Les ombres du gouvernement Couillard

Déjà en 2014, le président du Conseil du trésor, Martin Coiteux, affirmait que la révision des programmes visait un repositionnement de l'État.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Déjà en 2014, le président du Conseil du trésor, Martin Coiteux, affirmait que la révision des programmes visait un repositionnement de l'État.

Au moment où le gouvernement libéral s’apprête à injecter 1,3 milliard pour se porter au secours de la CSeries de Bombardier, il sabre les services à la population. Comment expliquer ces « dépenses risquées » dans un contexte de restriction ? Quelques tripotages de chiffres et de mensonges sur les finances publiques cachent les véritables enjeux qui expliquent ces actions. Deux exemples concrets dévoilent les vrais desseins de ce gouvernement : le Fonds des générations et la question du déficit des finances.

Le Fonds des générations, créé pour réduire la dette, serait devenu, par simple manipulation comptable, un « passif », une dette, pour le gouvernement Couillard, alors qu’il était considéré par les gouvernements précédents comme un « actif », un investissement, puisque l’argent est toujours entre les mains de l’État.

Comme le suggère l’économiste Jean-Pierre Aubry, le but de cette intrigue est de créer l’illusion d’un déficit pour justifier d’éventuelles coupes. Plus précisément, le gouvernement « fait disparaître artificiellement les vrais surplus pour qu’on n’y touche pas et augmente artificiellement les déficits dans le but d’inciter la prise de mesures budgétaires pour les réduire ». Manipulation ou rigueur budgétaire ?

Aussi, selon notre gouvernement, nous aurions eu un déficit de 5,8 milliards pour l’exercice financier 2014-2015 et nous aurions un déficit de 7,3 milliards pour celui de 2015. Le problème est que ces chiffres ne sont pas fondés sur un vrai budget, mais sur une simple addition de toutes les demandes des ministères, des compagnies et des organismes laissées sur la table par le gouvernement péquiste avant lui. Ce sont les faux chiffres d’un « non-budget » qui nous font croire au déficit et à la nécessité des coupes dans les services sociaux.

Pour sauver un semblant de démocratie et de transparence, nous sommes contraints de nous tourner vers un agent extérieur à l’arène politique, un « arbitre neutre », le vérificateur général du Québec, afin d’avoir l’heure juste quant à l’état réel de la situation politique et à celui des finances publiques. Ce dernier, dans son analyse de mise à jour économique et financière de décembre 2014, confirme que le déficit de 2014-2015 n’est pas de 5,8 milliards, mais de 2,3 milliards, et celui de 2015-2016 n’est pas de 7,3 milliards, mais de 0 !

Le vrai dessein derrière ces zones ombrageuses est peut-être à chercher du côté de la redéfinition du rôle de l’État que le gouvernement libéral entend mettre en place. Déjà, en 2014, Martin Coiteux (le président du Conseil du trésor) affirmait que « l’opération de révision des programmes dépassait largement l’objectif du déficit zéro et visait un repositionnement de l’État ». Même le premier ministre Couillard parlait de « redonner à l’État son rôle de partenaire, de navigateur, plutôt que d’exécutant » dans l’économie afin que « les risques soient répartis équitablement entre nos partenaires et le contribuable » !

Ce repositionnement de l’État, à quoi et à qui sert-il ? Ne contribue-t-il pas simplement à retirer à l’État son rôle d’acteur social, de protecteur du bien commun contre les assauts tous azimuts des forces néolibérales du marché, pour en faire un partenaire-accompagnateur du libre-échange et de la mondialisation ? D’où le besoin de tant de précautions et de faux-fuyants ? Tout cela, au prix d’une remise en question du modèle de démocratie sociale, faisant de l’État le représentant de l’intérêt commun et non pas le partenaire économique des seules forces du marché, de Bombardier et de sa CSeries ?

