Il faut donner une chance aux «Orphelins politiques»

«Le Québec ne progressera sur le tortueux chemin de sa liberté que si les différentes franges du spectre nationaliste québécois travaillent ensemble», selon Jocelyn Caron.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir «Le Québec ne progressera sur le tortueux chemin de sa liberté que si les différentes franges du spectre nationaliste québécois travaillent ensemble», selon Jocelyn Caron.

Le Devoir annonçait le 26 mars qu’un groupe, les « Orphelins politiques », allait se réunir pour fonder un parti politique. Outre que la fondation d’un parti n’est qu’une des nombreuses voies possible, cette annonce a provoqué un tollé massif.

Pourtant, la thèse de l’essai du fondateur de ce mouvement, Paul Saint-Pierre Plamondon, est assez simple. Les libéraux ont tellement saccagé l’État et les points de repère des Québécois — comme la protection de la langue française — que la confiance de nos concitoyens à l’égard de leurs institutions est à son plus bas : la souveraineté n’est pas possible dans ces conditions. En attendant, le Québec recule à tous les niveaux et courir après la tenue d’un référendum sur la souveraineté est peut-être contre-productif et surtout la recette pour générer l’échec final sur la question. En fin de compte, Paul Saint-Pierre Plamondon se définit comme un Lévesquiste. Hérésies ? On a déjà vu pire dans le domaine. Les critiques ont tout de même fusé, notamment sur la question sérieuse de la division du vote francophone. Mais elles ont cruellement évité un point majeur : pourquoi faudrait-il se joindre à un parti existant ?

Je suis progressiste, et je constate que les 13 dernières années ont été désastreuses pour le Québec. Le Parti libéral, depuis 1994, est sans projet autre que celui d’occuper le pouvoir à la place des souverainistes : ce faisant, il a succombé à toutes les compromissions possibles, que ce soit au sujet de l’éthique, d’un État qui soit capable de régler les problèmes de nos concitoyens ou d’embrasser une vision nationale égale à celle des Trudeau, donc éminemment préjudiciable aux intérêts fondamentaux du Québec. Il y a une possibilité réelle que les Québécois tournent définitivement le dos à leur État national et voient leur salut dans l’État fédéral : cela serait risqué.

Je suis indépendantiste, mais allergique à ceux qui le sont en ne reconnaissant pas le terrain politique sur lequel ils évoluent, c’est-à-dire dans un pays anglo-saxon bâti sur des institutions qui n’évoluent que très lentement et qui sont formidablement malléables face aux menaces qui le guettent.

Je suis indépendantiste, mais je crois que l’action politique ne peut reposer sur ce seul enjeu que dans des conditions très particulières qui n’ont été réunies qu’une seule fois dans l’histoire du Québec, c’est-à-dire au lendemain de l’échec de l’accord du lac Meech. Faire autrement, c’est se condamner à jouer le rôle d’Option nationale, un parti qui n’est pas, lui, revenu de son exil.

Surtout, ma conviction politique la plus forte est la suivante : le Québec ne progressera sur le tortueux chemin de sa liberté que si les différentes franges du spectre nationaliste québécois travaillent ensemble, ce qui veut dire, in fine, accepter que leur option respective (autonomie versus indépendance) puisse triompher sur l’autre au bout d’une action politique commune. En d’autres mots, l’attitude qui consiste pour chaque camp à dire « tout ou rien » est le vecteur le plus puissant de notre impuissance politique nationale.

La seule option possible

Je vous le demande : en 2016, où dois-je me présenter pour faire valoir cette idée avec des chances raisonnables de succès ? Ce ne sera jamais à QS — ce parti montréalais vautré dans l’indignation permanente ne veut pas exercer le pouvoir. Ce ne sera jamais à la CAQ — ce parti, représentant une troisième voie historiquement trop faible pour assurer sa victoire seule, est le club-école des libéraux et n’est pas capable d’envisager une alliance avec un parti indépendantiste.

