D’où vient l’expression Révolution tranquille?

Le maire de Montréal Jean Drapeau et  Robert Bourassa, alors député libéral De Mercier, à l'Exposition universelle de Montréal de 1967
Photo: Alain Renaud Le Devoir Le maire de Montréal Jean Drapeau et  Robert Bourassa, alors député libéral De Mercier, à l'Exposition universelle de Montréal de 1967

Très vite après l’élection de Jean Lesage, l’expression « Révolution tranquille » s’est répandue pour désigner les bouleversements qui secouaient la société québécoise. Lors du 3e Congrès des Affaires canadiennes tenu en novembre 1963, le politologue Guy Bourassa déclarait ainsi que « parler de révolution tranquille au Québec est devenu un slogan, presque une mode ».

Mais qui donc a utilisé pour la première fois cette locution ? Certains chercheurs renvoient à un article du Globe and Mail ou du Montreal Star dans lequel serait apparue pour la première fois l’expression anglaise. Cependant, personne n’est en mesure d’en donner la source exacte.

On ne s’est pas aperçu que, en fait, l’expression « quiet revolution » était d’usage courant en anglais dans les journaux nord-américains de l’époque.

Le terme était si familier que l’on parlait de « quiet revolution » pour évoquer des changements rapides dans des domaines aussi variés que les habitudes culinaires des ménages américains, les méthodes de soins pour les patients atteints de maladies mentales, l’intégration des étudiants noirs des États-Unis dans les anciens campus ségrégationnistes, la conversion de la planète en un village global, la fabrication du verre, les méthodes d’écoute électronique ou la transformation des clubs politiques qui acceptaient désormais de substituer aux beignets et au café des sandwichs et de la bière. La locution envahissait même la publicité.

Partout dans le monde

De manière encore plus révélatrice, de nombreuses tentatives de rénovation nationale de par le monde étaient qualifiées de « quiet revolution ».

Par exemple, en 1960, le Jerusalem Post s’intéressait à « Bourguiba’s Quiet Revolution », le président tunisien ayant choisi de rendre le jeûne du ramadan optionnel afin de ne pas nuire à l’industrie et au commerce. D’autres journaux décrivaient au même moment des « quiet revolutions » au Soudan, au Bhoutan, au Pakistan ou encore en Côte d’Ivoire.

Ce que ces textes avaient en commun, c’était de lier ces multiples révolutions tranquilles à une volonté de s’attaquer aux traditions ancestrales et de chercher à arracher les pays ou régions concernés à la misère et à l’ignorance.

On se réjouissait notamment que le Japon, réalisant sa propre « révolution tranquille », ait réussi à se sortir de son ancienne gangue médiévale afin d’embrasser un programme de réformes sociales. De même, le Programme de développement communautaire mis sur pied en Inde devait, disait-on, assurer le développement économique et social du pays en extirpant les vieilles méthodes d’agriculture et les superstitions religieuses.

Ce qu’il faut réaliser, c’est que la « quiet revolution » du Québec faisait écho à toute une série de tentatives de relèvement national de par le monde. Les réformes du gouvernement libéral provincial prenaient place dans un contexte de bouleversement planétaire. Les années soixante ont, en effet, correspondu un peu partout à une période de profonde remise en cause des anciennes manières de faire dans les sphères politiques, économiques et culturelles.

Originalité et normalité

Pourquoi donc, alors, avoir fait de l’expression « Révolution tranquille » une marque unique de la société québécoise ?

On peut croire que cela tient à l’ambivalence même du terme. En effet, il y a dans la pérennité de l’expression « Révolution tranquille » quelque chose de réconfortant, et pour les tenants de la normalité et pour les partisans de l’exceptionnalité du Québec.

D’une part, on peut avancer que, sans le reconnaître, les Québécois n’ont fait que récupérer pour eux-mêmes un concept qui était dans l’air du temps et qui servait déjà à qualifier toute une pléiade de plans de réforme en Asie, en Afrique et en Amérique latine.

