Femmes mariées, féminisme et pouvoir

Claire Kirkland-Casgrain
Photo: Archives Le Devoir Claire Kirkland-Casgrain

Le décès récent de Claire Kirkland-Casgrain remet à l’ordre du jour les anciennes prescriptions du Code civil sur les femmes mariées, puisque c’est elle qui a fait adopter la loi 16 qui les a profondément modifiées en 1964, avant l’émergence des nouveaux mouvements féministes (1966, 1969, etc.) et le déblayage du terrain par quelques-unes de leurs pionnières.

Mais la question intéressait les féministes depuis longtemps. Dès 1893, dans Le Coin du feu, magazine féminin publié par Joséphine Marchand-Dandurand, Marie Gérin-Lajoie publiait une série d’articles pour dénoncer les articles du Code civil qui signaient l’effacement social et économique des femmes mariées. Estimant qu’elle devait informer les jeunes filles de la perte que représentait pour elles le mariage, elle publiait en 1903 un Traité de droit usuel, ouvrage qu’elle faisait distribuer dans les académies et les pensionnats.

Deux décennies après la fondation de la première association féministe québécoise, la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste, en 1907, le gouvernement libéral d’Alexandre Taschereau établissait la commission Dorion pour examiner la question et proposer éventuellement des amendements au Code civil. Tous les groupes féministes ont présenté des mémoires, mais ils n’ont obtenu que des miettes : le droit pour les femmes mariées de conserver leur salaire (sic !!!) et le droit pour les femmes séparées d’obtenir la tutelle de leurs enfants. La demande de séparation pour cause d’adultère du mari n’était possible que s’il entretenait sa concubine sous le toit conjugal. Par contre, un mari pouvait toujours obtenir la séparation en cas d’adultère de son épouse. « Le pardon, estimaient les commissaires, était plus naturel au coeur de l’épouse et l’humiliation était plus grande pour le mari. » Ce double standard était donc maintenu.

En 1945, il a fallu la détermination et l’astuce de Thérèse Casgrain pour obtenir que les chèques d’allocation familiale soient adressés à la mère de famille au Québec. Estimant qu’il était temps, après cet épisode, de réactiver le dossier des droits civils des épouses, elle a obtenu du gouvernement Duplessis une nouvelle commission d’enquête, la commission Méthot, en 1946. De nouveau, les féministes s’activent, mais cette fois, elles ont des alliés : quelques membres du Barreau, où désormais on trouve des femmes. L’une d’elles, Élisabeth Monk, en compagnie de Jacques Perrault, publie une série d’articles dans Le Devoir et réunit les textes en brochure. Celle-ci est largement distribuée. La seule retombée directe de cette nouvelle activité militante est l’abolition du double standard, en 1954, article qui confirmait le caractère ouvertement désuet des prescriptions du Code civil. Les recommandations de la commission Méthot, à ce jour, ne sont pas connues.

Les femmes actives au sein du Parti libéral, dont Claire Kirkland-Casgrain et Lise Bacon, obtiennent, à la fin des années 1950, que les modifications au Code civil figurent au programme du Parti libéral. Mais il ne suffit pas de placer une revendication dans le programme. Certes, les comités du barreau sont à l’oeuvre, notamment le Comité de révision du Code civil. Mais il faut aussi la volonté politique. Ce sera le rôle de la première femme ministre de convaincre ses collègues de placer les modifications attendues à l’agenda et de faire adopter la loi 16.

Moralité : il faut d’abord la conscience des femmes de l’injustice qu’elles vivent. Il faut ensuite la militance et surtout la persévérance (1893-1964) des féministes pour la contrer. Il faut enfin des femmes au pouvoir, des femmes convaincues de l’importance des droits des femmes, pour procéder aux modifications indispensables.

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13 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 30 mars 2016 14 h 52

    C'est bon de remonter un peu le temps

    Bravo !

