Pâques ou la puissance de la fragilité

Quels regrets pèsent trop lourd sur le feuillage du présent, nous rattachent à la souffrance comme un bagage que l’on ne veut déposer ? Il est l’heure de rentrer en soi-même, de laisser le paysage nous redonner ce que l’on est.


Pâques relate une vieille histoire qu’ont visitée bien des mythes : la vie plus forte que la mort ; l’amour plus fort que la haine ; la fulgurante beauté de la fragilité humaine. Il est un souffle vital qui anime le monde et pousse à en prendre soin, à résister aux forces de mort, à créer sans relâche un monde plus humain. Le récit de la résurrection nous en offre une version bouleversante, essentielle à une époque où les bulldozers de la finance et de la technique, au service d’élites cupides, oeuvrent à plein régime à aplatir le monde, à ravager la Terre, à ratatiner les humains au nom du profit et de l’efficacité.

Pâques véhicule une nouvelle insensée : un être humain qui n’a eu de cesse durant sa vie de « relever » les personnes écrasées, prostrées, humiliées, rejetées — les morts-vivants de sa société —, et qui, pour cela, a été exécuté par les Maîtres de son temps, a été « ressuscité » des morts, c’est-à-dire « relevé ». Sa « résurrection » résumait le combat acharné de sa vie — montrer à ceux et celles qui en doutaient dans leur chair et leur âme qu’il y a bien une vie avant la mort, et qu’il faut la vivre debout. Voilà qu’elle embrasse même sa mort : Jésus devenait la résurrection incarnée. Pas étonnant que ce récit soit devenu une rumeur résurrectionnelle à travers les siècles, mobilisant des hommes et des femmes en grand nombre contre la misère, le moralisme étriqué et le joug des idoles qui chosifient l’humain et la vie. Contre les Églises aussi quand elles se moulent aux pouvoirs écrasants. Car Pâques est difficile à entendre. La tentation est grande de museler l’Évangile, comme on le fit pour Jésus. On le fera trop souvent en l’aseptisant, en l’affadissant, en en faisant un discours légitimant la domination. Ou encore en préférant célébrer la vie après la mort, pour surtout ne pas déranger les puissants qui possèdent la terre et dépossèdent les pauvres.

Pâques bouleverse jusqu’à nos représentations de Dieu. Celui-ci n’est plus à l’image des tout-puissants trônant, ordonnant, exigeant soumission et allégeance. D’une manière inouïe, il est le Très Bas, identifié à tous ces gens qu’on dépouille de leur humanité, en total retrait, dans la cohue des oubliés, parmi la foule des déshérités lancée sur les routes de l’exode ou de l’exil, ou encore dans le cri incessant des Abel de l’histoire réclamant justice.

Dieu ne nous détourne pas de ce cri. Il est ce cri. Le « buisson ardent » qui ne se consume pas. Mémoire de notre humanité. Qui l’écoutera, qui y répondra ne peut qu’écouter la souffrance du monde, et peut-être ainsi reconnaître son nom qui est le nom de tout homme, de toute femme. Celui-là, celle-là participe à une résurrection dans la nuit du monde.

Quoi qu’en disent les grands conglomérats médiatiques et du divertissement, qui impriment un sourire béat sur leurs écrans comme une injonction à rire, la souffrance est toujours notre compagne, comme l’est la joie. L’angoisse comme l’espoir. La mort comme la vie. Ni les amoncellements de choses jetables qui encombrent nos vies, ni les distractions technologiques envoûtantes n’y pourront changer quelque chose. Sauf à vouloir esquiver l’essentiel, à se payer de faux-semblants, des fantasmes, de l’oubli. À faire croître ainsi un peu plus le désert là où devrait fleurir un jardin. Je le dis en tremblant. Nous sommes une blessure vivante. Notre fragilité n’est pas menace mais source de vie. Elle nous unit aux autres et à la nature par des liens d’amitiés et de solidarité — « la solidarité des ébranlés », disait le philosophe Jan Patocka. Les liens du vivant lézardent les carapaces, les armures épaisses d’où s’écoule un filet de sang. Ils sont brèches sur le mur opaque de la réalité par où s’immisce le sens ; ouverture à la transcendance au coeur du monde ; lueur d’infini dans le temps ; Dieu présent dans l’absence ; impuissance aimante ; prière silencieuse au milieu des combats pour la justice.

