La messe de Noël de Jacques Grand’Maison

Le prêtre et sociologue Jacques Grand'Maison en 2011
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le prêtre et sociologue Jacques Grand'Maison en 2011

Arrivé une demi-heure à l’avance. Dans le stationnement de l’église de Saint-Hippolyte, il y a déjà trois autos. Bah ! Je prendrai du temps pour méditer, me concentrer et prier un peu. Je marche vers l’avant. J’entends sa voix éraillée. Il vient de saluer quelqu’un avant de sortir de sa voiture. Il fait si beau.

Je fais demi-tour. Je l’aide à mettre pied à terre. Je me présente : il ne m’a pas reconnu. « Je perds la mémoire. » Puis, ça y est. « J’ai commencé ce que tu m’as demandé. » Vraiment, je suis étonné. Merci. Il ouvre le coffre arrière. Je transporterai pour lui cette petite serviette laissant voir des documents. Nous deviserons de choses et d’autres comme des amis.

À la sacristie, je prends une photo de lui. Je le laisse ensuite se concentrer. Il a décliné mon aide pour s’habiller. Je prends place au premier banc, assez à gauche. La nef se remplit lentement. À dix heures moins deux, Jacques Grand’Maison s’avance, vacillant presque, puis s’assied derrière l’autel sur un tabouret qu’il ne quittera plus. Son cancer des os a rejoint la moelle épinière. « J’ai eu la pire nuit de ma vie », dit-il dans son micro.

« Ah ! comme je suis heureux de vous voir », confie-t-il ensuite à l’assistance. Sa joie est plus que manifeste. Il enchaîne alors avec une anecdote qui déride l’assistance. Puis, comme le faisait son collègue Marcel Rioux, sociologue émérite aussi, il se met à disserter, bien assis et concentré, sur la fête de Noël dans ce qui ressemble à un cours magistral à l’université.

Ses propos reprennent pour l’essentiel sa chronique parue quelques jours plus tôt dans Le Nord, de Saint-Jérôme. « Plus que jamais Noël se veut la fête de la famille humaine. » Il fait état de conversations avec des jeunes et des athées. « Ces jeunes ont nommé Noël comme le meilleur moment des rencontres de la famille et de la parenté. Il y a de quoi ne pas être trop pessimiste ! »

Très vite aussi, il fait référence aux problèmes criants qui frappent le monde actuel. Nous, comme chrétiens, ce n’est pas compliqué : « Il faut que notre bonté finisse par être plus grande que le mal. » Il rapproche le défi des migrants et l’histoire de Jésus. Notre humanité doit être un choix. Autrement, quelle sorte d’être humain sommes-nous ?

Aussi : « On a dit que Jésus de Nazareth nous a voulus des êtres debout dans la vie comme dans la foi, dans la responsabilité et sa liberté, dans la compassion et le courage. Surtout le Dieu des chrétiens, c’est un Dieu d’amour et qui sauve, contrairement au Dieu guerrier, qui tue les dits infidèles. »

Au terme de sa messe, il oublie de nous bénir. Un peu plus tôt, il a oublié un ou deux passages en cours de route, ce que lui rappelle l’homme sympathique qui l’assiste. « Je suis un vieux distrait. » Puis, à la fin, après des voeux de Noël bien sentis et le rappel qu’il ne peut nous serrer la main, dixit son oncologue, ce sont des applaudissements bien nourris après son exubérant « Allez dans la joie du Christ ». Des dizaines de fidèles vont le saluer avant de s’en aller.

« On se voit au début de janvier », me glisse-t-il lorsque je mets ma main sur mon coeur et le salue. Je lui demande de tenir bon. Car il a dit à l’assemblée : « J’espère de tout coeur que ce n’est pas la dernière fois que je vous vois. » Je sors de l’église par le côté.

