Contre l’anglicisation de la didactique du français

«Enseigner, apprendre, travailler et vivre en français dans ce coin d’Amérique que nous habitons, tout cela ne saurait se faire en gardant son innocence», écrit Éric Cornellier.
Photo: iStock «Enseigner, apprendre, travailler et vivre en français dans ce coin d’Amérique que nous habitons, tout cela ne saurait se faire en gardant son innocence», écrit Éric Cornellier.

La semaine dernière, alors que je me trouve dans la salle des enseignants, la secrétaire de mon école vient porter une boîte sur la table commune. J’y jette un coup d’oeil et j’en conclus que cet envoi s’adresse au professeur d’anglais puisqu’il s’agit de guides d’enseignement écrit en cette langue. Quelques minutes plus tard, l’enseignante de première année entre dans la salle et m’apprend qu’il ne s’agit pas d’un matériel destiné à l’enseignement de l’anglais, mais plutôt d’une nouvelle méthode d’enseignement de l’écriture pour le cours de français.

En apprenant cela, je suis un peu troublé. J’exprime ma surprise en posant à ma collègue la question suivante : « Vous n’allez tout de même pas enseigner le français de la 1re à la 6e année en vous basant sur une méthode écrite en anglais et même pas traduite en français pour ce qui est de son application pratique dans les classes ? »

Ma collègue me répond que cette méthode — il s’agit des Units of Study in Teaching Writing de Lucy Calkins et d’une équipe d’enseignants du Teacher’s College Reading and Writing Project relié à l’Université Columbia — est vraiment efficace, que déjà plein de classes du Québec l’emploient avec enthousiasme et que depuis les résultats en écriture des élèves connaissent une amélioration fulgurante. Elle ajoute que les conseillers pédagogiques de notre commission scolaire la recommandent et qu’ils se sont engagés à faire une traduction maison des manuels du maître pour que tous les enseignants y aient accès.

Cependant, pour ce faire, il faut que les écoles qui souhaitent utiliser cette méthode achètent ces manuels dans leur version originale anglaise, question de respecter les droits d’auteur. Ici, il me semble important de mentionner le fait que, si de nombreuses écoles achètent les livres de cette méthode, cela équivaut à procurer une petite fortune aux maisons d’édition qui les publient et un prestige certain à ses propagateurs québécois qui font aussi leurs petites affaires : congrès et formations à la clé.

Je suis ébahi ! Ainsi, nos conseillers pédagogiques vont consacrer des heures de travail à traduire du matériel états-unien pour que nous puissions soi-disant enseigner efficacement l’écriture en français à nos élèves du primaire. N’existe-t-il pas une ou des méthodes valables publiées en français ? N’avons-nous pas des chercheurs et des didacticiens dans nos universités québécoises ? Et, plus fondamentalement, n’est-ce pas opérer un profond déracinement de soi, devenir étranger à sa propre culture nationale que d’en arriver à passer par des méthodes conçues dans une langue autre que la nôtre pour enseigner l’écriture aux jeunes enfants ?

En septembre 1967, dans les pages du mensuel français Le Monde diplomatique, Fernand Dumont dénonçait l’invasion de nos universités par les manuels américains. Il expliquait avec beaucoup de justesse qu’« une discipline ne se livre pas dans une langue donnée par une sorte de transparence : dans les sciences de l’homme, en particulier, c’est une façon de voir les choses, le reflet d’un système particulier d’éducation, un certain climat idéologique d’ensemble qui marquent ainsi l’étudiant pour toujours ». Et il ajoutait que certains universitaires, dans « une méconnaissance totale des traditions et des progrès de la recherche européenne, [en étaient arrivés à développer] le sentiment que la science est américaine » (La vigile du Québec, Bibliothèque québécoise, 2001).

Presque 50 ans plus tard, nous nous retrouvons devant le même problème. Pourtant, dans un référentiel de compétences professionnelles publié en 2001 par le ministère de l’Éducation (La formation à l’enseignement. Les orientations et les compétences professionnelles), la première des compétences pour un enseignant se définit comme suit : « Agir en tant que professionnel héritier, critique et interprète d’objets de savoir ou de culture dans l’exercice de ses fonctions ». À mes yeux, la mise en oeuvre sérieuse de cette compétence suffirait à mettre fin à cette folle aventure d’une didactique du français pensée et construite en anglais.

Enseigner, apprendre, travailler et vivre en français dans ce coin d’Amérique que nous habitons, tout cela ne saurait se faire en gardant son innocence. Nous sommes un petit peuple dont la culture et la langue sont fragiles. Même pour se trouver un emploi au salaire minimum, il arrive souvent que l’on exige de nous que nous soyons bilingues. Dans ce contexte, ce qui menace le goût de lire, d’écrire et de parler en français, c’est la dévalorisation de notre langue dans son utilité sociale, économique et intellectuelle.

Il faut mettre fin à cette capitulation linguistique mortifère. Le français est une grande langue internationale, riche d’une culture littéraire, scientifique et spirituelle pluriséculaire. Sa maîtrise peut ouvrir l’intelligence sur tous les aspects du monde. Voilà ce qu’il faut dire et faire comprendre aux enseignants et aux enfants du Québec.

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16 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 8 juin 2016 03 h 25

    Je...

