous fait « inculquer » par les médias ou la « société » le racisme, le sexisme, l’homophobie. Nous ne sommes pas des zombies dépourvus de jugement, qu’une simple matière malléable que la « société » a moulée à sa guise. Si vous avez ce sentiment et qu’une grande majorité de la population ne l’a pas, c’est peut-être un signe que ce sont là des impressions très subjectives et personnelles sur lesquelles il est risqué d’établir des généralités. Mais c’est aussi parce que certains déforment tous ces concepts et leur donnent des définitions arbitraires afin qu’elles conviennent mieux à leur idéologie ; une forme de révisionnisme conceptuel dans laquelle ce « progressisme » est bien en voie d’exceller.

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19 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 15 juillet 2016 03 h 15

    Convaincre que...

    Convaincre que nous ne puissions être que désarmées face à une société qui fait de nous des tortionnaires fait partie du désoeuvrement intellectuel dans lequel on veut nous faire plonger tous pour toujours mieux nous asservir.
    Cela fait suite à l'action consumériste et déshumanisante de faire entrer dans nos cerveaux l'idée que le "confort maximum" est fondamental pour profiter d'une existence heureuse. Alors que pour vivre heureux, il faut surtout disposer du minimum nécessaire pour vivre debout.
    Le reste n'étant qu'une question d'illusions, les tentatives de nous réduire en esclavage intellectuel et économique passent toujours par la conviction à diffuser d'un aplat-ventrisme naturel, donc inévitable (défaitisme) et donc souhaitable (soumission), pour l'Homme universel...
    Raison pour laquelle, individus comme sociétés, nous devons tous dorénavant apprendre solidairement à lutter "à mains nues" pour survivre.

    Vive le Québec libre !

    • Johanne St-Amour - Inscrite 15 juillet 2016 09 h 10

      Faire de nous des tortionnaires, comme vous dites M. Côté. Avec le discours de M. Villeneuve on se croirait revenus aux temps des prêches des curés. Et tous, nous devions nous confesser parce qu'immanquablement nous étions tous des pécheurs et des pécheresses.

      Et parce que des gauchistes radicaux, dont parlent M. Villeneuve, et des adeptes de l'analyse féministe intersectionnelle qui adhèrent à ce même discours, n'entrevoient pas l'ombre d'une solution, ils culpabilisent. Et surculpabilisent. Les attaques personnelles fusent : Blancs, Blanches, féministes de luxe, hétérosexuelles (le monde tourne autour de toi! Honte à toi!), trop en santé (suspect!).

      D'abord, il y a incontestablement du racisme anti-blanc: en attaquant une personne sur la couleur de sa peau, on professe un racisme évident. Je ne peux changer la couleur de ma peau. Et ma peau ne me protège aucunement des agressions sexuelles ou autres, de la pauvreté...

      Par ailleurs, les auteurs ici ont tort de désavouer l'idéologie du patriarcat! Elle existe, malheureusement, bel et bien!

  • Gaston Bourdages - Inscrit 15 juillet 2016 04 h 47

    Combien exact que «nous ne sommes pas....

    ...des zombies dépourvus de jugement» et combien plus encore. Je m'explique. En sus du jugement, je suis dépositaire, détenteur d'un immense cadeau. Gratification qui échappe à tout animal. Je nomme la liberté. Je suis, en effet, être humain libre et responsable. Libre de penser, d'agir, d'aimer, d'haïr, d'être indifférent, de vivre. Très vaste monde que celui de la liberté. Que dire alors des responsabilités qui sont miennes quant à mes façons de l'assumer ce cadeau ! ?
    Si dans cette «généralisation excessive» de monsieur Villeneuve s'y cachait, s'y dissimulait une peur viscérale ou autre d'assumation de notre unicité ?
    Gaston Bourdages,
    Auteur.
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 15 juillet 2016 07 h 00

    … hélas !

    « Nous ne sommes pas des zombies dépourvus de jugement, qu’une simple matière malléable que la « société » a moulée à sa guise. » (François Doyon, Clyde Paquin, enseignant en philosophie, Cégep St-Jérôme ; étudiant en maîtrise, philosophie, U Mtl)

    Bien sûr que certes, mais certaines personnes, se prenant pour des d.ieux de ce monde, semblent être en possession de … tout comprendre, de … tout solutionner comme sans … preuve, sans … histoire-mémoire ou sans … expérience de …

    … hélas ! - 15 juillet 2016 -

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 15 juillet 2016 07 h 11

    Viscérale

    Mais quelle est cette réaction viscérale à quelqu'un qui a décidé de se comporter comme un veau en ligne pour l’abattoir, qui a décidé qu’il ne possédait aucun libre-arbitre, qui se considère n’être qu’un sous-produit de son environnement ? Pourquoi tant de «réflexion» à quelqu’un qui ne «réfléchit pas» ? Qui est le plus «bête» ici ? S’il y a une personne prête à accepter ces élucubrations, elle ne vaut pas le dérangement. Il n’y a qu’une seule phrase qui vient de l’antiquité que je prône : «Connais-toi toi-même». Ce que cet hurluberlu a décidé de ne pas faire. Il a décidé de se fondre dans la masse. Quelle sera sa surprise quand il se rendra compte que ceux qui forment la masse sont complètement différents les uns des autres.

