Vers une réforme de l’islam?

Salah Echallaoui, président de l’Exécutif des musulmans de Belgique, et Albert Guigui, grand rabbin de Belgique, déposaient une couronne de fleurs à la place de la Bourse de Bruxelles, le 1er avril dernier.
Photo: Laurie Dieffembacq Agence France-Presse Salah Echallaoui, président de l’Exécutif des musulmans de Belgique, et Albert Guigui, grand rabbin de Belgique, déposaient une couronne de fleurs à la place de la Bourse de Bruxelles, le 1er avril dernier.

De sanglantes attaques terroristes perpétrées au nom de l’islam ont encore une fois été au coeur de l’actualité mondiale dans les derniers mois. Le sang a coulé et les larmes ont suivi : quelles leçons pouvons-nous tirer de ces tragiques événements ? Quelles sont les réponses que nous pourrions apporter en vue de freiner l’escalade des tensions ? Outre les enjeux de sécurité publique, quelle pourrait être la réforme tant attendue de l’islam qu’il faudrait mettre en oeuvre pour arrêter les extrémistes qui interprètent le Coran de manière littérale ? Autrement dit, comment faire pour retrouver un islam culturel dénué de visées politiques ?

Il n’existe évidemment pas de solution miracle. L’inexistence d’un clergé bien identifié dans le monde musulman (et sunnite en particulier) ne rend malheureusement pas une réforme de l’islam très probable. Pour se prêter à un tel exercice, il faudrait d’abord que les différents représentants de la religion musulmane puissent se coordonner à une échelle globale. Il faudrait ensuite qu’ils arrivent à établir un certain consensus autour de grandes orientations générales. La chose est quelque peu utopique, mais il faut espérer qu’elle se produise. Pour paraître légitime, la réforme de l’islam souhaitée par bon nombre d’intellectuels ne peut pas seulement provenir de l’Occident : elle doit aussi venir des musulmans croyants.

Le premier point que cette réforme devrait toucher est le caractère juridique de l’islam. Effectivement, l’islam est une religion qui s’accompagne d’un système de droit : la charia. Le droit musulman est contenu dans le Coran et la Sunna — des textes qui font toujours figure de Code civil et de Code criminel pour les fondamentalistes. Sans l’abandon de ce caractère juridique, il est nettement improbable que cette religion puisse facilement s’adapter à la modernité, et ce, tant en Occident que dans les pays musulmans traversés par un désir de progrès. L’entretien de ce système juridique dérogatoire contribue également à la ghettoïsation des communautés musulmanes dans les pays occidentaux, et par le fait même, à l’établissement d’une forme d’apartheid religieux.

Le deuxième point que cette réforme devrait toucher est le caractère violent de certaines sourates du Coran. Contrairement aux sourates révélées à La Mecque, plusieurs sourates révélées à Médine affichent une volonté de conquête évidente : cette réalité s’explique par la différence des contextes sociopolitiques dans lesquels a évolué le prophète Mahomet au VIIe siècle dans la péninsule Arabique. Si ce dernier affichera à La Mecque (610-622) un tempérament pacifique qui se traduira par des appels au respect et à l’harmonie, il se fera beaucoup moins conciliant à Médine (622-632) envers ses adversaires — ce qui conférera au texte coranique un aspect polémique et vindicatif.

On devine que plusieurs musulmans choisissent déjà de se référer aux sourates pacifiques plutôt qu’aux sourates guerrières avec lesquelles ils n’ont absolument rien en commun. Il n’en demeure pas moins que de décréter officiellement que les sourates intolérantes n’ont aucune valeur prescriptive serait pour le moins nécessaire et bénéfique. Cette opération devrait toutefois être faite au détriment du principe d’abrogation voulant que les dernières sourates révélées aient préséance sur les premières — en l’occurrence sur les sourates pacifiques. C’est donc tout un travail théologique qu’il faudrait entreprendre.

En gros, l’islam devrait abandonner sa prétention à réglementer et à légiférer, sans quoi cette religion risque de se replier davantage sur elle-même dans un élan destructeur. Dans le meilleur des mondes, les représentants de cette tradition religieuse devraient également favoriser la naissance d’un islam de La Mecque libéré de ses contradictions, bref d’un islam dépourvu de toute ambiguïté idéologique.

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24 commentaires
  • André Chevalier - Abonné 12 avril 2016 06 h 06

    Les religions sont irréformables

    Le coran est supposé constituer la parole de Allah et non celle de Mahomet. Vu qu'il est d'origine divine, il représente la vérité absolue aux yeux d'un musulman convaincu, donc irréformable.
    La seule solution serait de reconnaître que la religion musulmane, comme toute religion, est une invention humaine et de promouvoir sa disparition.

    • Yvon Bureau - Abonné 12 avril 2016 09 h 46

      J'appuie.
      Et vive l'Humanisme et ses grandes valeurs, dont plusieurs proviennent des religions, inventions des hommes-dominants.

    • Gilles Théberge - Abonné 12 avril 2016 10 h 25

      D'accord avec votre proposition.

      D'ailleurs en lisant ce texte je me disais qu'il faudrait qu'un vaste programme d'éducation fasse en sorte que soient déboulonnés tous ces mythes et ces superstitions.

      Quant aux pratiques vestimentaires, il faut y voir un aspect culturel et non pas religieux.

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 12 avril 2016 07 h 04

    LE MEILLEUR DES MONDES !

