Gaston Miron et la démocratisation de l’éducation

Gaston Miron percevait, comme plusieurs, l’éducation comme le principe d’émancipation du peuple québécois.
Photo: Archives Le Devoir Gaston Miron percevait, comme plusieurs, l’éducation comme le principe d’émancipation du peuple québécois.

Par les compressions budgétaires dans les écoles publiques, le gouvernement libéral de Philippe Couillard met tout en place pour établir un système à deux niveaux : les plus riches pourront se permettre, dans les meilleures conditions, un apprentissage dans les écoles privées, et les plus pauvres, la majorité, souffriront d’une formation dans le secteur public, sous-financée. Les mesures d’austérité accentuent l’écart et la distinction entre les plus nantis et les plus défavorisés, et ce, au nom de la liberté de chacun de choisir le mieux pour l’avenir de leur enfant. Au diable l’égalité des chances, pourtant pierre d’assise de nos sociétés démocratiques.

La publication récente des lettres (Lettres 1949-1965, éditions de L’Hexagone) du poète Gaston Miron nous rappelle le combat, à l’aube de la Révolution tranquille et du projet de réforme de l’éducation proposé par le Rapport Parent, que menèrent plusieurs intellectuels pour l’obtention de la gratuité scolaire à tous les niveaux de l’éducation.

En mars 1958, Miron rédige la Déclaration des intellectuels canadiens de langue française relativement à la démocratisation de l’enseignement dans la province de Québec dans laquelle il réclame, suivant les recommandations de deux organismes (Fédération des travailleurs du Québec et la Confédération des travailleurs catholiques du Canada), une réponse au « problème vital [que représente], pour la collectivité » la démocratisation de l’éducation.

Soutenue par un nombre impressionnant d’intellectuels (Pierre Elliott Trudeau, Georges-Henri Lévesque, Marcel Rioux) et d’écrivains (Jacques Ferron, Paul-Marie Lapointe, Gilles Hénault), la Déclaration, tout comme les demandes des organismes, reçut une fin de non-recevoir du gouvernement de l’Union nationale, à propos de laquelle le « cheuf » Maurice Duplessis déclara, devant la Chambre de commerce des jeunes : « La gratuité scolaire est un leurre et un mythe. » L’un des députés de l’Union nationale accusait les partisans de la gratuité scolaire de « faire de la politique sur le dos des étudiants », reproche qui n’est pas sans rappeler celui du ministre actuel de l’éducation, François Blais, qui affirmait que les élèves étaient pris en otages dans le litige entre le gouvernement et les enseignants et que ceux-ci les instrumentalisaient. Les noms des partis politiques diffèrent, mais la rhétorique demeure la même.

Il existe certes aujourd’hui une éducation gratuite aux niveaux primaire et secondaire, mais devant l’entêtement du présent gouvernement de couper dans le financement des écoles publiques, il semble opportun de nous souvenir de la lutte menée par des gens éclairés pour l’obtention de l’éducation publique gratuite.

Éducation, émancipation

Gaston Miron percevait, comme plusieurs, l’éducation comme le principe d’émancipation du peuple québécois. « Tant que le peuple, écrit-il dans une lettre adressée à la poète Rita Lasnier, n’aura pas accès aux niveaux supérieurs de l’enseignement, il sera la proie des exploiteurs d’une part et, d’autre part, une proie facile pour les assimilateurs. » Miron contestait le calcul économique présenté par l’Union nationale qui prévoyait « le droit prioritaire absolu des parents à l’éducation de leurs enfants » et qui assignait la facture aux parents. Sans le dire explicitement, les libéraux, en coupant le financement aux écoles publiques, remettent au goût du jour le principe de l’utilisateur-payeur. Pourquoi ne pas laisser toute la charge aux parents et ainsi miser sur la liberté du marché économique qui, dès le départ, désavantage certains individus au détriment de d’autres ? L’assaut et les coupes du gouvernement libéral de Philippe Couillard conduisent à un tel état de fait et n’aident en rien le futur de milliers d’enfants.

