Trouver l’ambition de changer notre passé en avenir

Jacques Godbout
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Jacques Godbout

Dans un texte inspirant publié dans Le Devoir vendredi dernier (« À fonds perdu », 10 juin), Yvon Rivard se demande « comment il se fait que le Québec des cinquante dernières années ait développé tant de compétences dans tous les domaines pour que cela aboutisse à tant de médiocrité politique et morale aujourd’hui ». Il est vrai que l’idée de voir des minières exproprier le sous-sol n’est pas rassurante, que d’entendre des candidats du PQ proposer de tenir un référendum de la dernière chance est plutôt anachronique, et de constater que les libéraux n’ont rien compris des enquêtes sur les commandites ou de la commission Charbonneau devient décourageant. Mais ces éléments sont anecdotiques et cachent le combat de très grande ampleur qui devrait nous préoccuper.

En fait, le programme de la Révolution culturelle que nous nous étions donné a été en bonne partie réalisé : nous avons mis fin à l’humiliation culturelle et économique des Canadiens français. Nous avons fait plus encore en sortant l’éducation du giron ecclésial et en assainissant les rapports de société. Nous nous sommes attaqués en effet aux inégalités sociales, à la pauvreté, au statut des femmes. Nous avons créé des institutions et des universités, nous avons pris notre modeste place dans le monde occidental, en deux générations, et nous étions en situation de nous affirmer plus encore quand les enjeux ont radicalement changé, à la toute fin du XXe siècle.

De 1990 à 2000, en dix courtes années, notre monde a basculé. L’URSS et ses satellites se sont désintégrés, le communisme a cessé d’être une menace ou un espoir, la mondialisation des marchés s’est subitement accélérée, la dissémination d’Internet a amorcé une colonisation nouvelle, les Québécois ont refusé une fois encore de quitter le Canada politique. La France, qui était notre interlocuteur privilégié, a intégré l’Europe, nous nous sommes retrouvés seuls en Amérique du Nord, à peine distincts des autres sociétés.

De plus, comme nous avions cessé de faire des enfants, pour combler notre déficit démographique l’immigration nous est apparue comme une solution facile qui s’est avérée complexe.

Le bogue de l’an 2000 mal évalué

En somme, nous avons mal évalué « le bogue de l’an 2000 ». Ce n’était pas un problème de calcul que posaient les ordinateurs, mais celui d’un accélérateur culturel. En quelques années, la création des réseaux sociaux allait profondément transformer les citoyens de tous les pays.

Au XXe siècle, il n’y avait que quelques villes cosmopolites, aujourd’hui tous habitent un univers planétaire. Nous avions à protéger notre langue sur le territoire du Québec, maintenant il faut la défendre dans le monde entier, et même parfois apprendre à la sous-titrer. Nous pensions que la nation était une entité identitaire irréductible, et voilà que des millions de jeunes se désintéressent de la nation québécoise pour choisir la nation Facebook, avec ses codes, son narcissisme, ses références culturelles, ses profils psycho-économiques et sa publicité ciblée. Si les djihadistes recrutent des soldats par Internet, Facebook et ses semblables recrutent des colonisés de l’air du temps. La médiocrité politique ou morale du système démocratique ne les intéresse pas. Ils sont « ailleurs ».

Québécois numériques

Les Québécois numériques ont choisi une identité nouvelle, internationale. Qu’avons-nous appris récemment des applications qu’ils utilisent quotidiennement dans leurs téléphones ? Que celles-ci ont comme objectif d’éliminer imprimés et journalistes, taxis ou agences de voyage, en fait tous les intermédiaires de l’économie locale, en vue de permettre une relation directe entre échangistes au profit de multinationales qui ne contribuent même pas aux fiscalités nationales. Les inventions créatives se multiplient.

Je crois même que les députés que nous élisons dans nos instances démocratiques seront un jour remplacés par une application, le citoyen votera à l’Uber-Assemblée nationale pour ou contre des projets de loi. Le Québec pourrait en quelques années se dissoudre dans le numérique, car ses citoyens sont de plus en plus privés d’informations politiques et de débats de société. Ce sont pourtant ces plateformes qui nous ont permis d’entreprendre la Révolution tranquille. Se souvient-on du rôle de Radio-Canada et des journaux ?