Pâques, comme tant d’oeuvres sacrées, mythiques, artistiques, littéraires et poétiques, anime le désir si urgent de vivre, incarne la vie comme don et bonté, l’existence comme combat et création. Il n’invite pas à se tourner vers Dieu en se détournant du monde. Au contraire, il invite à s’ouvrir au souffle de vie qui a animé Jésus et à assumer, comme lui — avec lui, pour les chrétiens et chrétiennes —, la responsabilité qui incombe à tous de faire de ce monde une maison commune, sans dominants ni dominés. À rompre les chaînes de la honte, à libérer la parole, à nous accueillir mutuellement dans notre vulnérabilité, et à nous tenir ensemble debout, joyeux et vivants, face aux forces qui sèment le désespoir, la résignation, le cynisme, la peur, l’égoïsme et qui voudraient bien nous faire plier ou nous replier sur nous-mêmes. Pâques aura toujours la saveur de la sève qui monte et la puissance d’un chant de joie.

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2 commentaires
  • Jean-Marc Simard - Abonné 26 mars 2016 09 h 29

    Jésus est l'Amour incarné...

    L'histoire de Jésus de Nazareth, celle d'un Dieu fait chair, venu sur terre pour réparer les effets négatifs de la création en sauvant l'humanité de ses tendances animales à faire le mal, cette histoire, dis-je, est une des plus merveilleuses histoires jamais racontées...Est-elle vraie ? Est-elle inventée ? Chose sûre ce n'est pas l'histoire en tant que telle qui est miraculeuse, c'est que tant de personnes y aient crues depuis au-delà de deux mille ans et continuent à y croire, et qu'elle adonné naissance à une religion qui, malgré les nombreux obstacles traversés au cous des siècles, perdure et est toujours vivante......

    Jésus c'est l'Amour incarné...Il est venu nous dire que l'amour est la voie, la vérité, la vie...Que l'amour est la grande force cosmique qui a construit l'univers et qui fait la vie...Il est venu nous dire que l'humanité ne pourra s'en sortir et évoluer vers le plus-être sans apprivoiser cette grande force cosmique, sans agir constamment par et au nom de l'amour...
    Cette grande force est la plus mystérieuse qui soit...On n'a pas fini de la découvrir...Elle est la force spirituelle qui lie tout dans l'univers, dont la gravitation, l'électro-magnétisme et le nucléaire ne sont que l'expression matérielle...Si, au lieu de s'attrader à prouver l'existence de la loi du plus fort dans le milieu naturel, les scientifiques s'attardaient davantage à démontrer l'existence de la grande loi universelle de l'amour (aussi appelé attraction universelle) peut-être que l'humanité actuelle se mettrait en marche accélérée vers la construction de la nouvelle humanité qui vient...Peut-être alors que le respect de la vie deviendrait la norme qui guiderait les divers projets humains au lieu de faire reposer ces projets sur de simples opérations comptables et la recherche du seul profit éphémère...

  • Lucie Germain - Abonné 28 mars 2016 13 h 13

    Inspiration

    Merci au Devoir d'avoir publié la réflexion de Jean-Claude Ravet; suite au décès du Père Lacroix qui avait lui-même publié une réflexion à Noël et à Pâques en ces pages pendant plusieurs années, nous sommes heureux de lire une opinion qui souligne l'incarnation de la fête de Pâques. Nous sommes abonnés et au Devoir et à la revue Relations, car ces ceux publications sont inspirantes par les temps qui courent... où l'on a besoin d'une vision humaniste, solidaire et progressiste.

    Lucie Germain et François Carrier
    Montréal (Île-Bizard)