Au royaume de Roche

«Marc-Yvan Côté est-il encore le “parrain de notre MRC”? Qui sait?» demande Serge Gauthier.
Photo: La Presse canadienne «Marc-Yvan Côté est-il encore le “parrain de notre MRC”? Qui sait?» demande Serge Gauthier.

Savez-vous qu’en 2008, la MRC de Charlevoix-Est décernait le titre de « parrain de la MRC » à Marc-Yvan Côté ? En 2011, j’ai conservé une photo sur laquelle se trouve notamment le préfet de la MRC remettant un tableau pour services rendus à… Marc-Yvan Côté. Ce dernier, qui n’était plus un élu, travaillait alors pour Roche et associés et il recevait des hommages parce qu’il « avait été à l’origine de tous les projets de développements de la MRC des dernières années ». Un parrain ? On aurait au moins pu utiliser un autre titre d’honneur !

Il est vrai que Roche et associés est née dans Charlevoix. Ce fut longtemps un fleuron de notre économie régionale, qui n’a jamais quitté Charlevoix en fait. Et l’on en était fier. Une connaissance me disait que son père, quelque peu engagé en politique alors, dénonçait déjà les pratiques de Roche durant les années 1960. Sans doute s’est-il senti bien seul. À ce moment, Roche obtenait presque tous les contrats municipaux dans Charlevoix et personne ne s’en offusquait. Et cela a perduré jusqu’à nos jours. Pas étonnant qu’un chroniqueur de Radio-Canada constatait encore il y a quelque temps que dans Charlevoix, l’influence de Roche a toujours été présente.

Durant la décennie 1990, alors que l’organisme pour lequel je travaillais logeait dans le sous-sol miteux de la MRC de Charlevoix, nos bureaux côtoyaient alors la salle de la réunion de la MRC et je discutais quelquefois avec la secrétaire de cet organisme. Ce jour-là, quelque part en décembre, elle me paraissait radieuse et je lui demandais pourquoi. Elle me dit avec un sourire aux lèvres : « Ce soir, à la réunion, les maires vont être de bonne humeur… car demain c’est le party de Roche où ils sont invités. » Elle me dit ensuite que c’était « un gros party » fort bien arrosé et que c’était un événement marquant dans l’année. Aujourd’hui encore, je ne peux oublier cette révélation.

Depuis, il y a eu bien des voyages de pêche offerts aux maires, bien des contrats accordés, bien des élections où l’influence occulte des firmes se fit sentir. Dans une réunion mondaine, j’ai vu une épouse de maire se promener avec un parapluie de Roche en vantant la compagnie… et quoi d’autre encore. Dans une région au caractère géographique accidenté, les contrats sont nombreux et exigeants. Nous avons ainsi une côte des Éboulements bien rénovée, mais la route nationale (138) possède encore deux voies comme à l’époque de Duplessis sur une longue section entre Baie-Saint-Paul et La Malbaie. Pourquoi ? La côte des Éboulements c’était bien plus lucratif… Je l’ai dénoncé à l’époque, et que de pressions j’ai subies : lettres de menaces anonymes, appels agressants de maires, harcèlement de policiers !

Faut-il donc se taire ? Moi aussi, j’ai été fier de Roche et associés. Et il y a bien d’autres firmes pas mieux intentionnées, elles aussi tournées vers le profit et les sombres calculs. Et dans bien des contrats, on pourrait trouver la trace de ces influences. Plusieurs furent dans l’actualité, le dossier de l’alimentation en eau de Saint-Irénée par exemple. Mais tout cela ne change vraiment jamais totalement. Ça revient. Il y a « un petit peu de nous autres là-dedans ». Il est vrai que Roche et associés est issue de l’histoire de Charlevoix. Marc-Yvan Côté est-il encore le « parrain de notre MRC » ? Qui sait ? Ne faudrait-il pas reconnaître publiquement que cela fut une erreur ? Rien ne vient. Aucun remords, aucun changement. Une montagne de Charlevoix en l’honneur de Marc-Yvan Côté un jour ?

J’ai honte juste à penser que deux accusés sur huit de l’UPAC proviennent de Charlevoix. Mais je crains que nous ne sachions trop comment changer tout cela, et je sais bien que je subirai à nouveau des représailles si jamais cette lettre paraissait quelque part.

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6 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 20 avril 2016 08 h 09

    Proverbe québécois

    "Un chum, c't un chum". - Bernard Trépanier

  • Hélène Paulette - Abonnée 20 avril 2016 09 h 10

    Il y a « un petit peu de nous autres là-dedans

    Ou quand on se fait répondre que "c'est comme ça que ça marche"...

  • Josée Duplessis - Abonnée 20 avril 2016 09 h 12

    Au moins vous, vous pourrez vous regarder dans le mirroir sans avoir honte.

  • Raymond Labelle - Abonné 20 avril 2016 10 h 01

    "Parrain"...

    ...comme dans le film de Coppola?

  • Jacques Lamarche - Abonné 20 avril 2016 10 h 12

    Pourquoi seulement Roche? Un témoignage qui éclaire!

    Toutes mes félicitations, monsieur! Votre courageux commentaire jette une lumière sur les premières sources de la corruption, celle qui est latente et permanente, celle qui n'a rien à voir avec les financement illégal, mais qui se nourrit de partys, de tournois de golf et de voyages en bateau! Celle qui se joue entre amis, dans un cercle restreint de copains! M. Gauthier, la commission Charbonneau et tout le Québec auraient eu beaucoup à gagner à vous entendre témoigner!

    Le copinage ferait partie de notre paysage. lls seraient à notre image! Une petite entreprise familiale qui par un réseau de relations amicales en arrive à s'imposer à l'échelle nationale! Malencontreusement, elle avait pris l'habitude de faire des affaires à ciel ouvert et n'avait jamais protégé ses arrières. Serait-ce la raison de sa mauvaise réputation et des accusations qui pèsent sur son administration?

    Roche se trouve au ban des accusés! Les autres firmes, encore plus grosses, qui naviguent dans les mêmes eaux, s'en sont tirées! Peut-être, parce que moins prisonnières de vieilles pratiques dépassées et plus ouvertes sur des façons plus sophistiquées de transiger, elles ont su s'adapter et développer de nouveaux canaux de communication, plus discrets, plus secrets!