Il n’y a pas d’objection de conscience qui vaille face à l’autre qui souffre

Des sources récentes et variées mentionnent que nombreux sont les médecins qui opposent une objection de conscience à prodiguer l’aide médicale à mourir (AMAM), entièrement conforme aux balises. Les justifications se font rares et le plus souvent superficielles. La réflexion doit être poursuivie…

La conscience n’est absolue que dans l’intimité du « je » : je fais (ou ne fais pas)/préfère/crois ce qui me semble bon. Choix personnel rime avec liberté totale… sauf quand autrui est impliqué. Or ce scénario ne tient plus la route au sein d’une relation privilégiée de respect réciproque, entre un médecin et son patient. Mais réciproque n’atténue pas l’asymétrie de la relation entre les deux : un malade affaibli, en détresse, qui compte sur son médecin ; celui-ci, en santé et fort de son savoir.

Le philosophe Paul Ricoeur l’a bien analysé dans Soi-même comme un autre. C’est le sort du plus faible, qui « attend » de son médecin, qui doit primer. Précisément sur cette question, Ricoeur cite un prédécesseur — Gabriel Marcel — qui avait écrit dans Être et Avoir : « En un certain sens, je ne puis être fidèle qu’à moi-même. Au moment où je m’engage, ou bien je pose arbitrairement une invariabilité à mon sentir, qu’il n’est pas réellement en mon pouvoir d’instituer (on ne peut prédire l’évolution d’une fin de vie). Ou bien j’accepte par avance d’avoir à accomplir à un moment donné, un acte qui ne reflétera nullement mes dispositions intérieures lorsque je l’accomplirai. Dans le premier cas, je me mens à moi-même, dans le second, c’est à autrui que par avance, j’accepte de mentir »… Or, « tout engagement est une réponse… c’est à l’autre que je veux être fidèle ».

Poursuivant la réflexion de G. Marcel, Ricoeur dans Soi-même comme un autre ajoute : « Si la fidélité consiste à répondre à l’attente de l’autre qui compte sur moi, c’est cette attente que je dois prendre pour mesure de l’application de la règle »… alors le soignant doit voir qu’« une autre exception se profile que l’exception en ma faveur, à savoir l’exception en faveur de l’autre ». […] « La sagesse pratique (l’éthique) consiste à inventer les conduites qui satisferont le plus à l’exception que demande la sollicitude, en trahissant le moins possible la règle », la sollicitude étant « le refus de l’indignité infligée à l’autre ». Trahir le moins possible la règle de ne pas écourter la vie, voilà exactement ce qu’est l’aide médicale à mourir, au bout d’un accompagnement guidé par la fidélité et cautionné par la Cour suprême.

On ne peut donc se contenter de la simple affirmation que « c’est contre ma conscience ».

Accompagnement palliatif

En juin 2009, l’honorable J.-L. Baudouin déclarait : « Le premier devoir du médecin n’est plus de sauver la vie à tout prix, mais de respecter la liberté de choix de son patient. » Or les objections usuelles ne font pas le poids. 1) On ne choisit pas la médecine pour sauver des vies, mais pour guider et servir des patients ; 2) « Je refuse de tuer quiconque, encore moins de mes patients. » Un universitaire ne peut ignorer que le mot tuer exige une victime non consentante. Or l’AMAM doit être demandée. L’éthicien T. Engelhardt jr l’a précisé : « La faute morale de tuer réside dans ôter la vie d’une personne sans son consentement. Consentir exonère et qui demande l’AMAM consent » (ma traduction) ; 3) J’obéis à « Tu ne tueras point ». Or non seulement l’AMAM n’est pas tuer, mais dans les plus vieux textes, selon le renommé bibliste A. Chouraqui, entièrement traduit, le commandement se lit : « Tu ne tueras point, sauf en cas de guerre, d’autodéfense ou de décret étatique. » On a toujours reconnu aux États un droit de vie ou de mort sur leurs citoyens. Du temps de Socrate et d’Hippocrate, les sénateurs d’Athènes et de Rome accordaient des « permissions de mourir » pour diverses raisons… Ici la Cour suprême…

Comment expliquer autrement que Rome, et ses évêques — tout en prêchant « la primauté de la vie » et oubliant que philosophes et théologiens accordent la primauté à la personne —, ne sanctionne pas ses plus brillants théologiens qui cautionnent l’AMAM : Hans Küng, Mgr J. Gaillot, B. Quelquejeu, G. Ringlet, J. Grand’Maison et d’autres ?