  • Jeanne Joncas-Carbonneau - Inscrite 30 mars 2016 15 h 52

    Les femmes et l'histoire

    Wow, quelle femme extraordinaire! Par contre, la lecture de cet article me pousse à réfléchir à un problème assez important. En effet, même si je me considère comme une jeune femme assez informée, je dois avouer qu'avant l'annonce de son décès, il y a quelques jours, je n'aurais pas été en mesure de nommer les réalisations de Madame Kirkland-Casgrain et je suis certaine qu'il en va de même pour la majorité des jeunes de mon âge. Sans la moindre exagération, cet article m'en a appris plus sur le féminisme québécois que mes cours d'histoire au secondaire.

    Ainsi, cela démontre qu'il y a un manque dans l'enseignement de l'histoire du Québec. Plusieurs se pleignent fréquemment des lacunes des cours d'histoire au secondaire, par contre, personne n'a parlé du manque "d'éducation féministe" dans celui-ci, un manque qui est pourtant flagrant. Je me rappelle avoir appris que les femmes québécoises ont obtenu le droit de vote en 1940 (soit bien plus tard que dans la majorité des pays occidentaux), mais aucun professeur ne m'a jamais parlé de toutes ces femmes courageuses qui ont fait en sorte qu'aujourd'hui notre province est un des endroits dans le monde où il y a le plus d'égalité hommes/femmes.

    Bref, il n'est pas normal que des femmes telles Claire Kirkland-Casgrain soient oubliées au dépend d'hommes politiques dont les réalisations sont moins importantes. Ainsi, je pense que nous devrions donner une plus grande place à l'histoire du féminisme québécois dans notre programme d'enseignement. C'est un sujet essentiel à notre culture générale et cela éviterait peut-être que, dans le futur, une ministre de la condition féminine soit incapable de se qualifier de féministe...

  • Tracy Alain - Inscrite 30 mars 2016 18 h 55

    Je crois qu'il est vital de souligner et d'amirer cette grande femme. Par contre, il est important de pas abandonner le combat pour l'égalité et se dire que tout le travail est fait. Ces femmes ont tracé la voie, mais la partie est loin d'être gagnée. Le Québec est un exemple en matière d'égalité et c'est grâce au travail de ces femmes. Il ne faut pas juste les admirer et passer à autre chose. Si nous ne sommes pas vaillantes, les hommes puissants garderont le pouvoir. Il faut s'informer, se cultiver et surtout enseigner aux futures générations cette histoire riche pour conserver la flamme qu'ont allumée ces merveilleuses dames. Chapeau!

  • Laurie Plante - Inscrite 30 mars 2016 19 h 41

    L'absurdité du passé

    « Le pardon, estimaient les commissaires, était plus naturel au coeur de l’épouse et l’humiliation était plus grande pour le mari. »

    Ce sont là des propos bien loin de notre époque. En plus d’être sexistes, ils ne se basaient que sur des observations très peu scientifiques. De plus, si la femme avait d’avantage tendance à pardonner, c’est sans doute parce que justement, elle n’avait aucun recours et ne représentait rien sans son mari. Aussi, avant 1907, une femme était-elle vraiment obligée de partager sa propre demeure avec les différentes maîtresses de son mari? J’espère que les dames de l’époque ont pris cette loi comme une insulte: tant qu’à faire un règlement aussi loufoque, mieux vaut s’abstenir. Je suis heureuse que des femmes comme madame Kirkland-Casgrain aient ouvert des portes à ma grand-mère, ma mère et moi. Grâce à ces pionnières, j’ai la chance de pouvoir devenir une femme indépendante.

  • Marie Thériault - Inscrite 30 mars 2016 20 h 29

    Nombreuses sont les dames influentes, confiantes et puissantes qui ont fait changer les choses dans le passé. Par contre, combien de jeunes filles, et même de jeunes femmes, auraient su nommer madame Kirkland-Casgrain et ses réalisations, avant la lecture de cet article? Très peu. Pourtant, les progrès qui ont résultés de ses gestes ont fait de nous les femmes que nous sommes aujourd'hui. Il serait donc essentiel de faire connaître ces grandes dames aux jeunes qui, grâce à ces dernières, bénificient d'une qualité de vie et d'une reconnaissance accrue dans notre société moderne. Des gestes aussi grandioses méritent d'être applaudis.