La Turquie à un tournant?

Le ministre des Affaires étrangères turc, Mevlut Cavusoglu, a déclaré le samedi 13 février que la Turquie pourrait envoyer des troupes au sol en Syrie, conjointement avec les Saoudiens pour, prétend-il, combattre le groupe État islamique. Cette déclaration reflète une véritable tournure pour la diplomatie turque et pourrait profondément affecter le devenir du conflit syrien.

Avec le déploiement des avions militaires saoudiens sur les bases turques, notamment à celle d’Incirlik, une base de l’OTAN qui se situe non loin de la frontière syrienne, une intervention turco-saoudienne en Syrie devient une éventualité à prendre au sérieux… et qui n’augure rien de bon.

Si cela se produit, ça sera une première pour la politique étrangère turque, car il s’agit là de la transgression d’une ligne directrice dictée au siècle dernier par le fondateur de la Turquie moderne, Kemal Atatürk : ne jamais intervenir militairement dans les conflits armés du Moyen-Orient. De plus, ça sera la première fois que l’armée turque coopérera avec l’armée saoudienne sur un théâtre de guerre. Avec un arrière-plan historique assez complexe, les relations de la Turquie avec ses voisins arabes ont toujours été ambiguës. D’ailleurs, l’intérêt de la Turquie pour les affaires moyen-orientales a été toujours dicté par un souci existentiel : l’avenir des Kurdes irakiens et syriens.

Depuis l’arrivée au pouvoir du Parti Justice et Développement (AKP) de Recep Tayyip Erdogan en 2002, la Turquie s’est montrée de plus en plus désireuse d’intervenir dans les équilibres de la région. Une posture encouragée par Barack Obama, lors de sa visite officielle en Turquie en 2009 : depuis l’Assemblée nationale où il s’adressait aux députés turcs, il a prôné le rôle du pays, de population majoritairement musulmane, d’être un modèle de démocratie parlementaire pour la région.

Les révoltes arabes de 2011 ont donné l’impression au gouvernement turc que c’était l’occasion à ne pas rater. La Turquie a soutenu les changements de régime à travers la région et n’a pas hésité à appuyer ouvertement les Frères musulmans, par exemple en Égypte. D’où le soutien affiché de la Turquie aux mouvements rebelles en Syrie dès le début du conflit. Mais le vent a tourné plus tôt que prévu.

La guerre civile en Syrie s’est enlisée jusqu’à aujourd’hui, et l’apparition du groupe État islamique a bouleversé tous les calculs stratégiques. Tout dernièrement, l’intervention militaire russe en Syrie a non seulement dicté la suite des événements, mais poussé les relations turco-russes dans une crise sans précédent depuis la fin de la guerre froide.

Il ne serait pas abusif de dire que l’avenir de la guerre en Syrie sera déterminant pour l’avenir de la Turquie. Ankara insiste pour dire que la priorité en Syrie doit demeurer le renversement du régime de Bashar al-Assad ; de même, il faudrait s’assurer que l’intégrité territoriale de ce pays soit préservée. Autrement dit, il faut éviter à tout prix que les Kurdes de Syrie obtiennent un statut semblable à celui des Kurdes de l’Irak. Dans cette perspective, l’éradication de l’État islamique ne semble toujours pas devenue un objectif primordial pour la Turquie, malgré la pression de ses alliés occidentaux, et alors que le groupe est responsable de plusieurs attentats suicides dans le pays.

C’est pourquoi une éventuelle intervention militaire turque (avec ou sans les Saoudiens) aura probablement comme enjeu principal l’affaiblissement des mouvements kurdes et l’arrêt de l’avancée de l’armée régulière syrienne dans la région d’Alep, une ville stratégiquement importante pour la Turquie du fait de l’existence d’une minorité turcophone dans ses environs traditionnellement sous la protection d’Ankara. Mais une telle intervention ne manquera pas d’avoir des répercussions importantes.

Tout d’abord, une réaction brutale de la Russie et de l’Iran est à prévoir. Ensuite, l’intervention turque sera inévitablement perçue comme anti-kurde, ce qui risque de déstabiliser davantage le sud-est de la Turquie, où les autorités turques sont en lutte permanente contre la guérilla kurde du PKK.

Dernier point, mais non des moindres : l’avenir des combattants islamistes en Syrie. Il s’agit là d’une véritable bombe à retardement qui représente un risque beaucoup plus élevé pour la Turquie que le maintien du régime d’Assad à Damas, et l’afflux incessant de réfugiés. Il existe de fortes raisons de croire que ceux-ci pourraient chercher refuge sur le sol turc, déplaçant le conflit vers le nord de la frontière turco-syrienne. Est-ce le dur prix à payer pour avoir dévié de la politique traditionnelle de non-interférence dans les conflits du Moyen-Orient ?

Dans tous les cas, avec la pression russe venant du nord, la réaction iranienne depuis l’est et l’ébullition au sud, la Turquie n’aura peu d’autres choix que celui de se rapprocher vers l’ouest, en réhabilitant ses relations avec l’UE et l’OTAN, ternies ces dernières années.

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3 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 16 février 2016 08 h 58

    Qui se ressemble s'assemble

    Au Yémen, l'Arabie saoudite a donné un avant-goût de ses cibles 'antiterroristes'. Alors que le président en exil de ce pays a été chassé par trois goupes d'opposants -- des milices chiites, Al-Qaeda et l'État islamique -- les avions saoudiens n'ont bombardé que les milices chiites, ne touchant pas un poil d'Al-Qaida et de l'État islamique.

    On peut donc prévoir très facilement que la dictature saoudienne tiendra au sujet de la Syrie un double discours analogue à celui de la Turquie.

  • Léonel Plasse - Abonné 16 février 2016 12 h 52

    Et les jeeps de Trudeau

    Les jeeps de Trudeau feront-elles partie de l'armement de l'Arabie saoudite s'ils envahissent la Syrie pour réprimer les kurdes?

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 16 février 2016 18 h 21

      À moins que ces jeeps servent à promener les enfants dans un Disneyland à construire à en Arabie saoudite, il est probable qu'ils ont été achetés par la dictature saoudienne pour servir à des fins militaires.

      Et si un jour, ils tombent entre les mains de l'État islamique (comme ce fut le cas du matériel américain tombé aux mains de l'ÉI lors de la prise de Mossoul en Irak), j'entends déjà le ministre Dion des Affaires étrangères : "Oh mon Dieu, si on avait su..." dira-t-il étonné.