Il faut relire les propos du théologien Gabriel Ringlet dans Le Devoir du 30 mai dernier : « Les objections de conscience évoquées par des soignants ou des autorités religieuses pour refuser l’euthanasie sont incompatibles avec l’essence même de l’accompagnement palliatif. » Il rejoint ainsi l’instigatrice de l’approche palliative — la Dre Cicely Saunders — pour laquelle il fallait toujours « rejoindre le patient sur SON terrain et non sur le nôtre », ajoutant dans la préface de The Management of Terminal Disease : « Quelles que soient nos croyances, on ne doit jamais les imposer à une autre personne, surtout pas à un patient qui compte sur nous. »

Il n’y a pas d’objection de conscience qui vaille face à l’autre qui souffre. L’immense théologien Paul Tillich se passe de traducteur : « Love is the ultimate law as it is the negation of law » (Morality and Beyond ).

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

7 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 21 juin 2016 06 h 46

    Propos réducteurs!

    Dois-je conclure de ce texte que tout gouvernement ou État a droit de vie ou de mort sur ses citoyens? Que si un gouvernement décide d'aller en guerre, je n'ai pas la possibilité, comme citoyen, de refuser d'aller au front? Je trouve ce propos plutôt réducteur. Comme il faut appeler un chat un chat, l'euthanasie, oui, consiste à tuer. Et l'aide médicale à mourir est de l'euthanasie. Pourquoi cette peur des mots, ces euphémismes autour de l'acte de tuer. Je trouve cela stupide et pleutre. Parlons vrai, visière levée et ne tournons pas autour du pot.
    Quant à l'objection de conscience du souffrant comme du personnel médical à l'égard de l'AMAM, elle doit être pleinement reconnue. La liberté de conscience est une grande liberté à protéger; ce n'est pas du bidon.
    Enfin je pourrais, comme le Dr Boisvert, citer bien d'éminents théologiens, philosophes et médecins qui s'opposent à l'euthanasie! Chacun ses choix et sa conception de la vie! Les gouvernements canadien et québécois ont fait leur choix sur ce sujet; je ne le partage pas.


    Michel Lebel

    • Colette Pagé - Inscrite 21 juin 2016 17 h 44

      Souhaitons que jamais vous ne soyez confrontés à une maladie dégénérative accompagnée de souffrances intolérables que l'ont ne peut soulager. La médecine ayant ses limites !

      Et si à cette étape de votre vie, vous réclamiez de quitter cette terre alors que tous les médecins consultés évoqueraient leur liberté de conscience. Tous évoquant leur droit de refus.

      Face à cette situation, si vous gardez en mémoire, cette dernère opinion se pourrait-il que vous la regrettiez ?

    • Michel Lebel - Abonné 21 juin 2016 18 h 15

      @ Claude Gélinas,

      À ce que je sache, la douleur est généralement contrôlable par des médicaments de nos jours. Quant à la souffrance, que je différencie de la douleur, la chose est plus complexe.
      Mais je crois que la question se pose principalement autour de la peur, de la peur de mourir et de la peur de la douleur. Des bons soins palliatifs devraient généralement répondre à cette question. L'expérience de la mort demeurera cependant toujours unique...

      M.L.

  • Yvon Forget - Abonné 21 juin 2016 07 h 45

    il n*y a pas d'objection de conscience qui vaille face à l'autre qui souffre

    ..." La réflexion doit être Poursuivie..." et votre texte s'y prête.

  • Yvon Forget - Abonné 21 juin 2016 07 h 49

    Il n*y a pas d*objection de conscience qui vaille face à l*autre qui souffre

    "La réflexion doit être poursuivie..." votre texte nous y amène

  • André Labelle - Abonné 21 juin 2016 13 h 38

    Reconnaître la liberté de l'autre

    Sur quelle base pourrait-on ne pas reconnaître la liberté de l'autre dans le cas de l'AMAM ? Sur cette question comment peut se justifier que certains souhaiteraient imposer à l'autre leurs propres valeurs ?

  • Yvon Bureau - Abonné 21 juin 2016 15 h 35

    Une autorité de service

    «Il n’y a pas d’objection de conscience qui vaille face à l’autre qui souffre» et qui veut, librement, éclairé et libre, terminer Sa vie.

    Merci +++ Dr Boisvert. Vos écrits et vos opinions nous sont si précieuses, ancrées dans tant d'années en soins de fin de vie.

    À la fin et en fin de vie, faire passer le soigné avant le soignant, c'est facile à comprendre, c'est facile à vivre professionnellement si la liberté du patient passe avant le professionnel et ses valeurs.

    Bref, vive l'autorité de service et non l'autorité de domination.

    Dr Boisvert, j'aime beaucoup la terminologie AMAM. En plus de trente ans, je n'ai jamais rencontré une personne en fin de vie dire à son médecin «Euthanasiez-moi», «Aidez-moi à me suicider» «Tuez-moi». Jamais. MAIS «Docteur, aidez-moi à mourir» «Aidez-moi à en finir avec mon agonie» AMAM, c'est l'expression de la population.