Au Québec, la «pensée groupale» triomphe

«Une gauche racoleuse, faussement progressiste, s’anime sans fin dans ses protestations moutonnières qui résonnent comme des idées fixes, tristement prévisibles», selon Michel Leclerc.
Photo: Matjaz Boncina Getty Images «Une gauche racoleuse, faussement progressiste, s’anime sans fin dans ses protestations moutonnières qui résonnent comme des idées fixes, tristement prévisibles», selon Michel Leclerc.

Est-il encore possible, au Québec, de penser librement, c’est-à-dire d’afficher une opinion qui soit affranchie des diktats du jour ou des assourdissants mots d’ordre qui enjoignent à chacun de souscrire à l’opinion commune ou à celle de son clan ? En d’autres termes, la diversité des opinions peut-elle exister au sein d’une communauté nationale comme la nôtre, si rétive à ce que Christopher Lasch appelle « l’épreuve de la controverse publique » ?

Ici comme ailleurs, les sujets complexes s’accommodent mal de la soumission à l’opinion majoritaire, trop souvent l’opinion la plus tonitruante ou la plus habile à organiser le consensus, sans le moindre souci d’une réflexion patiente et éclairée. Les récentes déclarations de la ministre Lise Thériault sur le féminisme, tout comme « l’affaire Jutra » vite devenue « l’affaire Payette », illustrent parfaitement, parmi tant d’autres exemples, la dérive du débat démocratique au Québec, qui souffre de plus en plus de nos paresseuses querelles, alors que les vertus civiques du dialogue ont trop souvent tendance à céder la place à de vaines polémiques, nourries de détestations et d’invectives.

Attitudes interchangeables

Dans le tourbillon des disputes qui nous assaillent périodiquement (la charte des valeurs, l’austérité budgétaire, l’oléoduc Énergie Est, etc.), certains obstacles entravent le débat réfléchi. Gauche et droite, pareillement en quête d’un consensus têtu, sont campées dans des attitudes interchangeables. Une gauche racoleuse, faussement progressiste, s’anime sans fin dans ses protestations moutonnières qui résonnent comme des idées fixes, tristement prévisibles. Quant à la droite, arrogante et pragmatique jusqu’à la bêtise, elle incite les dirigeants politiques à flatter l’opinion commune qu’elle perçoit comme un roseau passif qu’il suffit d’infléchir, au nom de l’ordre social qu’elle a pris soin de modeler à sa façon.

Chacun, prisonnier d’une sorte d’ethnocentrisme intellectuel, refuse de participer à un débat dont il voudrait être seul à définir les modalités organisatrices. Dans un camp comme dans l’autre, ce n’est pas la démocratie qu’on protège, mais le conformisme politique, qu’on engraisse sans vergogne d’illusions rassurantes, au nom d’une conception tyrannique du consensus. Peu importe l’objet du débat, seul compte le fait d’être du bon côté de l’opinion, d’adhérer docilement à ce que les sociologues appellent la « pensée groupale », dans laquelle les convictions individuelles sont sommées de se fondre, sans égard à la nature des faits, afin de préserver la cohésion du groupe jugée plus importante que la justesse de la décision collective.

Quand le débat public est orienté par des groupes d’intérêt ou de pression structurés, hostiles à toutes critiques de leurs idées, fussent-elles argumentées et raisonnables, il se réduit à opposer les unes aux autres de navrantes homélies, dans une rivalité mimétique impuissante à éclairer le présent.

L’autre vision du dissident

Malheur, surtout, à celui qui ose penser autrement, contre son clan et ses pairs, qui s’obstine à prendre en considération d’autres idées que les siennes, à mettre en doute les idées toutes faites de l’orthodoxie à la mode. Même quand les faits lui donnent raison, le dissident est prié de se ranger, de serrer les rangs contre l’autre bord, son mauvais esprit menaçant l’euphorie rassurante du consensus. Mieux vaut avoir tort avec les siens que raison avec ses contradicteurs. Avant toute chose, il faut savoir résister au coming-out de l’entre nous.

Le dissident est systématiquement écarté et conspué au lieu d’être vu comme la possibilité d’une vision autre. En réalité, dans ce Québec qui se vante d’être un foyer pour la tolérance et la diversité, on se refuse à imaginer un cadre de discussion collective qui admet le dissensus. La controverse publique s’est transformée en une bataille de perroquets, une formalité routinière qui vide de sens la notion de pluralisme.

Voilà belle lurette que ce garde-à-vous obligé ne fait plus rouspéter personne au Québec, comme si la pensée restrictive d’hier, du temps de la Grande Noirceur, continuait de guider secrètement nos débats. Il est devenu, à notre insu, l’habitus de chaque camp, son affligeant réflexe. Or, si le prix à payer pour obtenir l’assentiment des siens et de ses opposants est ce ralliement de dupes, alors la pensée critique est chose morte et le débat démocratique tenu en échec.