Dans le journal, il a écrit : « Dieu nous a confié cette terre qui est la perle de sa création. En Jésus de Nazareth, humain comme nous, il nous a confié les uns aux autres pour recevoir à notre tour les autres comme des hôtes importants, avant d’être reçu sur l’autre rive dont nous ne savons que si peu. » Oui. « Il faut que notre bonté finisse par être plus grande que le mal. » Je le défendrai toujours. Comme il a toujours défendu les petits.

7 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 29 décembre 2015 07 h 12

    … personne ?

    « Surtout le Dieu des chrétiens, c’est un Dieu d’amour et qui sauve, contrairement au Dieu guerrier, qui tue les dits infidèles. » (Jacques Grand’Maison, prêtre-théologien, St-Jérôme)

    De cette citation, une question :

    De quels « d.ieux » parle-t-on ?

    Ceux des autres ou de …

    … personne ? - 29 déc 2015 -

    • Pierre R. Gascon - Inscrit 29 décembre 2015 10 h 07

      Grand'Maison nous a habitué à s'approprier du souci de la vérité.

      Soyez précis, sans équivoque (fafouin). À moins que je ne saisisse pas bien votre courte remarque.

      Laissez parler votre coeur; une fois n'est pas coutume.

  • Michel Lebel - Abonné 29 décembre 2015 07 h 49

    Très beau!

    Très beau témoignage! " Que notre bonté finisse par être plus grande que le mal." L'essentiel, soit l'amour vrai. Merci.

    M.L.

  • Bernard Dupuis - Abonné 29 décembre 2015 11 h 06

    Le paradoxe du mal

    Ce qui demeure étonnant dans ce genre d’histoire, c’est qu’on y parle allègrement du mal, de Dieu et de l’homme sans jamais se poser la question des conditions de leur coexistence. Qu’est-ce qui rend le mal possible? L’homme? La nature des choses? Dieu?

    Le cancer qui afflige Jacques Grand’Maison est-il un mal? Évidemment que ce n'est pas un bien. D’où vient le mal physique? Pourquoi Dieu permet-il le mal physique? Le cancer est-il uniquement quelque chose de naturel indépendant de Dieu? Pourtant, ces mêmes croyants présupposent que Dieu est le créateur de la nature. La nature peut-elle se déterminer indépendamment de Dieu? En conséquence, le mal physique, naturel, n’est-il pas la preuve que l’existence de Dieu est paradoxale?
    D’où vient le mal moral? Ce mal moral existe depuis la nuit des temps. La guerre, l’injustice, la violence ne sont-elles que les produits d’un homme essentiellement mauvais? Si le Dieu des chrétiens est «un Dieu d’amour et qui sauve», le mal moral est-il rendu possible par le Dieu guerrier, le Dieu non chrétien? Le mal moral n’est-il pas une autre preuve que l’existence du Dieu, même chrétien, est encore plus paradoxale?

    Il me semble que les croyants parlent de Dieu et du mal avec une certaine désinvolture. C’est comme si Dieu, «créateur du ciel et de la terre» n’avait aucun rapport avec l’existence du mal, même pas le mal physique.

    Il me semble que l’existence du mal physique et du mal moral font partie du cours naturel des choses. Mais, qui a créé le cours naturel des choses il y a au moins 14 milliards d’années? Un Dieu «d’amour et qui sauve»? Il est fortement permis d’en douter?

    N’est-il pas étonnant que les croyants ne semblent plus se poser rationnellement ce genre de questions?

    Bernard Dupuis 28/12/2015

  • Michel Lebel - Abonné 29 décembre 2015 11 h 55

    La liberté et la finitude!


    @ Bernard Dupuis,

    Pour un croyant, le premier et fondamental constat est que le Dieu-amour a crée l'homme libre. Libre de faire le mal comme le bien. Et il y aura toujours lutte entre les deux. Mais l'Homme a toute son existence terrestre pour se libérer! Quant au mal physique et psychique, il fait partie de tout Homme, qui a dès sa naissance, une finitude, une déchéance, une mort inéluctable. Mais le "croyant croit" que son séjour sur terre n'est qu'un passage, un pèlerinage. Mais il faut y croire...

