Pour une vraie politique de restauration du patrimoine

Le cas de l’église Notre-Dame-des-Sept-Douleurs illustrerait la menace qui pèse sur les savoir-faire sauvegardés et transmis depuis des siècles au Québec.
Photo: Abdallahh / CC Le cas de l’église Notre-Dame-des-Sept-Douleurs illustrerait la menace qui pèse sur les savoir-faire sauvegardés et transmis depuis des siècles au Québec.

Je suis peintre-décorateur depuis trente ans. Comme tout passionné dont c’est le métier, je suis attentif aux détails qui s’exposent tous les jours au public dans des oeuvres restaurées du patrimoine québécois.

Fin septembre 2015, je me promenais à Verdun, rue Wellington, lorsque j’ai remarqué de grands travaux sur l’extérieur de l’église Notre-Dame-des-Sept-Douleurs : on avait notamment repeint les trois belles grandes portes pour y refaire le décor, mais dans une tentative de faux chêne complètement ratée.

Sur la surface de ces portes s’est formée une « grosse peau d’orange », trace laissée par le rouleau utilisé. Alors que les fonds auraient dû être peints au pinceau, le fil du bois n’a pas été dessiné à la base. Le dessin des ronces de bois, lui, ne ressemble pas du tout à du bois de chêne, pas plus que la maille. Alors que la couleur aurait dû s’intégrer au reste du faux bois et laisser deviner le moins possible l’outil utilisé, c’est tout l’inverse qui s’est produit. Un vernis coloré trop épais a été appliqué comme l’illustrent les nombreuses coulures.

Force est de constater qu’en aucun cas ce travail ne ressemble à du faux chêne. Cette technique, connue pour être extrêmement délicate, ne laisse aucune place à l’improvisation et doit avoir été étudiée et pratiquée pour qui veut prétendre la maîtriser.

À travers le temps, au Québec, et ici à Montréal plus précisément, les grands peintres-décorateurs tels François Édouard Méloche ou Toussaint-Xénophon Renaud ont utilisé le faux chêne dans leurs décorations d’églises. Ces maîtres l’ont enseigné à leurs apprentis qui l’ont transmis à leur tour. Comme dans beaucoup de métiers manuels, cette chaîne d’apprentissage a permis de transmettre le savoir-faire.

Incompétence

Il est patent que le résultat de cette exécution des portes de l’église de Verdun est le fait de personnes n’en ayant pas les compétences. Ce travail est inacceptable professionnellement. On peut alors s’interroger au sujet de l’octroi de réalisation d’un ouvrage comme celui-ci à des personnes ne détenant pas les compétences requises. Qui l’a décidé et pourquoi ?

Choqué à la vue de ce ratage, j’ai appelé l’église Notre-Dame-des-Sept-Douleurs où on m’a répondu qu’on aimait ce travail. Avouant du reste qu’on ne s’y connaissait pas du tout en la matière, on m’a suggéré de parler à l’architecte. Je constatai alors l’aberration suivante : l’architecte était entièrement satisfait du résultat.

En fait, face à ces portes extérieures non dignes de l’église Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, j’avais appelé l’entrepreneur général de ce chantier pour avoir de l’information sur le contrat exécuté de faux bois extérieur. J’avais alors appris qu’il avait été octroyé à des membres des métiers d’art qui, eux, ont le privilège de se soustraire aux normes imposées au reste du domaine la construction (exemption de licence, caution, etc.).

Certes, dans certaines situations, la loi R20 qui régit la réalisation ou la restauration d’une production artistique ou originale permet à des membres des métiers d’art de jouer de confusion sur la définition de ce que peut être « une production artistique ». Cependant, précision de taille, le faux bois n’est pas une production artistique, mais l’imitation d’un bois suivant des techniques de réalisation bien précises. Depuis des dizaines d’années d’ailleurs, et jusqu’à récemment, la technique est exécutée par des professionnels de la construction.

Mon représentant syndical a déposé une requête pour faire vérifier par la CCQ l’assujettissement potentiel du chantier aux normes réglementaires de la construction. Elle demeure sans réponse à ce jour, car la CCQ a décidé de nouvelles directives selon lesquelles aucune suite n’est donnée aux plaintes, qu’elles émanent du syndicat ou d’un particulier. Il n’existe donc plus aucune possibilité de savoir ce que devient une plainte concernant le respect des normes réglementaires sur un chantier : ni sur son suivi éventuel ni sur son résultat. Ainsi, nous, gens de l’industrie, qui par nos cotisations alimentons la CCQ, nous trouvons-nous confrontés paradoxalement à son opacité de fonctionnement.

En fait, l’exemple du ratage des portes de cette église de Verdun n’en est qu’un parmi d’autres. Il illustre la menace qui pèse sur les savoir-faire sauvegardés et transmis depuis des siècles au Québec.

Le Centre de conservation du Québec possède une grande expertise en restauration du patrimoine. À regarder de près les dégâts occasionnés par l’amateurisme, il serait peut-être temps qu’on confie à cette institution le mandat de vérifier des travaux de restauration menés et d’en approuver les résultats. Plus ambitieux, cet encadrement pourrait même intervenir en amont : par la constitution rigoureuse de listes de professionnels dans chaque spécialité habilitée à soumissionner les travaux à réaliser. Ce serait là une solution très transparente, une véritable garantie du choix du professionnel pour chaque opération déterminée. C’est somme toute d’une vraie politique de restauration du patrimoine que le Québec a besoin aujourd’hui. Et il doit s’en donner les moyens, au risque de voir la médiocrité assaillir les vestiges de sa mémoire et de son histoire.

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