«Les pays d’en haut» ou la nouvelle victoire du père Grignon

L’histoire non censurée serait-elle celle, plutôt, de la vraie colonisation du Nord?
Photo: Bertrand Calmeau L’histoire non censurée serait-elle celle, plutôt, de la vraie colonisation du Nord?

Dans La Minerve du 17 juillet 1920, Claude-Henri Grignon écrivait, comme à son habitude, sans trop s’enfarger dans la subtilité : « Les baves [d’Arthur Buies] sont complètes et extrêmement écoeurantes ». Quarante-trois ans plus tard, le propos n’avait guère changé. Celui qui était devenu, entre-temps, l’auteur de l’interminable téléroman Les belles histoires des pays d’en haut (1956-1970) clamait haut et fort son dégoût face à Buies, « cet écrivain de gauche là ». Pour se venger de ce dégoût, dirait-on, Grignon avait réservé à Buies le pire des sorts : le neutraliser en en faisant un personnage de son téléroman, inoffensif, sorte de playboy de Saint-Jérôme, interprété par le très suave Paul Dupuis, de 1956 à 1962. Valdombre effaçait ainsi de la mémoire collective le véritable Buies, franc-tireur, anticlérical et, surtout, meilleur écrivain du XIXe siècle canadien-français.

Mais voilà que l’espoir renaît : la nouvelle série Les pays d’en haut racontera enfin « l’histoire non censurée », sans qu’on sache trop qui a censuré quoi dans cette histoire. L’histoire non censurée est-elle celle de Grignon, lequel aurait été brimé par… qui, au juste ? La luxure est peut-être déjà présente dans son roman Un homme et son péché (1933), mais difficile d’imaginer que l’auteur aurait concocté, en avance sur son temps, une sorte de Deadwood du bout de l’autoroute 15 et qu’il aurait été contraint, par le clergé de son temps, d’édulcorer son propos. Faudrait pas charrier. L’histoire non censurée serait-elle celle, plutôt, de la vraie colonisation du Nord, plus souffrante que celle dépeinte dans le vieux téléroman des années 1950 et 1960 ? Il est vrai qu’une main arrachée par de la dynamite, des dents pourries et un curé Labelle qui tapoche des conservateurs, ça fait plus farouest que les petites chicanes du premier téléroman à propos des réparations du toit du presbytère.

« Le vrai monde »

Et Buies dans tout ça ? On veut bien laisser la chance au coureur, mais l’impression que rien n’a bougé, de ce côté, depuis le premier épisode télévisé des Belles histoires des pays d’en haut, en 1956, fait mal au coeur. Ce n’est pas le jeu de l’excellent comédien Paul Doucet qui est remis en question. Mais c’est bien plutôt ce qu’on lui demande de jouer.

D’emblée, nous sommes toujours en face d’un écrivain. Vous voulez l’identifier parmi les colons de Sainte-Adèle ? Facile : c’est le pochard, mal rasé et les cheveux en bataille. C’est celui qui écrit et ça, c’est dangereux. Pas tant pour le clergé et cet « évêque de marde » (oui, on parle au XIXe siècle comme dans 19-2) qui empêche la parution des textes de Buies. On peut toujours neutraliser un homme de lettres. D’autant que ses textes seraient ennuyeux. C’est Donalda (!?), lisant la réédition de La lanterne (parue initialement en 1868-1869), qui le dit : « Me suis endormie dessus »

Non content de favoriser le sommeil des colons, Buies les dénonce au nom de « grands principes » : dans ce premier épisode, qui se déroule en 1886-1887, Buies rend un rapport au nouveau premier ministre Mercier, dans lequel il montre du doigt ces « squatters » qui ne défrichent pas leur terre. Le curé Labelle ne le prendra pas, comparant Buies à « l’archevêque » qui l’empêche de faire ses conférences et de publier ses textes. Ce bon curé ne lui envoie pas dire : « Vous êtes pareils… Deux intellectuels, faut que tout marche comme vous l’avez décidé dans votre petite tête ; mais le vrai monde, lui, le vrai monde dans la vraie vie, il souffre à cause de vos belles idées. » Insulte suprême. Ce discours, à la défense du « vrai monde », est celui d’un mépris bien de chez nous pour l’intellectuel — Jean Tremblay n’est pas seul. Les propos du curé sont contemporains, tellement contemporains que l’homme emploie une insulte qui ne fera son apparition qu’une quinzaine d’années plus tard… en France, dans le cadre de l’affaire Dreyfus. À cette époque, le bon curé est déjà six pieds sous terre. Et Buies suivra bientôt.

Il est facile pour un historien d’être un éteignoir. Il vous rappellera, par exemple, qu’il n’est pas normal que le marchand général, un vrai bleu, lise le journal La Patrie du libéral et franc-maçon Honoré Beaugrand. Que le curé Labelle ne fait pas ses 52 ans dans cette série. Mais c’est là le travail du rabat-joie : il faut accepter que la fiction soit une fiction, présentée comme une histoire qui déjouerait les censeurs d’hier, fût-ce au prix d’inexactitudes historiques.

