Los Angeles ou les risques du gaz

Alors que nos fils Twitter carburent encore aux noms de nos hockeyeurs professionnels, une catastrophe environnementale de grande ampleur se déroule aux États-Unis. Je fais référence à l’accident survenu en surplomb de Porter Ranch, quartier cossu au nord-ouest de la ville de Los Angeles et comptant environ 35 000 habitants. Mais de quoi s’agit-il ? D’une simple fuite provenant d’un ancien puits d’hydrocarbures situé sur un réservoir souterrain de gaz naturel…

Sur les 229 puits que compte le complexe d’Aliso Canyon, le puits SS-25 fuit depuis plusieurs mois à hauteur de 1200 tonnes de gaz par jour (soit 1,8 million de m3). Cette fuite correspond à 1 % de la consommation québécoise de gaz naturel. Si la compagnie réussit à colmater la fuite à la fin mars, comme prévu, c’est plus de 10 % du gaz présent dans le réservoir souterrain qui aura été perdu et la quantité de GES libérée dans l’atmosphère sera de l’ordre de 6 mégatonnes d’équivalents CO2. Ces 6 mégatonnes équivalant aux émissions de 3 millions de voitures à essence ayant roulé chacune 10 000 kilomètres. Sur le bilan annuel des GES de l’industrie du gaz et du pétrole en Californie, c’est un bond à la hausse de 30 % qui est attendu. Sur un horizon plus court que 100 ans, 30 ans par exemple, l’impact climatique de cette fuite de méthane, principal constituant du gaz naturel, est encore bien plus grand.

Trêve de chiffres, sur le plan humain, ce sont des milliers de familles qui sont forcées de quitter leur domicile. Des centaines de personnes ont été affligées de maux de tête, de nausées, de saignements de nez et d’irritations diverses. Plusieurs recours juridiques visant les inconvénients causés par cette fuite ont été entrepris par des résidents qui n’ont pas l’heur de fêter en ce début de nouvelle année.

Ce « Deep Water Horizon » version « terre » et « gaz » fournit déjà de nombreuses leçons. Parmi celles-ci, mentionnons :

Un puits avec des enveloppes de 5, 7 et 12 pouces de diamètre et datant de 1953 peut constituer une voie de sortie préférentielle pour un gaz que l’on a mis sous terre.

L’enlèvement d’un dispositif de sécurité en 1979 pourrait être la cause de ce désastre (des pièces n’étaient plus disponibles, a-t-on pu lire).

Cela aurait pu se produire sur un autre puits puisque l’âge médian des puits du complexe est de 57 ans et qu’ils sont assez semblables sur le plan de la construction.

Le colmatage d’un puits de gaz peut prendre des mois (la fuite a été détectée le 23 octobre).

Il n’est pas raisonnable de construire des lotissements à proximité et a fortiori au-dessus d’un réservoir de gaz naturel.

Un gaz incolore et en principe non toxique peut causer des ennuis de santé à plusieurs kilomètres de distance.

La conversion de centrales du charbon au gaz naturel peut se révéler un coup d’épée dans l’eau en matière de lutte contre les changements climatiques, ne serait-ce qu’à cause d’un seul puits de gaz naturel qui fuit.

Impossible de vivre cela au Québec ? Comme Los Angeles, Trois-Rivières et Saint-Flavien recèlent des réservoirs souterrains. Celui de Trois-Rivières, le plus petit, a une capacité de 70 millions de mètres cubes sur lesquels sont construites plusieurs propriétés, et l’autoroute 40 passe au-dessus de ce réservoir de gaz naturel, entre les kilomètres 187 et 189. On ne connaît pas le nombre de puits accédant à ce réservoir, mais on peut l’estimer à plus de 80. La moyenne d’âge de ces puits ? Cinquante-trois ans… Leur diamètre ? Entre 4 et 11pouces… Alors ? Impossible, vraiment ?… Et qui ne se souvient pas de l’incendie mortel de Pointe-du-Lac le 14 janvier 2005, incendie causé par une fuite de gaz ? Le gaz… Une autre énergie fossile dont il faut rapidement se débarrasser si l’on ne veut pas disparaître nous-mêmes ; Paris ou non, gaz de schiste ou non…

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6 commentaires
  • Benoit Thibault - Abonné 7 janvier 2016 10 h 06

    La désuètude un grand risque

    Merci M. Brullmanes pour ce texte.
    C'est un bien triste évènement, une video tournée avec une caméra infrarouge disponible sur le Web permet de "voir" l'énorme panache continu de cette fuite.

    La désuètude des installations est nul doute un risque. Il est impensable que les compagnies puissent eux-même "statuer" sur la nature des mesures qu'il ont à prendre pour maintenir des installations. L'arbitage des mesures doit être fait par un organisme externe indépendant.

    Pour la décarbonisation de nos économies, un plan d'ensemble est nécessaire et comprenant les mesures touchant les installations vieillissantes pour tenter d'éviter les coups d'épé dans l'eau.