Il existait au tournant des années 1960 des révolutions tranquilles un peu partout, et celles-ci cherchaient, dans l’ensemble, à remplacer chez des peuples en voie de développement des pratiques et des croyances désormais dépassées. Le Québec était embarqué dans une modernité qui ne connaissait pas de frontières.

D’autre part, on pouvait légitimer l’idée qu’il s’était tout de même passé au Québec quelque chose de profondément différent d’ailleurs. La spécificité de l’expression utilisée pour décrire les changements des années 1960 renvoyait ainsi à une caractéristique idiosyncrasique de la nation québécoise. Au contraire des grandes nations qui avaient connu des révolutions tout court (que l’on pense aux Révolutions américaine, française, glorieuse ou de 1917), les Québécois avaient connu une « évolution bruyante ».

Banale et originale : cette ambivalence des interprétations assure, encore aujourd’hui, le succès de l’appellation « Révolution tranquille ».


 
17 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 4 avril 2016 05 h 04

    Tout est bon...

    Tout est bon au Canada lorsqu'il faut anéantir la fierté naissante des Québécois qui nous vient de notre résistance historique à l'assimilation et à notre réveil identitaite commencé dans les années 50-60.
    Aujourd'hui, Monsieur Warren tente ouvertement de nous convaincre que, "Bof, les Québécois, finalement, sont tellement ordinaires dans leur modernité que leur fausse prétention à la différence n'est que vulgarité !"
    Se présenter en prof d'université pour faire ce travail en usant d'une forme plutôt négligée d'une analyse médiatique et historique, et qui plus est une semaine après que le français ait été présenté comme une langue qui aide la propagation de l'extrémisme terroriste n'est selon moi, certainement pas plus le fruit du hasard que de la connaissance sérieuse des choses.
    En plus que c'est Robert Charlebois qui doit être content que pseudo-preuve lui est donnée que nos élites politiques et intellectuelles de l'époque n'ont été qu'une bande de gars et de filles bien ordinaires... Des suiveux mêmes, puisque partout dans le monde, on faisait la révolution tranquille !
    C'est comme rien, Monsieur Warren et moi le gars bien ordinaire que je suis resté, nous n'avons pas dû connaître à cette époque les mêmes personnes ?
    Parce que moi, celles que j'ai rencontré, ne serait-ce que par leurs paroles et écrits interposés, ils étaient loin de l'être. Tellement, qu'ils n'avaient tous absolument rien de médiocre...
    Pas plus que la société du Québec qui alors, commençait à prendre collectivement en mains son destin propre.

    Plus que jamais, grâce aujourd'hui à la sortie médiatique qui me semble grossière de Monsieur Warren : Vive le Québec libre !

    • Jacques Patenaude - Abonné 4 avril 2016 08 h 30

      "Il existait au tournant des années 1960 des révolutions tranquilles un peu partout, et celles-ci cherchaient, dans l’ensemble, à remplacer chez des peuples en voie de développement des pratiques et des croyances désormais dépassées. Le Québec était embarqué dans une modernité qui ne connaissait pas de frontières."

      Le contexte de la révolution tranquille est bien décrit dans ce texte, effectivement nous en étions à nous débarasser de toutes ces croyances dépassées dans lequelle l'Église et le duplessisme nous enfermait.

      Je ne vois rien de rabaissant de ce texte. Situer la révolution tranquille dans le contexte des peuples colonisés est non seulement une vérité historique mais aussi tout à notre honneur. C'est pour moi beaucoup mieux que de nous situer dans le cadre de la pseudo-majorité chartiste dans laquelle on veut nous enfermer présentement.

    • François Dugal - Inscrit 4 avril 2016 08 h 35

      Monsieur Warren enseigne à l'Université Concordia, monsieur Côté, ceci explique cela.

