Les victimes collatérales d’Ouagadougou

«Nos pensées vont aussi à ces dizaines de femmes dont personne ne parle et qui, aujourd’hui, doivent se sentir bien seules au monde», écrit Jacques Corcos à propos des Burkinabées.
Photo: Henk Badenhorst Getty Images «Nos pensées vont aussi à ces dizaines de femmes dont personne ne parle et qui, aujourd’hui, doivent se sentir bien seules au monde», écrit Jacques Corcos à propos des Burkinabées.

Nous venions de fermer les multiples caisses de matériel, instruments et nombreux objets nécessaires pour opérer adéquatement dans ces pays qui n’ont pas grand-chose dans leurs hôpitaux. Nous avions eu, juste la veille des attentats, un souper d’équipe pour les médecins, infirmières et volontaires. Nous étions tous très fébriles au moment de découvrir ou de retrouver notre petit village de Boromo, au Burkina Faso. Et puis, vendredi 13 janvier au soir, en plein milieu d’un entraînement sportif, nous recevons ce petit message texte qui nous annonçait que tout changeait : « As-tu vu ce qui se passe à Ouaga ? »

Beaucoup de choses ont été écrites sur ces attentats ignobles contre des civils désarmés et par surcroît des travailleurs humanitaires. Je n’en rajouterai pas. La grande majorité des Québécois ont découvert brutalement le Burkina Faso qu’ils étaient bien incapables de localiser sur une mappemonde quelques jours plus tôt.

Nous ne sommes pas de ceux qui sont facilement impressionnables. Notre organisation, Mères du monde en santé, seule ONG canadienne à prendre en charge les patients affligés par une complication des accouchements typique des pays pauvres — les fistules (trous) entre la vessie et le vagin — en a vu d’autres et a toujours maintenu ses missions, malgré l’Ebola, les crises politiques, la guerre du Mali, etc. Mais cette fois, nous avons décidé de reporter notre mission à beaucoup plus tard. Six Canadiens tués, ça en était trop pour l’équipe et leurs familles. Évidemment, tout cela a beaucoup de conséquences sur nous et notre fondation, mais la vraie question est : que va-t-il advenir de ces femmes qui nous attendaient ?

Petite description du problème : chacune de nos missions (nous en faisons cinq par an avec notre association soeur française, Espoir Femme-Enfant) permet d’opérer une quinzaine de femmes. La majorité de celles-ci sont très jeunes (14-25 ans) et victimes de méthodes d’accouchement ancestrales et inadaptées. Notre campagne de missions s’échelonne de novembre à mars en raison du climat et des femmes retenues aux champs en dehors de ces périodes. Les patientes sont au courant de nos missions. Dès la fin octobre, une horde de ces femmes migre avec famille, enfants et ballots vers la petite ville de Boromo.

Certaines en autobus, d’autres agglomérées sur le toit des camions et quelques-unes à pied, parfois sur des centaines de kilomètres. Pour venir, ces femmes, parmi les plus pauvres du troisième pays le plus pauvre au monde, ont dû emprunter un peu d’argent, quelques dollars (une vraie fortune pour elles ; elles devront d’ailleurs, à leur retour, travailler longtemps pour rembourser). Quand elles arrivent, elles s’installent à même le sol autour de l’hôpital et comptent sur notre aide pour survivre. Nous leur distribuons riz et manioc et une petite aide financière pour repartir chez elles après la chirurgie. Il y a toujours trop de patientes pour notre capacité opératoire. Certaines des femmes qui nous attendaient dans la poussière cette fois-ci ont fait ce trajet deux fois l’an dernier. N’ayant pu être opérées, elles sont revenues et cette année encore.

Nous pensons à leur désespoir aujourd’hui. Désespoir de ne pas avoir de chirurgie capable de corriger la pire des incontinences qui soit et qui, dans ces pays chauds à l’hygiène limitée, est synonyme de rejet familial, sexuel, social, aggravant leur pauvreté déjà extrême. Désespoir aussi de retourner chez elles et de devoir affronter leurs dettes et de devoir tout recommencer quand les « Blancs » reviendront. Même si notre fondation tente de minimiser ces conséquences en distribuant une aide, leur désespoir est grand et les malheureuses 30 victimes de l’attentat d’Ouaga ne sont pas les seules de cet aberrant terrorisme venu des antres du Moyen Âge. Si évidement nos pensées vont d’abord aux victimes et en particulier à nos concitoyens de Québec, lorsqu’on prend conscience que leurs photos, dans les médias, auraient bien pu être les nôtres, elles vont aussi à ces dizaines de femmes dont personne ne parle et qui, aujourd’hui, doivent se sentir bien seules au monde.

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