La référence canadienne de Philippe Couillard

L’image du Québec comme d’une «nation ethnique» sert généralement de contraste pour mieux souligner «la nation multiculturelle imaginée du Canada».
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’image du Québec comme d’une «nation ethnique» sert généralement de contraste pour mieux souligner «la nation multiculturelle imaginée du Canada».

J’ai beaucoup apprécié l’article de Robert Dutrisac, dans l’édition de samedi dernier du Devoir, qui traitait de la question des seuils d’immigration, et il m’apparaît que le paragraphe de conclusion mérite d’être approfondi : « Même si ces économistes prônent la prudence, le premier ministre a tranché pour une cible record. Ceux qui s’y opposent “soufflent sur les braises de l’intolérance”. Pierre Fortin avait fait observer que les députés de l’Assemblée nationale étaient “naturellement portés à combattre la perception, répandue dans les autres provinces, selon laquelle les Québécois forment une nation chauvine, xénophobe, voire raciste”. François Legault doit se demander si, au fond, Philippe Couillard ne partage pas cette perception bien canadienne. » (« Couillard et ces nationalistes intolérants », 12 mars 2016)

En fait, ces propos m’ont rappelé une étude de Elke Winter, aujourd’hui professeure à l’Université d’Ottawa, parue en 2007. Dans son article intitulé « Neither “America” nor “Quebec” : constructing the Canadian multicultural nation », cette spécialiste des études ethniques note, à travers l’analyse du contenu de grands journaux torontois durant les années 1990, que la quête d’identité des Canadiens anglais les a progressivement amenés à intégrer un idéal du multiculturalisme construit par opposition à une représentation des sociétés québécoise et étatsunienne.

D’une part, la chercheuse constate l’« omniprésence des références aux États-Unis » dans les articles cherchant à définir l’identité canadienne-anglaise. Ces références ne sont pas strictement négatives, puisque les similitudes entre les deux sociétés sont soulignées et nombreuses. Simplement, le Canada y est « […] souvent construit en tant que projet alternatif de nationalité », un projet plus axé sur la compassion.

Dans le même corpus, l’image du Québec comme d’une « nation ethnique » sert généralement de contraste (« contrasting other ») pour mieux souligner « la nation multiculturelle imaginée du Canada ». Ici, il n’est pas question du Québec comme d’un projet alternatif, mais plutôt d’un élément important d’une problématique interne liée au pluralisme. Cette problématique suppose qu’« en incarnant “l’humanité commune”, le pluralisme canadien devient le point de référence, la norme sociale », et le Québec, comme il en constitue souvent un désaveu (pourquoi Meech, Charlottetown et octobre 1995 ?) et une menace de fragmentation pour l’ensemble, est conçu à travers sa non-correspondance à la norme : « À partir du milieu des années 1990, le discours autour de la nationalité canadienne se caractérise progressivement par la construction d’une opposition entre un Québec tribal et ethnocentrique et un Canada ouvert d’esprit et diversifié sur le plan culturel », écrit Winter.

Si ce constat est juste, n’y a-t-il pas à craindre que les appartenances canadienne et québécoise ne soient que difficilement compatibles ? C’est peut-être ce qui explique ce constat d’Antoine Robitaille au mois de novembre dernier : « Pour désigner [Philippe Couillard], “fédéraliste” n’est même plus la bonne étiquette. Un fédéraliste, logiquement, chercherait à “fédéraliser” ce Dominion que la nation majoritaire, le ROC, cherche toujours à transformer en pays unitaire. Le gouvernement Couillard est davantage anti-souverainiste et “canadianiste”. »

Précisons que cette disposition n’est pas nouvelle. Mario Dumont, alors qu’il était en politique, s’étonnait de ces électeurs en région qui ne songent qu’à faire battre les « séparatistes » et qu’il qualifiait pour sa part de « mange-péquistes ». Quoi qu’il en soit, ces gens devraient tout de même rester attentifs à l’édification de la référence canadienne, pour être certains de vouloir aller là où ils s’en vont.

Pour les mêmes raisons, François Legault et la Coalition avenir Québec pourraient se trouver à la croisée des chemins avant longtemps, si le « nationalisme d’ouverture » continue de se buter à l’esprit de supériorité et à la fermeture des Canadiens.

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