Par contre, quand on voit Buies en intellectuel ronflant, alcoolique, parlant comme vous et moi — alors que sa langue était châtiée —, on se dit qu’il est bien normal que le Québec, au bout du compte, demeure une fiction qu’il ne faudrait pas trop prendre au sérieux. D’autant qu’elle reste prise dans ses vieilles histoires. Comme le disait le « vrai » Buies, non censuré : « Depuis plus de deux siècles, bien des champs ont la même apparence, bien des foyers ont entendu les mêmes récits des vieux, morts presque centenaires ; les générations se sont succédé comme un flot suit l’autre et vient mourir sur le même rivage. »

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14 commentaires
  • Robert Beauchamp - Abonné 29 janvier 2016 05 h 11

    Lecture

    Monsieur, vous savez écrire. Votre propos est limpide, clair, fluide, très très pertinent et fort plaisant â lire.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 29 janvier 2016 07 h 39

    Roman

    Il faut effectivement ne pas oublier que ce téléroman n'est pas un «rapport», c'est un «roman». Ceux qui le scrutent comme un «rapport» font fausse route.
    Aussi bien aller dire à Chagall «C'est pas de même qu'on peinture».

    Bonne journée.

    PL

    • Raymond Labelle - Abonné 29 janvier 2016 08 h 42

      C'est quand même gênant que l'on se serve de la fiction pour présenter l'"intellectuel" comme un ennuyeux alcoolique et prétentieux qui ignore les "vraies affaires" et le "bon peuple". Surtout quand on sait que le véritable intellectuel supposément représenté n'avait pas ces caractéristiques. C'est aussi attaquer la mémoire de quelqu'un qui n'est plus là pour se défendre et encore sombrer dans l'anti-intellectualisme le plus misérable - si au moins il s'était agi d'un personnage officiellement fictif.

      Encore de l’anti-intellectualisme bébête et primaire (contemporain projeté sur le passé). Y en a marre.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 29 janvier 2016 13 h 58

      Comme je l'exprimais plus haut : Ce téléroman n'est pas un «rapport».

      Considérer que des intellectuels ennuyeux, alcooliques et prétentieux ne peuvent pas exister est pousser le bouchon complètement dans le sens contraire, mais... toujours à l'extrême. L'intellectualisme ne met à l'abris de rien.

      Bonne journée.

      PL

    • Raymond Labelle - Abonné 29 janvier 2016 16 h 41

      Personne ne prétend qu'il n'y a pas d'intellectuel ennuyeux, alcoolique et prétentieux. Il ne s'agit ici que d'un exemple parmi d'autres de représentation péjorative. C'est qu'on dirait que, de façon générale, les représentations des intellectuels sont péjoratives.

      Ici, la chose est aggravée par le fait que l'on a pris le nom d'une personne ayant réellement existé (Arthur Buies) et que l'on calomnie sa mémoire.

      C'est ce qu'a fait Grignon. Ceux qui ont repris le téléroman n'ont peut-être que repris le personnage de Grignon, sans savoir que Grignon visait une personne réelle, comme nous l'apprend M. Livernois.

      Si on veut faire de la fiction, prenons des personnages fictifs au lieu de salir la mémoire de personnes ayant vraiment existé et ne méritant pas un tel traitement.

  • Robert Aird - Abonné 29 janvier 2016 08 h 54

    ignorance

    Pour avoir lu les chroniques de Buies et sa Lanterne, il faut vraiment le méconnaitre pour en avoir fait un tel personnage! Je suis aussi frappé par l’ironie de cette adaptation qui se prétend « non censurée » mais qui exprime toujours le conservatisme de Grognon (comme l’appelait le groupe d’humoristes les Cyniques) à travers son anti-intellectualisme.

  • Jacques Lamarche - Inscrit 29 janvier 2016 10 h 40

    Quand la fiction rejoint la réalité!

    Quelle belle plume! De la belle musique!

    Un homme de grande stature a été trahi! Un peuple aussi, de par les faussetés et préjugés que cette ¨fable¨ a colportés, mprégnés dans les mentaltés! Encore aujourd'hui, l'intellectuel reste pour plus d'un un ennemi de l'ordre établi alors qu'il devrait être son plus sûr ami!

  • Louis Dion - Inscrit 29 janvier 2016 10 h 46

    NOURRITURE POUR ANTI-INTELLECTUELS

    Pourquoi faudrait-il dire les choses siomplement? Votre texte ampoulé, hermétique, sans fil conducteur, difficile à lire et à comprendre offre une belle occasion au "bon peuple", qui essaie peut-être péniblement de saisir votre propos, de "baver" sur les intellectuels. Je plains vos étudiants! Pourquoi ne pas nous avoir parlé clairement des opinions véritables d'Arthur Buies.

    • Hélène Paulette - Abonnée 29 janvier 2016 12 h 27

      Avez-vous bien lu? Je trouve ces propos limpides, au contraire...