Si, au sein d’une société, le débat ne permet pas de vivre ses différences, il consacre simplement une démission collective et une inaptitude à mettre la pluralité au coeur de la vie quotidienne et du contrat social censé en régler le mouvement.

Cet appauvrissement du débat démocratique, sa dégénérescence consentie sont bel et bien les signes d’une communauté politique immature, obsédée de passions consensuelles. Dans ces conditions, la mise en garde de Tocqueville retentit comme une prémonition lancée à notre endroit : « Une nation fatiguée de longs débats consent volontiers qu’on la dupe, pourvu qu’on la repose. »

25 commentaires
  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 5 avril 2016 05 h 00

    Pensée unique

    Une autre façcon de parler de la Pensée unique, de l'idéologie de la Bien-Pensance, mère de tous les maux causant la déconstruction de nos sociétés occidentales depuis les dernières 60 années environ. Le "politically correct", ou rectitude politique, qui a progressivement lié les langues et bafoué la liberté d'expression au point ou toute opinion déviant de la Pensée unique est systématiquement diabolisée, censurée, voire pénalisée légalement. À la tête du Politically Correct, on retrouve la mouvance islamiste... et les dirigeants occidentaux qui, voyant le poids démographique pencher vers cette mouvance, voient en même temps cette manne électorale. Mais, vive la démocracie, ce qu'ils oublient est que notre système "démocratique" permet à cette mouvance de créer ses propres partis et de mettre en place ses propres leaders... il n'y a qu'à regarder vers l'Europe.

    Châteaubriand a dit "Chassez le christianisme et vous aurez l'islam". En Europe, les grands designers vendent maintenant des vêtements islamiques, et les hôtesses de l'air d'Air France doivent porter le hidjab sur les vols vers Tehran, et les enfants sont contraints d'apprendre des sourates et les rudiments d'une religion qui n'est pas la leur ni celle de leurs ancêtres. Est-ce cela la diversité?

    Une opinion à des années lumières de la Pensée unique qui sera très bientôt, je le crains, impossible à exprimer.

    Préparons-nous à l'immersion totale dans un monde radicalement différent, et loin d'être meilleur et plus civilisé que celui dans lequel nous avons construit avec le sang et les larmes de nos ancêtres, au cours des deux derniers millénaires.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 5 avril 2016 06 h 24

    … penser ?

    « Est-il encore possible, au Québec, de penser librement (…) ? » (Michel Leclerc)

    Oui, ou non, sauf si l’objet de cette pensée rencontre le monde de la censure ou de l’interdiction ; des mondes où la loi du silence s’impose ou bien par le « nombre », ou bien par des « motions unanimes d’État » (A), mais jamais par ce qu’on aime appeler « libre expression » ou « vérité » !

    Entre-temps, cette douceur :

    Que librement …

    … penser ? - 5 avril 2016 –

    A : Affaire Michaud ; Motion sur ou concernant l’islamophobie !

  • Jacques Lamarche - Inscrit 5 avril 2016 07 h 19

    Pas pire qu'ailleurs!!

    Je vis l'hiver en France! Je ne vois guère de différence! Ici aussi, les points de vue sont vite polarisés par deux clans, ceux pour, ceux contre! Pourtant la presse est moins concentrée qu'au Québec, les sources d'information plus variées, les partis politiques plus nombreux! Rien n'y fait! Rapidement la polarisation s'installe, les nuances s'estompent, le débat s'appauvrit dès que s'impose un groupe de pression plus fort qe l'autre! Il devient dès lors difficile pour l'opinion de s'interroger et de se forger une idée quand tout de suite elle est bombardée d'avis et de commentaires d'experts qui prêchent une même pensée! Et encore plus difficile si le sujet met en cause un tant soit peu le nationalisme québécois! Le temps d'un instant, les positions sont campées, les avis tranchés!

    Une des grande illusions de notre temps est de croire que les nouvelles technologies favorisent l'information et la discussion! Elles servent davantage à canaliser des courants de pensée, à disperser et à marginaliser les oppositions, à atomiser les solidarités qui voudraient se former.

    Et est-ce que le pouvoir est intéressé à partager l'information, à favoriser la discussion, à lancer de grands débats sur la constitution ou la privatisation? Par exemple, la refonte du modèle québécois qui s'opère actuellement n'a jamais fait l'objet de débat national et reçu l'aval de l'opinion!

    Aux Etats-Unis, ce n'est guère mieux! Où, sur la planète, la pensée critique serait-elle vivante, la dissidence non écartée!

    Toutefois, M. Leclerc, il faut, comme vous le faites fort bien, dénoncer l'appauvrissement du débat public actuel. Il sévit partout. Des raisons existent. Il faut les identifier. Il m'apparaît que la première source de cet assèchement et des dérives tient au contrôle qu'exercent sur l'opinion les oligarchies de la communication! Et ce pouvoir, elles le protègent précieusement.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 5 avril 2016 10 h 52

      Il semble que les «oligarchies de la communication» n'ont pas d'emprise sur vous. N'ayant aucune emprise sur moi non plus; nous sommes au moins deux ayant une pensée personnelle.
      Rien n'est complètement perdu.