Comme dans un théâtre d’ombres, ce que l’on nous montre ne sert qu’à faire diversion, qu’à brouiller les pistes pour cacher ce qui constitue la véritable réalité qui, à travers une politique d’austérité, procède à des coupes dans l’ensemble des services sociaux, en éducation, en santé, dans les CPE, dans les services aux aînés, en environnement, etc. Au bout du compte, lorsque ces services se seront à ce point détériorés et que le privé aura réussi à bien les rendre, se sentira-t-on justifié de compléter la privatisation ?

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10 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 13 novembre 2015 03 h 11

    Gardons espoir...

    Gardons tous espoir et, SVP Messieurs-Dames prof de philo, continuez d'éclairer les routes empruntées par nos jeunesses.
    Celle des étudiants en cours, comme celle-là encore très juvénile, de notre pays à libérer.

    A peu près comme le disait Aragon, l'ombre ne se découpa-t-il pas seulement parce qu'il y a la lumière ?

    Tourlou !

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 13 novembre 2015 07 h 13

    Quelques questions


    « Le Fonds des générations, créé pour réduire la dette, serait devenu, par simple manipulation comptable, un « passif », une dette »

    Je ne crois pas que le gouvernement ait jamais prétendu une telle chose. La part de remboursement de capital d'un versement hypothécaire réduit la dette, oui, mais elle doit figurer dans le décompte des obligations. Ce qui est en cause ici, c'est la vitesse avec laquelle on s'astreint à ramener la dette à 45% du PIB. Se priver de manger pour payer sa maison en dix ans plutôt qu'en vingt est peu judicieux si on crève la septième année d'inanition après avoir mené une vie misérable.

    Ceci dit, à tous ces chiffres dont on a trop peu parlé en effet, il faudrait aussi ajouter ceux concernant la taille de l'État dans l'économie québécoise. La prétention des libéraux, c'est que ce qu'on nomme rigueur ou austérité ne consiste en réalité qu'à la ramener au niveau de 2007, soit avant que le gouvernement Charest décide de pallier les effets de la crise financière.

    Il se peut bien que le gouvernement s'emploie à « retirer à l’État son rôle d’acteur social ». C'est même devenu une telle évidence qu'on éprouve de moins en moins la nécessité d'en faire la démonstration, quitte à laisser dans l'ombre d'autres chiffres, peu compatibles avec un tel agenda. Les deux missions qui accaparent la plus grande part des dépenses publiques : l'éducation et la santé, ont vu leurs budgets s'accroître respectivement de 41% et de 57% au cours des dix dernières années. Durant la même période, le PIB a augmenté de 38%, l'inflation de 19,4%.

    Enfin, je veux bien qu'on dénonce l'investissement dans Bombardier parce qu'on y céderait « aux seules forces du marché ». Mais il faut aussi se demander si la préservation des milliers d'emploi qui dépendent directement du succès de la CSeries ne ferait pas aussi quand même un peu partie du « rôle d'acteur social » d'un gouvernement. Un peu, pas trop, pour conserver sa pureté idéologique ;-).

    • Yves Corbeil - Inscrit 13 novembre 2015 11 h 07

      Donc si je suis votre ligne de pensée, vous êtes en faveur des bouquets de M.Barrette, du combat des vicieux en cercle de S.Hamad et de l'augmentation de salaire de nos acteurs sociaux, soucieux d'équité dans cette belle province en décroissance, tout cela et plus pour notre bien-être, c'est ça. On recule pour mieux faire du surplace tantôt, moins endetter en regardant nos investissements dans le secteur privé faire des petits.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 13 novembre 2015 15 h 39

      Monsieur Corbeil, les procès d'intention sont une manière assez faible de discuter. J'aimerais mieux être contredit quant aux faits que je m'efforce de mettre de l'avant, si cela vous intéresse.