    • J-Paul Thivierge - Abonné 7 janvier 2016 12 h 06

      Depuis plusieurs décennies les constructeurs de barrages doivent couper et déraciner les arbres et récupérer le sol fertiles pour diminuer les émissions de GES et de méthyl mercure des zones ennoyées par les barrages.
      Si, on internalisait une valeur CO2 [ ex;25 $ la tonne ] dans toutes les opérations énergétiques concernant le méthane probablement que les fuites seraient mieux contrôlées et ainsi sérieusement réduites.

  • Benoit Thibault - Abonné 7 janvier 2016 10 h 06

    La désuètude un grand risque

    Merci M. Brullmanes pour ce texte.
    C'est un bien triste évènement, une video tournée avec une caméra infrarouge disponible sur le Web permet de "voir" l'énorme panache continu de cette fuite.

    La désuètude des installations est nul doute un risque. Il est impensable que les compagnies puissent eux-même "statuer" sur la nature des mesures qu'il ont à prendre pour maintenir des installations. L'arbitage des mesures doit être fait par un organisme externe indépendant.

    Pour la décarbonisation de nos économies, un plan d'ensemble est nécessaire et comprenant les mesures touchant les installations vieillissantes pour tenter d'éviter les coups d'épé dans l'eau.

  • Jean Richard - Abonné 7 janvier 2016 10 h 29

    Quelques nuances

    Commençons par la fin.

    « Le gaz... Une autre énergie fossile dont il faut rapidement se débarrasser » – Primo, le gaz n'est pas qu'énergie fossile. De tout le méthane dégagé dans l'atmosphère, la majorité vient de sa formation sur cycles courts. Les biogaz ne sont pas des gaz fossiles.

    La plus importante source de méthane dégagée dans l'atmosphère vient de la fermentation sous l'eau, les barrages hydroélectriques étant au sommet de l'importance du phénomène. Il y a aussi les ruminants – vous y penserez un peu en allant chez McDo, bouffer un burger contenant 500 grammes de bœuf. Ajoutons les biogaz issus de nos décharges, car nous les humains, produisont des déchets organiques qui fermentent en l'absence d'oxygène et produisent du méthane.

    Se débarrasser du méthane ? Impossible. Ce qu'il faudrait plutôt faire, c'est récupérer une partie de celui qui se perd, et c'est là que se trouve le problème : ça coûte plus cher que d'exploiter celui qui est facile à extraire. À court terme, la chute des prix du pétrole a rendu la récupération du biogaz non concurrentielle.

    Et les catastrophes locales, comme l'incendie de Pointe-du-Lac ? Au Québec seulement, les défaillances électriques sont très haut au sommet des causes des incendies mortels, suivi des appareils de chauffage au bois. Les incendies causés par le gaz sont sans doute spectaculaires, mais ils sont beaucoup plus rares que les premiers. Mettons de côté ici ceux causés par les appareils au propane. Le propane est très différent du méthane car au départ, il est plus lourd que l'air. Le méthane, deux fois moins dense que l'air, s'élève dans l'atmosphère alors que le propane descend au sol.

    Bref, le cœur du problème, c'est la primauté de l'économie sur l'environnement. Le méthane, fossile ou récent, de source naturelle (la grande majorité) ou artificielle, pourrait avantageusement être récupéré, mais notre système économique en a décidé autrement sans que les politiques n'interviennent.

    • Marc Brullemans - Abonné 7 janvier 2016 11 h 16

      Monsieur Richard, le terme gaz à la fin de mon texte fait implicitement référence au gaz naturel d'origine fossile (cycle long). Vous comprendrez que la concision favorise parfois les mésinterprétations mais comme il n'était question jusque là que de ce gaz naturel fossile... Je voudrais revenir aussi sur les pertes de méthane: elles sont sous-estimées, que ce soit sur les installations gazières qu'en milieu naturel mais je voulais surtout faire ressortir dans ce billet le fait qu'une méga-fuite sur un seul puits peut modifier des bilans globaux à l'échelle nationale. Sinon, je suis en accord avec vos propos, les décisions économiques priment démesurément sur les décisions politiques.

    • J-Paul Thivierge - Abonné 7 janvier 2016 12 h 04

      Si, on internalisait une valeur CO2 [ 25 $ la tonne ] dans toutes les opérations énergétiques concernant le méthane probablement que les fuites seraient mieeux contrôlées et ainsi sérieusement réduites.
      Évidemment les êtres vivant produisent du méthane, les déchets organiques aussi en se décomposant si on les captent et on les utilisent efficacement c'est réduire les effets importants de ces GES. On sait aussi qu'en vivant on produit du CO 2 qui subsiste plus d'un siècle dans notre atmosphère mais c'est la différence entre la Terre et les planètes stériles .
      Depuis plusieurs décennies les constructeurs de barrages doivent couper et déraciner les arbres et récupérer le sol fertiles pour diminuer les émissions de GES et de méthyl mercure des zones ennoyées par les barrages.