Reste le PQ. Aller dans ce parti aujourd’hui et proposer les idées exprimées plus haut est un aller simple vers la potence politique. Et c’est aussi endosser les turpitudes de la dernière décennie que personne dans ce parti ne semble être capable de s’avouer, publiquement du moins : l’élection de PKP en est le symptôme le plus criant. La situation évoluerait que mon analyse changerait peut-être aussi. Mais le changement ne peut actuellement venir de l’intérieur du PQ.

Voilà pourquoi les « Orphelins politiques » m’interpellent. Parce que je sens que j’aurai une chance de faire valoir les idées qui n’ont pas leur place ailleurs, que j’ai consignées dans mon essai, Choisir le progrès national. Ce mouvement pourrait être une caisse de résonance efficace.

Est-ce à dire que je souhaite la création d’un parti politique pour 2018 ? En date d’aujourd’hui, ce serait à mon avis une bien mauvaise idée, parce qu’assuré d’un échec électoral et probablement facteur de division supplémentaire du vote francophone.

En revanche, participer à un mouvement capable de diffuser efficacement des idées, d’appuyer des candidats, des projets, qui pourrait intégrer en force un parti politique existant ou même, si rien ne fonctionne, bâtir un jour un parti politique, j’en suis. En tout cas, ce qui est certain, c’est que ce mouvement ne tirera pas davantage le Québec plus profond qu’il ne l’est actuellement. C’est déjà ça de gagné.

17 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 6 avril 2016 07 h 00

    … québécois ?

    « Je suis indépendantiste, mais … » (Jocelyn Caron, auteur)

    … aussi un nationaliste, un souverainiste, un patriote ?

    Bien qu’on soit allergique au fédéralisme canadien et membre d’aucun parti ni mouvement d’expression « politique », progressistes ou pas, d’abord ce questionnement :

    Qui sommes-nous si on oubli notre histoire, notre mémoire et si on escamote tant le devenir que l’avenir du Québec ?

    Qui sommes-nous si on a honte ou si on fait semblant d’être …

    … québécois ? - 6 mars 2016 -

    • Bernard Plante - Abonné 6 avril 2016 09 h 37

      Effectivement M. Blais. Faire semblant et mettre ses convictions au placard ne mène à rien.

      Présentement, on veut définir la vision du futur en regardant dans le rétroviseur. On se fie aux sondages des vingt dernières années pour extrapoler les vingt prochaines! Le futur s'invente en regardant par en avant, pas par en arrière.

      Tout ce que les sondages nous indiquent c'est que depuis vingt ans le leadership sur la question de la souveraineté a été lamentable. Voilà ce que montrent les sondages. On ne dira pas que c'est une surprise...

      Une telle situation peut s'inverser dans le temps de le dire. C'est le propre des révolutions. Il est temps de s'y mettre, pas de se cacher!

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 7 avril 2016 03 h 36

      « Le futur s'invente en regardant par en avant, pas par en arrière. » (Bernard Plante)

      Vraiment ?

      Tout comme le chat qui veut sauter de l’avant, l’être humain, même celui qui se déclare « souverainiste » ou quelque chose de semblable, doit utiliser le « spring » (ressort) pour parvenir à aller de l’avant ou pour passer et sauter vers ou dans le futur !

      En ce sens, ce type de « spring » est composé d’antériorités (Mémoire-Histoire) susceptibles de postérités, ou, dans le présent cas, de maintien-transmission des acquis et d’avancement de peuple vers son autonomie, son autodétermination culturelles, sociales, économiques, politiques … souhaitées !

      D’ailleurs, chaque révolution de peuple a utilisé ce « spring » qui, de nature épigénétique, l’a poussé vers sa destinée, sauf le …

      … Québec ??? - 7 avril 2016 –

      Ps. : Si tel est le cas, je préfère demeurer sur le « perron de l’église » et jaser plutôt de me sentir … « orphelin » tout court !