  • Dominique Roy - Abonnée 13 novembre 2015 10 h 29

    Réfugié de l'intérieur

    Messieurs du Cégep Garneau, votre propos, tout aussi solide soit-il, me laisse un sentiment de fatigue et de découragement. Cette extention 2.0 (qui n'en finit plus) de l'ère Charest épuise totalement ma capacité à m'indigner. J'écoute les nouvelles à tv5 pour m'assurer de ne pas entendre la litanie libérale. J'en viens à détester les gens de chez nous qui ont élu majoritairement ce triste gouvernement. Ma confiance en la démocratie et la politique qui la sert s'érode de jour en jour. Ce grenouillage de docteurs à la tête de l'état mine ma confiance envers le système de santé. Et que dire de cette dernière offensive visant les assistés sociaux au moment même où on augmente le salaire des députés et qu'on accorde un xième bonus aux médecins afin de les convaincre de nous recevoir. Je me sens dépossédé de mes droits. Je ne me sens plus chez-moi. L.B.

  • Colette Pagé - Inscrite 13 novembre 2015 10 h 33

    Ces ministres qui gèrent notre argent et prennent des décisions à la sauvette !

    Se pourrait-il que comme le gouvernement Harper le gouvernement Couillard a comme objectif de démanteler l'État du Québec en se dotant d'un surplus utilisé en vue de sa réélection. En se faisant, il s'astreint méthodiquement à couper en éducation et en santé sans oublier l'aide sociale.

    Pourtant avec l'aide financière de 1, 3 milliards qui représente 32 millions en intérêts par année qui émergera au budget de l'État le gouvernement Couillard démontre à l'évidence que l'argent il y en a . De l'argent accordé avec précipitation sans étude objective des risques inhérents à cette aventure sans même exiger un représentant au CA afin de protéger son investissement.

    Dans ce dossier de Bombardier, le gouvernement Couillard a agit de la même façon que l'a fait le Ministre de l'Environnement lors de l'autorisation du déversement des eaux usées en se fiant exclusivement aux études de la Ville de Montréal alors que le Fédéral a damé le pion au Québec en diligentant une étude exhaustive.

  • Jean-Yves Arès - Abonné 13 novembre 2015 12 h 16

    Curieux...


    Curieux tous ces philisophes qui soudainement se passionnent pour la comptabilité et les rapports financiers !

    Il me semblais que la philosophie appelait a un certain détachement matériel.

    J'avais tout faux faut croire, vu le bruit de martellement de la calculette que des maîtres philosophes nous servent.

    --

    Mais passont outre vos professions, le sujet est intéressant, même si il est réellement ''terre à terre''.

    Comme souvent je vous invite à vous penchez sur ''le cas de la Suède'' pour leur constance a chercher l'équilibre en tout, et pour tous, comme peu d'autres le font.

    « Depuis 2000, la Suède s’est dotée d’une « règle d’or » qui comprend à la fois un objectif de surplus de 1% du PIB sur la durée du cycle économique pour la totalité du secteur public, un plafond des dépenses du gouvernement et l’obligation pour les finances locales d’être en équilibre. »

    Et

    «Ce n’est toutefois qu’en 2007 qu’un Conseil de la politique budgétaire a parachevé cet édifice avec la création d’un Conseil de Politique Budgétaire...»

    On y a donc une approche pas si loin de ce que le présent gouvernement recherche, tout en ayant, par leur mise en place d'un Conseil de politique Budgétaire, une mesure qui colle fort bien a ce que les signataires ici proposent.

    http://www.cepii.fr/blog/bi/post.asp?IDcommunique=

    • Francine Dozois - Inscrite 13 novembre 2015 14 h 15

      Si tu comprenais que ces chiffres ne sont pas des "chiffres", mais bien des Philosophies. La philosophie de la cachette. La philosophie de l'Injustice...

      Tu as analysé ce texte d'une façon... comptable. So much pour tes connaissances Philosophique.

    • gaston bergeron - Abonné 13 novembre 2015 22 h 08

      On montre l'étoile, il voit le doigt...

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 novembre 2015 09 h 27

      Joli chien