    M.L.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 29 décembre 2015 16 h 27

      M Lebel, distinguons religion et existence de Dieu. Ceux qui se disent athées sont probablement plus opposés aux religions qu’opposés à l’existence de Dieu.

      L’univers a été lancé lors d’un gros Big Bang il y a treize milliards d’années, et c’est cette énergie initiale qu’on peut appeler Dieu si l’on veut. C’est la position des déistes, dont le plus connu est Voltaire. « Les déistes rejettent la plupart des événements surnaturels (prophétie, miracles) et affirment en général que Dieu (ou « l'Architecte suprême ») a un plan pour l'Univers que Dieu n'altère ni en intervenant dans les affaires humaines, ni en suspendant les lois naturelles qui régissent l'Univers. Ce que les religions structurées voient comme révélation divine et livres saints, la plupart des déistes le voient comme des interprétations faites par l'homme, plutôt que par une source faisant autorité. » (Wikipedia)

      Dieu (s'il existe) n’a sûrement pas besoin que l’on pense à lui tous les jours, il fait très bien son affaire sans nous et n'est pas interventionniste.

      Certes les rites religieux ont un effet sécurisant chez beaucoup de gens. Ce sont des béquilles pour ceux qui ne peuvent pas marcher (vivre) par eux-mêmes. Plus j'avance dans la vie, plus je me rends compte cependant qu'à part leur préoccupation de l'amour du prochain, toutes les religions (environ 40 000 !) telles que vécues et enseignées sont d'énormes fumisteries. Je continue cependant de croire en l'Homme, même si parfois j'ai de sérieux doutes! Et avec tout le mal qui se fait dans le monde, le diable doit sûrement exister!

  • Loyola Leroux - Abonné 29 décembre 2015 12 h 07

    Les grandes qualités du chanoine Jacques Gtand’Maison

    Nous sommes bien chanceux, nous les gens de Saint-Jérome, de pouvoir discuter à l’occasion avec Jacques Grand’Maison.

    C’est un homme chaleureux qui a toujours été guide par la plus importance des vertus cardinales des chrétiens, la charité. Toute sa vie, il a été du coté des ‘’Simples en esprit’’ du Sermon sur la Montagne. Il a participé aux luttes ouvrières des années 70, il a supporté le beau projet de Tricofil, etc. Il est un homme de gauche, progressiste. Même si de la part d’un prêtre cele en surprend plusieurs.

    Il est un critique de la hiérarchie catholique en acceptant le droit a l’avortement, l’aide médicale en fin de vie, la communion pour les divorcés, etc. Il condamne l’inaction des autorités romaines face aux prêtres pédophiles, qui ont attendu que les accusations viennent de l’extérieur pour commencer à réagir. Etc.

    Il est un ardent propagandiste des valeurs de nos ancêtres qui nous ont donné une si belle société, en refusant de penser qu’ils étaient tous des imbéciles, qui vivaient dans la Noirceur comme certains voudraient nous le faire croire. Pour lui, les valeurs d’appartenance et de durée constituent la base de notre société québécoise. L’abandon de l’enseignement traditionnel de l’histoire constitue une calamité nationale pour lui.

    Il a beaucoup parlé du drame du suicide chez les jeunes. Il a proposé des pistes de solutions à ce problème qui affecte toute la communauté.

    Il a milité pour l’Indépendance du Québec et a refusé les offres du PQ pour se présenter aux élections. Il est membre de l’Ordre du Québec. Il mettait de l’avant la supériorité des valeurs collectives sur les valeurs individuelles.

    Il a placé au centre de sa vie le jugement comme valeur fondamentale. Son raisonnement se rapproche de celui d’Aristote sur la prudence. Il a refusé de ‘’jeter le bébé avec l’eau du bain’, comme c’était la mode dans les années 70. Il a critique l’abandon des rituels millénaires, fêtés par tous les peuples de toutes les grand