Yvon Rivard soupçonne que nous nous enlisons dans l’insignifiance, peut-être sommes-nous tout simplement aphasiques, incapables de dire, de nommer, d’identifier l’hypercolonisation culturelle à contrer. Comme individus, nous avons acquis une grande liberté, il faut maintenant inventer une société à la mesure d’une nouvelle civilisation. La littérature du XXe siècle a-t-elle été écrite à fonds perdu ? J’en doute, même si Vadeboncoeur ou Miron ne sont plus des références qui s’imposent. Il faut plutôt espérer que sortent de l’ombre, ou des « startups », les Lévesque, Parizeau, Bourassa et Bouchard du XXIe siècle. Je ne peux croire que toutes les énergies, tous les espoirs, toutes les sommes d’argent que nous avons investis dans l’éducation ne sauraient donner naissance à une génération habile à transformer notre passé en avenir. Ce qui manque au Québec ? Une nouvelle élite ambitieuse dont l’horizon dépasse la culture du divertissement.

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14 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 17 juin 2016 02 h 10

    l'avenir quelle question jésuitique

    Que ce soit privément ou collectivement, n'est ce pas la chose le plus difficile a réussir, etre capable de tout remettre en question, combien sont capables d'un tel exercice, car la premiere des choses qu'il nous apparait alors, ce sont les conditions innérentes, a notre existence, la vie n'est pas une route tracée d'avance, mais celle qui apparait peu a peu, le grand boulevart a souvent commencé pas etre une piste que suivait les marmottes pour aller boire, ensuite ce fut les chevreuils, et un jour les humains, et un bon jour ce n'est plus les humains, mais la horde qui décide d'aller se chauffer en floride, je suis toujours fasciner par ces oiseaux qui depuis des millénaires traversent les continents, toujours je me dis, qu'ils ont une longueur d'avance sur nous.

  • Gaston Bourdages - Abonné 17 juin 2016 05 h 37

    «Transformer le passé en avenir» en....

    ....accordant au moment présent tout l'espace qu'il mérite. À cet instant même, qu'est-ce que je fais du passé ? A-t-il à me dire ? Oui ? Non? Si oui, quoi ?
    Du fond du coeur, mercis monsieur Godbout pour cette nourrissante invitation à faire silence...pour mieux voir, mieux comprendre voire mieux accepter ce passé qui parle tant et qui, avec douceurs, me demande si j'ai le goût de faire avec....lui?
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    «Pousseux de crayons sur la page blanche»
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 17 juin 2016 06 h 53

    … élites !

    « Ce qui manque au Québec ? Une nouvelle élite ambitieuse dont l’horizon dépasse la culture du divertissement. » (Jacques Godbout, Écrivain)

    De cette citation, double anecdote :

    A L’autre jour, vais à Montréal pour un congrès (ACFAS, UQÀM, 12 mai 2016) : de ce magnifique congrès, il m’a été donné d’observer plein de monde qui, parfois en présence d’amiEs ou d’un téléphone intelligent, textait quelque chose de brillant ou répondait avec le cellulaire, et ce, sans que personne, sauf exception, ne se parlait comme « face-à-face » !

    B Hier, vais à Sherbrooke, Ville-Reine des Cantons-de-l’Est, pour accompagner une personne, en situation de thérapie individuelle et de groupe, dans les locaux de CIVAS*.

    Lors de cet accompagnement et me promenant sur la rue (nom confidentiel), en direction d’un mail fort populaire, il m’a été donné de voir du monde qui, se parlant et entouré d’arbres fascinants et de verdure, montait et descendait, avec aisance et santé, les côtes, les pentes.

    De ces anecdotes, que retenir ?

    Pendant qu’on se divertit avec des téléphones « intelligents », on tend à oublier ce dont nous sommes et ; pendant qu’on descend et monte des côtes, on tend à devenir des Petits Princes qui, en quête de présence humaine, demeurent ou deviennent des …

    … élites ! - 17 juin 2016 –

    CIVAS : Centre d’Intervention en Violence et Agressions Sexuelles (http://www.civas.ca/)

  • Jean Lapointe - Abonné 17 juin 2016 07 h 01

    Où la trouver cette élite ?