      « l'appauvrissement du débat public actuel.» Étrange de voir de «l'appauvrissement» depuis que même ceux qui ne savent pas «s'exprimer» on droit au chapitre. Ce n'est pas «comment» on le dit qui est important, c'est de le «dire».

      «sur la planète, la pensée critique serait-elle vivante, la dissidence non écartée !»
      La condescendance «sur une plateforme publique» des opinions exprimées sur «des plateformes publiques» me semble tout autant «étrange».

      «Et ce pouvoir, elles le protègent précieusement.»
      Et si «elles» le protègeraient tant que ça, voulez-vous bien me dire «où» je pourrais vous lire à tirer de hue à dia ???

      Bonne journée.

      PL

    • Pierre Bernier - Abonné 5 avril 2016 11 h 01

      Actuellement « pas pire qu’ailleurs » : cela est vrai.

      Mais une population de 7-8 millions de personnes sur un territoire ne peut-elle pas faire mieux qu’ailleurs ?

      Autant dans la gestion de ses affaires domestiques que pour la contribution de la collectivité à l’humanité ?

      Et qu’on aime ça ou pas, la façon d’exercer les missions conférées à la puissance publique est un facteur (levier) déterminant.

    • Gilbert Turp - Abonné 5 avril 2016 20 h 38

      Merci Pierre Bernier,
      Je suis d'accord avec vous.
      Si au lieu de la France et des USA, des pays qui ont au moins 10 fois la population du QUébec et sont tous deux quelque peu impériaux, on se comparait au Danemark ou à la Norvège qui sont dans une situation démographique, culturelle et géographique qui ressemble à la nôtre, on verrait qu'en effet, on peut faire mieux.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 5 avril 2016 07 h 45

    Les médias électroniques rapprochent les gens

    Le phénomène que Michel Leclerc observe au Québec, se retrouve aux États-Unis.

    La disparition d'un enfant dans un centre commercial à la suite d'une brève distraction de ses parents ou gardiens, un chaton sauvé in extremis par un valeureux pompier, une photo indiscrèete qui révève qu'une chanteuse pop ne porte pas de sous-vêtements, et voilà l'Amérique toute entière qui sent le besoin de s'exprimer passionnément à ce sujet.

    Le Québec est un village comme l'Occident l'est devenu.

    Et brulez un exemplaire d'un livre sacré ou publiez la caricature d'un saint personnage et vous avez le même résultat en Asie.

    Ces réactions de masse ne sont pas dues à un appauvrissement du débat démocratique mais le signe d'une certaine cohésion sociale autour de valeurs communes (l'importance de la vie d'un enfant, l'amour des animaux de compagnie ou l'importance de la pudeur, dans les exemples américains mentionnés).

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 5 avril 2016 09 h 05

      Parce que vous voyez cela comme le progrès, que des fanatiques du bout du monde (par rapport à l'Occident) menacent de mort un écrivain ou un caricaturiste qui publie son oeuvre en Occident, exprimant une perspective du monde fondée sur les valeurs occidentales, dans son propre pays où, jusqu'à tout récemment, la liberté d'expression le permettait? Moi pas, monsieur. Ce "village global", monsieur, impose des valeurs totalement étrangères dans nos sociétés occidentales, et non vice versa, jusqu'en leur sein. La véritable diversité culturelle ne sera assurée que par le maintien des frontières et de la souveraineté des peuples, et pas seulement dans les pays non occidentaux, mais en Europe, au Québec et en Amérique du Nord également.

  • - Inscrit 5 avril 2016 08 h 46

    Un texte qui mérite qu’on le médite.

    Comment distinguer la conviction de la pensée unique ? Le plus difficile est de laisser à nos convictions une ouverture à celle de l’autre. Mais il faut avouer que les convictions sont souvent forgées de longue date et sur des observations fortement ancrées dans la réalité. Les combattre est un acte de courage autant qu’un acte d’humilité.

    Dans le vif du débat, il est fréquent que le racourcit et l'image choque soient les recours faciles. Combattre ce réflexe devrait idéalement être notre quête. Mais je l'avoue, il est difficile garder la tête froide en tout !

    Mais, pour les besoins d’un débat réellement démocratique, l’écoute de l’autre point de vue est un exercice non seulement nécessaire mais incontournable. Il demande discernement et effort.

    L’« esprit critique » n’est pas l’« esprit de critique », il est un examen de tous les instants. L’autocritique est le grand ménage du printemps de l’esprit.

    • Jacques Lamarche - Inscrit 5 avril 2016 11 h 05

      J'aime bien cet appel à un regard humble sur soi! Votre texte, lui aussi, mérite réflexion! Que ce ne sera pas facile!! Merci!