    • Yves Côté - Abonné 4 avril 2016 12 h 50

      Monsieur Patenaude, désolé mais vous tombez dans un panneau qui est, je dois l'admettre, habilement construit.
      Pourtant, il est facile de s'en prémunir de son piège dialectique, puisqu'on peut facilement constater que le contenu est loin d'être à la hauteur de la prétention d'objectivité qui en est volontairement sous-jascente...
      Cela commence par la mise en situation pseudo historique qui présente un congrès d'affaire comme s'il s'agissait d'une réunion de savants plutôt que d'hommes d'affaires comme il en était en fait. Hommes d'affaires canadiens qui en 1963 comme en 2016, préfèrent toujours l'anglais au français pour en faire.
      Cela continue avec le doute qui est jeté aux lecteurs en discrédit d'une idée largement admise non seulement par les plus nombreux, mais aussi par les journalistes et historiens qui, je le précise ici puisque la chose m'en semble utile, ne sont pas que Québécois. La chose étant faite sans donner les sources des "journaux nord-américains de l'époque" qui usaient (ou qui auraient usé) de l'expression "quiet revolution" pour parler de d'autres que les Québécois. L'auteur se contentant maigrement d'ajouter "d'autres journaux" au Jerusalem Post en guise de preuve indiscutable...
      Finalement, pour montrer la grossièreté du procédé d'attaque politique de l'auteur, la pseudo-démonstration se termine par une volonté manifeste de Monsieur Warren de déprécier les Québécois dans leur créativité autant que dans leur perception d'eux-mêmes, puisqu'il écrit noir sur blanc : sans le reconnaître, les Québécois n’ont fait que récupérer pour eux-mêmes un concept qui était dans l’air du temps et qui servait déjà à qualifier toute une pléiade de plans de réforme en Asie, en Afrique et en Amérique latine.
      Voilà Monsieur Patenaude ce que rapidement je dis de ce texte en réponse au vôtre.
      Dans la pérennité de l’expression « Révolution tranquille », n'y a-t-il pas quelque chose de dérangeant pour les tenants du rabaissement historique constant du Québec ?

    • Yves Côté - Abonné 4 avril 2016 12 h 53

      Monsieur Dugal, mais je le sais très bien...
      Puis-je vous inviter d'ailleurs à lire ma réponse à Monsieur Patenaude ?

      Je vous adresse un sourire amical, Monsieur Dugal.

  • Philippe Dubé - Abonné 4 avril 2016 07 h 57

    Histoire

    La vignette de la la photo de Alain Renaud (dont on s'ennuie parfois) mentionne: "Le maire de Montréal Jean Drapeau et le premier ministre du Québec Robert Bourassa à l'Exposition universelle de Montréal de 1967" alors que tout le monde sait (accès universel à Internet) que RB, élu député de Mercier en 1966, est devenu Premier ministre du Québec le 12 mai 1970 (élection du 29 avril précédent). Puisque les images ont un pouvoir d'évocation sinon d'illustration, il est étonnant d'avoir fait référence à cette photo mal datée alors que le 'père' de la Révolution tranquille est bel et bien Jean Lesage. Il y a ici un glissement de sens sur la période, l'événement et les personnages politiques qui me laisse croire que les concepts utilisés sont parfois trop élastiques (flous) pour nommer avec justesse un fait d'histoire et créent ainsi, à peine cinquante plus tard, des amalgames erronnés. Ici, le ver est dans le fruit: la photographie mal choisie et induisant à l'erreur (errance) historique illustre parfaitement l'idée qu'un moment d'histoire mal nommé crée de la confusion, tôt ou tard. Voilà un beau sujet de discussion.

    ---
    NDLR - La correction a été faite. Merci.

  • Gilles Delisle - Abonné 4 avril 2016 08 h 22

    Malheureusement, un temps révolu!

    Hier, la révolution tranquille avec la modernité de l'Etat québécois, l'éducation pour tous, de l'école primaire jusqu'à l'université, des services de santé pour tous avec une gratuité universelle pour les citoyens, nous nous sommes donnés collectivement une entreprise publique comme Hydro-Québec, qui allait permettre à nos ingénieurs et travailleurs de mille métiers de se faire valoir en francais!
    Aujourd'hui, c'est la décrépitude totale avec l'anéantissement tranquille de tout ce que le Québec s'était donné comme moyens pour devenir un pays moderne et ouvert. Les gouvernements successifs depuis 1990, ont permis cette démolition sociale en nous faisant croire que le Québec était en train de sombrer. Donc, on nous rabat les oreilles avec des expressions comme " on a atteint l'équilibre budgétaire" ( le jeune blanc bec Coiteux), "nos objectifs sont atteints" ( le malotru), et ainsi de suite, les autres font dans la corruption ou la fraude , pour la plupart. On aurait peut-être d'une autre révolution , un peu moins tranquille peut-être celle-là!