    Je crois que vous voyez parfaitement juste, Monsieur Cornellier.
    J'ajouterai même, si vous me le permettez ?, que notre positionnement sur la langue commune au Québec est définitivement devenue pour tous, celles et ceux qui ne le comprennent pas comme pour qui en prend exactement la mesure, la ligne de fracture inconciliable qui sépare l'identité québécoise de l'identité canadienne.
    D'un côté, il y a les individus qui tiennent ferme à ce que la langue commune du Québec soit et demeure pour le futur la française. Ils sont Québécois.
    Et d'un autre côté, il y a les individus qui n'y tiennent pas, en acceptant au minimum que l'anglaise la soit aussi et pour la quasi-totalité des anglophones, qu'elle finisse par remplacer l'autre, ainsi qu'il en est partout ailleurs au Canada. Ils sont Canadiens.
    En dépit de ce que les communicateurs de propagande canadiens excellent à faire croire, de se dire Québécois n'est pas l'équivalence d'une simple déclaration de résidence. A preuve, combien comme moi n'ont jamais cessé de se reconnaître Québécois alors qu'ils vivent à l'étranger ? Et même, cela étant encore plus significatif, en ayant pris volontairement une seconde nationalité; une nationalité d'adoption ?
    Se présenter comme Québécois, c'est de dire clairement que nous sommes partie prenante de l'idée définitive que non-seulement le français est la langue commune historique du Québec, mais c'est aussi d'affirmer que notre volonté personnelle est que dans le présent et pour le futur, cela demeure ainsi parce que cela est le sens même de l'histoire, bien entendu, mais bien plus encore, celui de la survivance de notre société en Amérique.
    Plus modeste, moins populeuse, moins puissante et donc très différente des autres, en particulier de cette société qui nous est voisine et donne la norme "à la mode" presqu'au monde entier, mais tout aussi légitime qu'elles toutes à y exister et s'épanouir pleinement.
    Ce que lui refuse par principes, silences et/ou attaques, les Canadiens

  • Hélène Gervais - Abonnée 8 juin 2016 06 h 58

    Vous avez parfaitement raison ....

    mais la majorité du peuple kébécois, et je ne parle pas du gouvernement en place, n'apprécie pas la langue française, mais au contraire, se fait un devoir de parler anglais en toute occasion, en se fendant en quatre pour plaire à la population canadienne et américaine. Il me semble que ce devrait être le contraire. Oui apprendre une autre langue est un plus, mais jamais au détriment de la nôtre.

  • Henriot M. Sabourin - Abonné 8 juin 2016 08 h 06

    Méthode et/ou adaptation !!

    Tout à fait d'accord avec votre critique M. Cornellier. Toutefois, il me semble bien qu'il aurait été judicieux de la part des conseillers pédagogiques, si cette méthode est si "révolutionnaire", d'en faire une "adaptation" à nos conditions. Ceci étant dit, comme vous, je déplore qu'on ait pas étudié "sérieusement" l'idée d'en faire un traduction et adaptation. Pourtant, ce ne serait pas la 1ière fois que nous sommes devant une telle situation. Dans le monde "technologique et scientifique" nous faisons ça presque tous les jours......
    Je concluerais donc en disant que nous nous retrouvons devant un sérieux "laxisme" de la part des "promotteurs" de cette méthode dans son "état premier".

  • Jean Richard - Abonné 8 juin 2016 10 h 05

    La langue n'est pas qu'un alignement de mots

    La langue n'est pas qu'un alignement de mots. Bien des gens n'ont jamais compris ça. Et ceux qui veulent imposer une méthode d'apprentissage de la lecture et de l'écriture conçue par des anglophones font sûrement partie de ceux qui n'ont rien compris.

    Il suffit de traduire un texte de l'anglais au français, même un simple texte technique, pour à peine commencer à saisir la différence. Quand on veut calquer le texte en français sur celui d'origine, on obtient quelque chose de lourd, inutilement long (ce qui fait dire à certains qu'un texte en français est toujours plus long qu'un texte en anglais – un mythe bien sûr.

    Si on veut s'en remettre aux Anglo-américains pour apprendre le français, nous nous dirigeons vers ce qu'on pourrait appeler un français Google, et aussi bien dire un français inutile.

    C'est probablement ça que plusieurs veulent.

  • Monique Bisson - Abonné 8 juin 2016 10 h 41

    Inconscience maladive...

    D'une part, je tiens à vous remercier, M. Cornellier, pour cet éveil des consciences linguistiques et ce cri d'alarme que nous relaierons le mieux possible. D'autre part, je suis une fois de plus abasourdie par cette inconscience maladive qui nous habite encore et encore. Nous sommes portant nombreux à réclamer davantage de publications universitaires en français et voilà que nous enseignons l'écriture du français aux petites et petits Québécois, toutes origines confondues, en ayant recours à du matériel didactique en anglais en provenance des É.-U. Non, mais on est tombé sur la tête au Québec... Vite, vite un médecin, non, non pas celui-là, pas celui-là...

    En fait, M. Cornellier, votre propos contient l'essence de la dynamique des langues au Québec et votre référence à M. Dumont est à ce point juste qu'elle m'amène vers la réflexion de ce grand mathématicien français, Laurent Laforge : « Ce n'est pas parce que l'école de mathématiques française est influente qu'elle publie en français; c'est parce qu'elle publie en français qu'elle est puissante, car cela la conduit à emprunter des chemins de réflexion différents. »

    Puisses votre message porter ses fruits auprès du ministère de l'Éducation et à nous de le faire circuler le plus possible.

    Monique Bisson, Gatineau

    • Brigitte Garneau - Abonnée 8 juin 2016 12 h 16

      Comme c'est bien dit! De plus, je ne vois pas en quoi protéger le français (2% de la population nord-améracaine le parle) est une menace pour l'anglais(parlé par 98% de la population)! Il me semble que c'est une richesse de maîtriser deux langues plutôt qu'une seule...En souhaitant que notre conscience se réveille avant qu'il ne soit trop tard et que nous nous noyions dans la mer anglophone...