    «Ce qui manque au Québec ? Une nouvelle élite ambitieuse dont l’horizon dépasse la culture du divertissement.» (Jacques Godbout)

    Mais d'après vous monsieur Godbout comment on fait pour avoir une élite dont l'horizon dépasserait la culture du divertissement?

    Avez-vous des propositions à nous faire?

    Ou bien en êtes-vous venu à trouver que c'est foutu et qu'il n'y a plus rien à faire?

    Que faire pour éviter de se décourager complètement?

    Vous n'êtes pas très encourageant et en plus vous n'avez rien à proposer.

    Vous devez pourtant avoir des idées.

    • Pierre R. Gascon - Inscrit 17 juin 2016 13 h 54

      Godbout nous lance un cri du coeur; il nous rappelle l'effervescence et le bouillonnement des forces vives qui se manifestaient, se regroupaient, et osaient en fonction du bien commun; presque toujours, ces forces étaient composées des diplômés et quelques fois de diplômées provenant des cours classiques et, de rares exceptions, des écoles dites commerciales. Godbour est nostalgique tout en étant réaliste.

      Dorénavant, le Québec ne sera jamais réellement unie tant qu'il se coupera de son passé. Il ne sera jamais possible d'imposer aux citoyens un sentiment d'appartenance à une réalité sans racine. Seule une identité forte et partagée sera capable de nous unir. Pour sauvegarder un lègue, au-delà des aspects strictement conservatoires, l'essentiel est d'en renouveler le sens profond, et d'inventer un véritable projet qui puisse vivre à long terme.

      Écrire l'histoire, c'est observer en arrière le passé comme une leçon à recevoir et à mettre en oeuvre; c'est regarder le présent comme un don ... à vivre et à mettre en valeur; c'est encore considérer en avant l'avenir comme un projet à concevoir et à mettre en action.

      Lire cette histoire. c'est donc faire tout un exercice de mémoire, de présence, d'espérance, et cela est un art véritable.

      Faire l'histoire, c'est transmettre un héritage pour que les générations futures le vivent à leur tour et le fassent fructifier.

  • Claude Bariteau - Abonné 17 juin 2016 07 h 25

    À propos de l'horizon

    En 1989, le mur de Berlin se fissure et le monde de Yalta de 1945 se dissout. Naît un monde différent que révèlent les conflits mondiaux, les communications en accéléré, le pouvoir des dirigeants des multinationales et un afflux incessant de liens directs de sorte que les intermédiaires d'hier perdent pied.

    Tout se passe et se vit maintenant à l’international, quasi en direct, et c'est là que les pays s’entrechoquent, redéfinissent les contours de leur citoyenneté et conjuguent au présent leur devenir.

    Dans ce nouveau monde, les sociétés minoritaires, culturellement fondées, n’ont d’espace que le replis et leurs enfants que le désir de vivre au diapason de ce monde en ébullition.

    En contact du bout des doigts avec avec ce monte, ils rejettent d'un clic ce qui a fondé le passé de ceux qui les précèdent avec d’autant plus de facilité qu’ils peuvent vivre brancher ailleurs qu'ici.

    Vous ne pouvez croire que ce qui se fit au Québec dans le monde de Yalta et se défait, selon moi, dans celui post-Berlin, ne saurait « donner naissance à une génération habile à transformer notre passé en avenir ». Comme vous, je ne puis m’en convaincre.

    Manque-t-il une élite fondatrice d’un nouvel horizon ? Je le pense aussi, mais j’imagine cet horizon autrement que celui recherché en 1960. Pour moi, il se doit d’être fondateur d’une présence là où se façonne l’avenir.

    Cette présence passe par un pays de citoyens et de citoyennes qui en contrôlent les axes de développement et les décisions qui s’y prennent. Une présence qui diffère de celle d'une province définie en foyer d'un groupe ethnoculturel intégrée dans le Canada.

    Pour moi, les élites qui s’y investiront auront une attention si elles propulsent le passé du Québec dans un avenir qui, s’inspirant de l’histoire, ancre politiquement le peuple québécois, que constituent les habitants du Québec, dans un univers territorialement localisé et branché sur l’univers mondial d’aujourd’hui.