  • Denis Marseille - Inscrit 6 avril 2016 07 h 53

    Ce mouvement m'intéresse...

    Mais je vois un problème. Si on cré un mouvement qui réuni tous les insatisfaits. Ne craignez-vous pas qu'il puisse exister une profonde dissension entre les membres lorsque viendra le temps de décider des grandes orientations de ce mouvement? Pour ce faire, il vous faudra proposer une base de réflexion et d'ici-là, je ne peux qu'attendre la suite des évènements.

    Trop de mouvements qui se disaient pro-actif se sont révélés que n'être que des contemplatifs, pour ne pas dire plaintifs. En quoi le vôtre serait différent?

  • Mathieu Gaulin - Abonné 6 avril 2016 08 h 59

    La pire stratégie

    La pire stratégie, c'est de diviser encore plus le vote francophone (càd le vote non-PLQ). C'est malheureusement ce que propose les "Orphelins politiques".

    Ce qu'il nous faut pour sortir de l'impasse électorale autrement que par la rue et les fourches, c'est un autre parti fédéraliste anglophile; comme un "NPD Québec". Là, il y aurait division du vote PLQuiste.

    Je ne serais d'ailleurs pas surpris si on apprenait que le "NPD Québec" n'existe pas à cause de tractations douteuses du PLQ. Ce serait en accord avec l'éthique de ce parti.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 6 avril 2016 21 h 59

      Je trouve cette idée pleine de bon sens:un autre parti federaliste anglophile. Le WIFI =the West Island Federalist Ideal ou encore the LDJCP i.e. the Lord Durham John Colborne Party.C est sur que les anglophones aimeraient ca sans bon sens. J-P.Grise

  • François Beaulé - Inscrit 6 avril 2016 09 h 01

    Jocelyn Caron n'a rien compris

    Les idées de M. Caron sont confuses et n'apportent rien qui vaille. L'histoire des dernières décennies, depuis la fondation du PQ, nous enseigne qu'une coalition pour la souveraineté du Québec est un échec. M. Caron répond à cet échec en proposant... une coalition pour la souveraineté !

    Tout au contraire, il faut bâtir un projet social-démocrate en mettant clairement de côté l'indépendance politique du Québec. Il faut un projet qui plaise à une majorité de Québécois, qu'ils soient francos, anglos ou issus de l'immigration récente.

    Je souhaite qu'un nouveau parti soit formé avant les élections de l'automne 2018. Bien sûr, ce parti a peu de chance d'être élu à la première occasion. Mais il faut bien commencer quelque part. La prochaine défaite des partis indépendantistes sera le choc nécessaire pour les affaiblir et les marginaliser pour longtemps. Le regroupement des sociaux démocrates commencé avant l'élection de 2018 pourra se compléter par la suite.

    • Pierre Hélie - Inscrit 6 avril 2016 13 h 25

      Et si c'était vous qui vous trompiez? Selon moi, les québécois sont responsables en grande partie de l'échec de la social-démocratie au Québec, car le québécois moyen veut les avantages de la social-démocratie mais pas ses inconvénients, et ça, ça ne peut tout simplement pas fonctionner. La classe moyenne en général ne rêve que de grandes surfaces avec des rabais ad nauseam, de "gaz" pas cher, de voyages dans le sud, de maisons et de chars "de prestige", etc... Elle est pour le bien commun tant que ça n'affecte pas son bien-être personnel, et l'auto-justification n'a pas beaucoup de limites. Katia Gagnon avait très bien documenté le tout dans une série d'article dans La Presse il y a plusieurs années.

  • Bernard Plante - Abonné 6 avril 2016 09 h 25

    Agir sur la cause et non réagir aux effets!

    M. Caron, tout comme les «orphelins politiques» dont il est question ici, je dis que vous vous trompez de cible, que vous êtes en train de lâcher la proie pour l'ombre. Je m'explique.