    PL

    • Yves Côté - Abonné 15 juillet 2016 10 h 45

      Libre à vous Monsieur Lefebvre de vous considérer comme un humain qui vole tant au-dessus de la mêlée, qu'il lui paraît temps perdu d'aller vers quelqu'un qui diffère de lui en opinion...
      Mais de grâce, respectez les gens qui, ne se prenant que comme de simples humains, ce qui n'enlève jamais de compétence à qui que ce soit, décident d'échanger avec quelques autres qui diffèrent d'eux en quelques opinions ou quelque chose.
      Même si le "quelque chose" en question apparaît à vos yeux "hurluberluesque", si j'ose dire.
      Vous en conviendrez peut-être ?, au fond, ne finit-on pas toujours tous par être l'hurluberlu de quelqu'un d'autre.
      Exactement comme il en est avec tout con, Brassens lui-même et Nougaro de pair s'adressant à nous en poésie pour les en qualifier...
      Salutations, Monsieur.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 15 juillet 2016 14 h 46

      « temps perdu d'aller vers quelqu'un qui diffère de lui en opinion...»
      Croyez-vous pouvoir lui faire changer d'idée ?
      Si oui, ses convictions ne sont pas si profondes et la vie lui donnera l'occasion de les chager «par lui-même». Si non, vous aurez perdu votre temps.

      Saltation à vous aussi, Monsieur.

    • Yves Côté - Abonné 16 juillet 2016 03 h 08

      Merci de me porter la contradiction, Monsieur Lefebvre !
      Si je crois pouvoir le faire changer d'avis ?
      Disons qu'à ce sujet, je ne crois rien.
      Pas plus que je lui ferai changer de point de vue que je n'y réussirai pas...
      Pour moi, d'échanger sur un sujet ou sur un autre n'a rien à voir avec une compétition, un concours, où le gagnat est celui qui fait changer d'idées un adversaire. Pour moi, d'échanger sur un sujet avec quelqu'un est d'approfondir, à deux ou à dix, le sujet en question.
      De l'approfondir pour le jour où je devrai prendre une décision sur le sujet, si le jour en question arrive à se présenter sans nécessairement que j'y sois pour quelque chose de précis, le faire avec plus de conviction de ne pas me tromper.
      Ceci-dit, sans n'avoir aucune garantie d'infallibilité...
      Je ne suis le vendeur de rien.
      De rien, sinon que la liberté est le plus beau cadeau qui a pu être fait à l'humain. Peu importe qui le lui a fait, Dieu ou hasard, mathématique ou néant.
      Je ne suis le vendeur de rien, sinon que ce cadeau oblige aussi à la contrainte du droit; lui-même construction culturelle de l'Homme dans un environnement qu'il ne cesse de transformer et qui ne cesse de se transformer de manière indépendante de sa volonté, aussi. Contrainte du droit comme obligation morale universelle de donner à tous la possibilité d'accéder à ce cadeau qu'est la liberté.
      Voilà pourquoi lorsque je prends deux ou trois minutes, ou dix ou quinze..., pour échanger dans ce journal quelques idées, objections, réflexions, interpellations aussi avec un autre lecteur ou lectrice que moi, tel je le fais parfois avec vous, je ne perds jamais mon temps.
      Bien au contraire, je vous l'assure, puisque ce temps passé à écrire et échanger, m'apporte bien plus personnellement que ce que je peux donner à quiconque à lire.
      Parce qu'autrement, compte-tenu des contraintes que cela m'occasionne parfois, il y a longtemps que j'aurais adopté la facilité et le silence comme mode de vie.
      Mes salutatio

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 16 juillet 2016 20 h 01

      «un humain qui vole tant au-dessus de la mêlée»
      Je ne me considère pas du tout de cette façon. J'ai, d'un autre côté, 70 printemps et ils m'ont appris beaucoup de choses, comme par exemple : «Le temps vient à bout des plus profondes convictions».
      Ce que je croyais dur comme fer à 20 ans me fait bien rire aujourd'hui. Ce qui va probablement arriver à notre coco qui se blâme de tous les maux de la terre. Mais ce devra être une découverte personnelle.

      PL

  • Gilbert Turp - Abonné 15 juillet 2016 09 h 03

    Merci !

    Votre lettre est bienvenue, elle aidera peut-être des jeunes un peu confus à se libérer d'un certain corset moral qui, me semble-t-il, ne libère pas, mais au contraire emprisonne.

    Vive la clarté.