  • Pierre Schneider - Abonné 4 avril 2016 08 h 47

    Que des réformes

    Il n'y a jamais eu de révolution au Québec. Que des réformes qui, dans le contexte de l'après-Duplessisme, ont paru pour plusieurs sort audacieuses.

    Tentative de rébellion 1837-38 pour une République laïque. Répression terrifiante.

    Et la peur. Et la honte qui gangrènent toute velléité d'autonomie véritable.

  • Claude Bariteau - Abonné 4 avril 2016 09 h 06

    Pourquoi la « révolution tranquille » fut tranquille ?


    Monsieur Côté charge trop sur le professeur Warren, car son texte traite du recours à ce concept pour qualifier ce qui bougeait « de par le monde ». Une lecture correcte, mais qui oublie que ça se passe à l’issue de l’entente de Yalta (1945), qui a façonné un nouvel ordre international avec, à l’avant-scène, la Russie et les États-Unis.

    Cet ordre en cours, les Nations unies proclament en 1960 le droit des peuples colonisés à l’autodétermination externe. Se créent alors plusieurs nouveaux pays. Au Canada, l’après-guerre est alors pensé à la lumière du rapport Rowell-Sirois commandé en 1937 et déposé en 1940.

    Le Canada participe à cette guerre à l’aide d’un transfert de points d’impôt en provenance des provinces. Comme ce rapport recommande l'extension des charges et des pouvoirs de l'État fédéral, les dirigeants de ce pays s’en servent pour s’immiscer dans les programmes sociaux et mettre en place un système de péréquation.

    Voilà qui explique la résistance de Maurice Duplessis et du rapport de la Chambre de commerce de Montréal dont découlent les revendications du Québec alors qu’un éveil novateur s’exprime un peu partout.

    La suite de ce différend fut un accord entre Lester B. Pearson et Jean Lesage. Son effet fut de renflouer les coffres du Québec, permettant un renouveau en santé et en éducation, aussi dans des activités de visibilité.

    Ce fut la « révolution tranquille » du Québec.

    Si cette entente la rendit « tranquille », elle contribua à contrer la poussée pro-indépendance sur la planète, ce que recherchait Pearson. Par contre, elle contenait une brèche pour un retour du projet « canadian ». Le gouvernement Trudeau s’en servit.

    En cela, le PLQ de Lesage, en refusant d’emboîter le pas des peuples qui réalisaient leur indépendance, contribua au retour du balancier et à l’impasse actuelle dont la sortie demeure celle qu’il n’osa pas actualiser.

    • Yves Côté - Abonné 4 avril 2016 13 h 12

      Merci Monsieur Bariteau de m'apporter la contradiction.
      Ceci-dit, la présentation publique d'un texte pour commentaires subséquents qui est accompagnée d'une annotation de professeur d'université induit chez le lecteur une attente précise : celle pour l'auteur de respecter des exigences d'analyse reposant sur les concepts strictes de la science et d'une rédaction concordante.
      Toutes deux qui ne sont manifestement pas ici au rendez-vous selon moi.
      J'en veux pour démonstration la pauvreté de référence formelle des termes "était d’usage courant en anglais dans les journaux nord-américains de l’époque", "D’autres journaux décrivaient au même moment" et l'unicité de référence d'une parution du Jerusalem Post en 1960.
      C'est trois "sources", entre guillemets puisque deux n'en sont pas, m'apparaissant pour le moins pauvres comme preuves sur lesquelles l'idée même de Monsieur Warren pourrait être prise au sérieux.
      Ceci-dit, j'en profite pour vous souligner que pour moi, vous lire est non-seulement toujours des plus stimulant intellectuellement, mais riche de mises en situation pour vos analyses.
      Ce pour quoi je vous remercie de vos textes de commentaires dans mon journal quotidien...


      Salutations républicaines, Monsieur.