    Les caractéristiques que J Blanchet-Gravel attribue à l'islam se retrouvent, presque toutes, dans toutes les religions du Livre, à commencer par l'alternance du Dieu vengeur et du Dieu miséricorde. Le rapport au Livre me semble donc être un élément qu'il faut contextualiser si on veut rendre compte d'une religion et d'une pratique religieuse à une époque . C'est ainsi qu'on peut comprendre les guerres de religions du christianisme dans la seconde moitié du XVI siècle en France et le terrorisme associé à l'islam aujourd'hui.
    D'autre part quand on lit: "L’inexistence d’un clergé bien identifié dans le monde musulman (et sunnite en particulier) ne rend malheureusement pas une réforme de l’islam très probable. " on reste dubitatif quand on a pu mainte fois constaté que ledit "clergé bien identifié" dans l'église catholique n'a pas souvent été l'instigateur du changement.
    Enfin la conclusion du texte nous transporte vraiment "dans le meilleur des mondes possibles" car demander à l'islam d" abandonner sa prétention à réglementer et à légiférer " c'est tout simplement lui demander de ne plus être une religion.

    • Louise Melançon - Abonnée 12 avril 2016 10 h 10

      ... ce ne serait pas "lui demander de n,être plus une religion"... mais la religion qu'elle est depuis le commencement, à cause de l'i portance donnée à la loi de la Charia.

    • Nicole-Patricia Roy - Abonnée 12 avril 2016 10 h 31

      Les guerres de religion du christianisme ont eu lieu au XVIe siècle comme vous le dites. Depuis ce temps, la religion catholique a vécu sa Réforme et à ce que je sache, aujourd'hui, on ne tue plus au nom de la religion catholique. Cette dernière a donc évolué au fil des siècles, ce qui n'est pas le cas de l'islam.

      D'autre part, l'évolution de la religion catholique a été possible justement parce qu'il y a un clergé bien identifié. Les Papes publient des encycliques destinées aux évêques et aux fidèles lesquelles portent sur des points de doctrine ou de morale.Il y a donc une possibilité d'évolution de la religion catholique malgré ce que vous affirmez. Enfin, demander à l'islam de laisser tomber la charia pour ne plus légiférer n'entache en rien le fait qu'elle sera toujours une religion, les deux autres religions monothéistes existent toujours même si elles ne légifèrent pas. Le texte de l'auteur ajoute à la compréhension de l'islam, une religion que nous ne connaissons aucunement. À sa lecture, je comprends que cette religion n'a absolument rien à voir avec le christianisme et le judaïsme et qu'elle doit être réformée comme les deux autres religions l'ont fait.

    • Annie-Ève Collin - Abonnée 12 avril 2016 11 h 04

      Vous faites erreur en comparant les trois religions abrahamiques comme s'il n'y avait aucune différence notable. Monsieur Blanchet-Gravel mentionne lui-même le principe d'abrogation pour interpréter le coran : les versets belliqueux ayant été écrits après les versets pacifiques, ce sont les premiers qui doivent avoir priorité. Il est inscrit dans le coran même que si deux versets se contredisent, le plus récent annule le plus ancien. C'est en quelque sorte l'inverse avec la bible, dans laquelle les évangiles viennent après les passages belliqueux de l'ancien testament.

      De plus, la bible n'est pas censée être une révélation directe par Dieu à un prophète, alors que le coran, oui.

      Il est faux par ailleurs que le clergé n'a pas souvent été l'instigateur du changement (les changements n'ont pas forcément toujours été positifs, mais ils ont eu lieu).

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 12 avril 2016 12 h 06

      Nicole-Patricia Roy écrit : "on ne tue plus au nom de la religion catholique. Cette dernière a donc évolué au fil des siècles, ce qui n'est pas le cas de l'islam."

      Ce qui a forcé les religions chrétiennes à évoluer, c'est la séparation entre l'État et l'Église. Cette dernière, privée des soldats de l'État, des prisons de l'État, des tortionnaires de l'État et des bourreaux de l'État, est devenue une religion qui prêche l'Amour de Dieu.

      Dans les pays où la charia a force de loi, l'Islam est violent et intolérent. Là où les imams sont impuissants à punir par le biais de la répression de l'État ou du zèle de certains fidèles, l'Islam devient elle aussi une religion d'Amour Divin.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 12 avril 2016 07 h 36

    … capable ?

    « Autrement dit, comment faire pour retrouver un islam culturel dénué de visées politiques ? » (Jérôme Blanchet-Gravel, consultant, fait religieux)

    Bien que les réponses du texte suggèrent de revisiter certains caractères (charia, sourates violents), susceptibles de relancer, ou de pacifier (occidentaliser, laïciser ?), l’islam, il convient, tout d’abord, de réfléchir autour et sur son caractère principal qu’est le prosélytisme (djadisme) et, par conséquent, de l’encadrer dans le respect tout autant des individus que des normes des pays d’accueil où il cherche à « convertir » ou se terrer |

    En est-on …

    … capable ? - 12 avril 2016 -

  • Fernand Laberge - Abonné 12 avril 2016 07 h 47

    Réformer l'Islam ?

    Utopique et vagument marginal. Les dictatures contemporaines qui y sont associées en instrumentalisent une version déjà «réformée» (ou déformée...) par les Mohammed ben Abdelwahhab et autres Sayyed Qutb avec une certaine complaisance occidentale. Le problème demeure donc au moins partiellement politique et partiellement occidental.

  • Sylvain Auclair - Abonné 12 avril 2016 08 h 07

    Islam devrait...

    Monsieur, l'islam est une religion, pas une organisation. Nul n'a le pouvoir d'interpréter officiellement et sans recours le texte sacré du Coran. D'ailleurs, même si les catholiques ont leur pape, ce qu'il dirait n'aurait aucune valeur pour les orthodoxes ou les protestants. Pour l'islam, il n'y a pas de pape, seulement le texte.

    À moins de convaincre un à un un milliard de musulmans, votre plan est sans objet.

    • Cyril Dionne - Abonné 12 avril 2016 21 h 07

      Bien d'accord avec vous.