    L'action proposée par les «orphelins politiques» dit en gros ceci: face au constat de l'état lamentable dans lequel se retrouve aujourd'hui le Québec, il faut absolument faire quelque chose, peu importe la forme. L'intention est noble, mais le problème, et il est majeur, est que ces actions sont une «réaction aux effets» et non pas une «réponse à la cause». C'est une réaction aux «effets» engendrés par des années de mauvaise gestion (pour ne pas dire corruption) et de coupures drastiques à tous les niveaux dans le système québécois. On constate que les dégâts sont élevés et, de bonne foi, on se dit qu'il faut absolument faire quelque chose. C'est noble. Mais réagir à des effets ne règle jamais rien! Mais surtout, ça implique des efforts surhumains (démarrer un parti, le faire fonctionner et le faire reconnaître est tout un défi!) pour un résultat au mieux mitigé et surtout... temporaire.

    Plutôt que de réagir aux effets de la dévastation à laquelle nous assistons actuellement, il faut remonter à la source. Il faut se demander: «Qu'est-ce qui explique que le Québec se retrouve dans cette situation aujourd'hui?»

    La réponse? Le Québec en est rendu là aujourd'hui parce qu'un parti qui a obtenu moins de 30% des votes est en mesure de gérer le Québec comme s'il avait été élu par 65% des gens!... Et que cela pourrait se répéter!

    Le problème est donc que la représentation des partis n'est pas proportionnelle au nombre de votes qu'ils obtiennent. Là se trouve la source du problème. Notre démocratie ne fonctionne plus, ce qui engendre des effets dévastateurs. Point.

    Il faut régler ce problème de fond et non pas démarrer de nouveaux partis!

    J'ai écrit une lettre qui devrait paraître dans les prochains jours dans cette section. Je vous invite à en prendre connaissance. Merci.

    • Raymond Labelle - Abonné 6 avril 2016 16 h 23

      Bien réfléchir avant de proposer la proportionnelle.

      Par exemple.

      Ll'élection du PQ en 1976. Le PLQ et l'UN avaient ensemble la majorité des votes en 1976 - auraient-ils laissé le PQ gouverner? Avec une proportionnelle : adieu loi 101, adieu assurance-automobile, adieu zonage agricole, etc.

      On nous répondra: mais avec un système proportionnel, la dynamique est différente, nous n'aurions pas nécessairement les mêmes partis, les gens ne voteraient pas nécessairement de la même manière.

      Contre-réponse. Soit. Alors les partis élus par la clientèle d'alors du PLQ et de l'UN auraient eu la majorité - auraient-ils laissé les partis choisis par la clientèle d'alors du PQ gouverner?

      Car le système électoral ne change pas la proportion de la population qui est indépendantiste ou la proportion qui est progressiste.

      Quelqu'un qui a voté UN ou PLQ dans le système actuel n'aurait pas voté pour un parti socialiste ou indépendantiste dans un système proportionnel.

      De même pour quelqu'un qui, de nos jours, a voté pour le PLQ ou la CAQ et qui, ensemble, ont une solide majorité d'électeurs (aux générales de 2014, 42% PLQ et 23% CAQ pour un total de 65% des électeurs pour ces deux partis).

    • Bernard Plante - Abonné 7 avril 2016 16 h 16

      Bons exemples M. Labelle, tous liés à une protection accrue de nos actifs (langue, santé, territoire). Toutefois je pense que si le système uninominal à un tour a déjà en partie fonctionné il a aujourd'hui atteint sa limite et invalide notre démocratie. Je suis profondément souverainiste mais aussi profondément démocrate. Je crois que si nous faisons nos devoirs notre option en sortira gagnante à plus ou moins long terme. Par ailleurs, en regardant ce que la dynamique de la proportionnelle est en mesure de générer comme résultats, entre autre au Danemark, on ne peut qu'être envieux.