« La grossièreté du langage, la violence de l’indignation, je ne les cherche pas, elles s’imposent à moi, c’est la seule arme mise à ma disposition devant votre attitude politique, qui est celle de votre régime », écrit Gaston Miron à Antonio Talbot, député de l’Union nationale. Un demi-siècle nous sépare de cette déclaration et elle résonne encore aujourd’hui, car elle est tout aussi juste qu’à l’époque. « Quand comprendrons-nous, écrit de nouveau Miron à Rita Lasnier, que l’éducation et l’enseignement sont un droit, non une charité. » Nous oublions si facilement que seule l’éducation, offerte à tous et dans les mêmes conditions, garantit le développement culturel, mais aussi le développement économique.

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4 commentaires
  • Jacques Jodoin - Abonné 14 décembre 2015 07 h 07

    Gaston Miron

    J'aimerais proposer la rectification suivante: il ne s'agit pas de 'Rita' mais bien de 'Rina' Lasnier.
    Par ailleurs, il me semble qu'on devrait s'intéresser davantage aux 'voeux' de la Commission Parent concernant la gratuité scolaire, de la maternelle à l'université. La gratuité scolaire n'offre pas automatiquement l'égalité des chances entre toutes les classes sociales. Pour atteindre la véritable égalité des chances, il faudrait 'salarier' les populations les moins favorisées désirant atteindre à un haut niveau d'éducation. Les seuls prêts et bourses n'atteignent pas cet objectif. Loin de là...

  • Jean Lapointe - Abonné 14 décembre 2015 07 h 26

    C'est plus qu'un droit c'est un devoir.

    «Nous oublions si facilement que seule l’éducation, offerte à tous et dans les mêmes conditions, garantit le développement culturel, mais aussi le développement économique.» (Olivier Ducharme)

    C'est donc plus qu'un droit pour favoriser l'égalité des chances, c'est aussi plus qu'un moyen pour assurer l'intégration des immigrants, c'est un devoir voire même une obligation.

    Un devoir parce qu' en tant que société nous devons nous assurer au moins que nos acquis seront maintenus et une obligation si nous voulons que les prochaines générations aillent plus loin que nous dans le progrès social, économique, culturel et environnemental.

    Avec le gouvernement que nous avons actuellement, il est à craindre que ce soit le contraire qui se produise soit une régression dans bien des domaines.

    Ce gouvernement ne voit qu'à court terme et ne semble pas dutout conscient de ses responsabilités.

    Jamais nous n'avons eu pire gouvernement.

    • Yves Côté - Abonné 14 décembre 2015 14 h 21

      Monsieur Lapointe, je crois que malheureusement, vous êtes dans l'erreur en annonçant "ce gouvernement ne voit qu'à court terme et ne semble pas du tout conscient de ses responsabilités".
      Bien au contraire de vous, il me semble que celui-ci voit et travaille pour plus que le court terme, puisqu'il vise à anéantir la seule force politique du Canada qui n'est pas anglophone : celle des Québécois...
      Et qu'il est tout à fait responsable des responsabilités à cet égard qu'il a contracté auprès du Canada.
      Ceci-dit, pour le reste de votre texte et en particulier pour votre conclusion, je partage votre propos à cent pour cent...

      Salutations républicaines, Monsieur !

  • Yves Côté - Abonné 14 décembre 2015 12 h 55

    Batinsse de torieux !

    Avant-hier, Gaston Miron écrivait « Tant que le peuple, écrit-il dans une lettre adressée à la poète Rita Lasnier, n’aura pas accès aux niveaux supérieurs de l’enseignement, il sera la proie des exploiteurs d’une part et, d’autre part, une proie facile pour les assimilateurs. »
    Hier, le peuple ayant commencé à avoir accès aux niveaux supérieurs de l'enseignement, pour redonner aux assimilateurs leurs proies faciles, le gouvernement Charest a brisé les droits et l'accès aux aides des étudiants à l'université (le Printemps Erable).
    Aujourd'hui, dans le même but, le gouvernement Couillard accélère et intensifie les obstacles pour que les classes moyenne et populaire ne puissent plus croire en l'éducation supérieure pour leurs enfants.
    Les choses vont vites de manière à anéantir ce qui reste de notre signifiance politique.
    Alorts demain, si nous ne nous resaisissons pas de manière rapide, de rapaillés nous serons devenus trépassés.
    Batinsse de torieux !
    Combien s'en trouvent-ils encore qui ne sont pas tannés de crever comme une bande de caves ?